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La reine du printemps [The Queen of Springtime - fr]

Электронная книга - «La reine du printemps [The Queen of Springtime - fr]». Краткое содержание книги:

Pendant plus de sept cent mille ans, le Peuple avait vécu dans une caverne profonde, un Nid. Au dehors, la Terre avait été bombardée tout ce temps par une pluie de comètes et d’astéroïdes : un phénomène qui se reproduit sur Terre tous les vingt-six millions d’années et qui est responsable de l’extermination en masse d’espèces, comme jadis les dinosaures.
Mais le Peuple avait survécu, grâce à la prévoyance de ceux qui l’avaient précédé : les vrais humains. Et cela avait été un choc pour Hresh, l’enfant curieux devenu homme-mémoire et chef de sa tribu, de découvrir que le Peuple n’était pas humain, tout au plus les descendants améliorés de singes disparus. Mais le Peuple représentait désormais l’humanité sur Terre et il lui fallait redécouvrir l’héritage que les grandes races avaient laissé, et trouver sa propre voie. A peine l’avait-il entrepris qu’il se heurtait à l’expansionnisme d’une autre espèce qui avait, elle aussi, franchi le Long Hiver, les hijks, une espèce intelligente, constituée sur le mode de la fourmilière, et qui proposait à tous les peuples l’adoration de sa reine, la Reine du Printemps.
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Sombres réflexions qu’il s’efforça de chasser de son esprit. Il s’avança jusqu’au bord du parapet d’où il pouvait embrasser du regard toute la cité de Dawinno. La nuit commençait à tomber et les dernières lueurs pourpres et vertes s’estompaient au couchant. Les lumières de la ville commençaient de s’allumer. À l’échelle des cités du Printemps Nouveau, c’était un spectacle magnifique, mais, ce soir-là, cela semblait chimérique et inconsistant à Hresh. Les bâtiments qu’il avait longtemps trouvés si majestueux lui semblaient soudain n’être que des façades creuses en carton-pâte, soutenues par des étais de bois. Tout cela n’est qu’un simulacre de ville, songea-t-il tristement. Ils avaient tout improvisé pour donner à la cité l’aspect qu’ils pensaient qu’elle devait avoir. Mais avaient-ils fait les choses comme il convenait ? Avaient-ils fait quoi que ce soit comme il convenait ?

Ça suffit ! se dit-il.

Il ferma les yeux et Vengiboneeza lui apparut presque aussitôt, Vengiboneeza telle qu’elle avait été lorsqu’elle était la capitale de la Grande Planète. Les hautes tours étincelantes et multicolores, les quais grouillants de monde, les marchés animés, les membres de six races profondément différentes coexistant pacifiquement, les vaisseaux chatoyants en provenance des étoiles lointaines, avec leur cargaison d’êtres singuliers et de produits étranges… Quelle magnificence, quelle richesse, quelle complexité ; tous ces rêves et ces projets, ce foisonnement d’idées, de poésie, de philosophie, ce dynamisme extraordinaire.

Pendant quelques instants, il fut captivé par tant de beauté, comme il l’avait toujours été. Mais cela ne dura que quelques instants et il retomba dans ses sombres méditations.

Nous sommes vraiment insignifiants, songea-t-il amèrement.

Ce que nous avons créé ici n’est qu’une imitation pathétique de cette grandeur perdue. Et nous sommes si fiers de ce que nous avons accompli ! Mais, en réalité, nous avons accompli si peu de chose… Nous n’avons fait qu’imiter, comme les singes que nous sommes ! Ce que nous avons copié n’est que l’apparence, et non la substance. Et dire que nous pouvons tout perdre en un clin d’œil !

Comme cette nuit est sombre, Hresh ! La plus sombre d’entre toutes les nuits. La lune et les étoiles brillent au firmament, comme toujours, mais c’est en toi qu’elle est sombre, Hresh ! Tu as jeté sur ton âme un manteau de ténèbres et tu erres dans le noir, Hresh !

L’idée lui vint, l’espace d’un instant, de jeter par-dessus le parapet les sphères inutiles. Mais non, il ne fallait pas. Les deux globes morts avaient encore le pouvoir de donner vie dans son esprit à des mondes disparus. C’étaient pour lui des talismans. Des talismans capables de l’arracher à son abattement.

Il fait courir sa main sur leur surface à la douceur soyeuse et les éternités du passé s’ouvrent à lui. Et il commence enfin à se libérer quelque peu du poids étouffant de la tristesse qui l’accable et à prendre un peu de recul. Aujourd’hui, hier, avant-hier, quelle importance tout cela peut-il avoir en regard des éternités ? Hresh a conscience des millions d’années d’histoire qui sont derrière lui ; pas seulement l’histoire de la Grande Planète, mais celle d’avant. Empires engloutis, monarques oubliés, animaux disparus, un monde qui ne connaissait encore ni le Peuple, ni même les hjjk et les yeux de saphir, mais seulement les humains. Et peut-être y avait-il eu encore une autre civilisation avant celle-là, même si la tête lui tourne à cette pensée. Des civilisations successives, de l’éclosion à la plénitude, du déclin à la disparition ; les dieux ont décrété que rien ne peut être parfait et que rien ne durera éternellement. C’est le seul enseignement qu’il a retenu de toutes ses études sur le passé. Et il y puise une grande consolation.

Toute sa vie durant, il a étudié goulûment la planète, se gorgeant avidement de ses plus mystérieuses merveilles. Hresh-le-questionneur : tel était le surnom qu’on lui donnait dans son enfance et que lui-même, non sans une certaine suffisance, avait transformé en Hresh-qui-a-les-réponses. C’était vrai en partie, mais son premier surnom demeurait le plus approprié. Chaque réponse contient en elle la question suivante qui brûle d’impatience de sortir.

Ses pensées vagabondes remontent jusqu’à son enfance, avant le Temps du Départ, jusqu’au jour où, à l’âge de huit ans, il avait réussi à franchir le sas du cocon pour découvrir ce qu’était le monde extérieur.

Qu’était devenu ce petit garçon ? Il était encore là, Hresh-le-questionneur, un peu fatigué, un peu usé. C’est Torlyri, sa chère Torlyri, la douce femme-offrande, disparue depuis bien longtemps, qui l’avait rattrapé. Cela remontait à près de cinquante ans et, sans elle, il serait, lui aussi, mort et oublié depuis longtemps. Torlyri aurait refermé le sas après son offrande matinale et il aurait été dévoré par des rats-loups avant la tombée de la nuit, ou enlevé par des hjjk, ou il aurait simplement succombé au froid rigoureux qui régnait à l’époque sur la planète.

Mais Torlyri l’avait saisi par la cheville et tiré en arrière au moment où il franchissait le bord de la corniche pour partir à la découverte du monde de l’extérieur. Et quand le chef Koshmar avait prononcé la sentence de mort pour le punir de son impiété, c’est Torlyri qui l’avait sauvé en intercédant en sa faveur.

C’était loin, si loin. Tellement loin que cela lui semblait une autre vie. Ou un autre monde.

Mais il y avait pourtant une continuité. Le désir insatiable de découvrir, d’agir, d’apprendre ne l’avait jamais quitté. Toi, tu veux toujours savoir, lui disait Taniane.

Avec un haussement d’épaules, il regagna l’intérieur du bâtiment et posa les deux sphères sur son bureau. La tristesse menaçait de nouveau de l’envahir.

Dans cette pièce, nul n’était admis. C’est là qu’il conservait le Barak Dayir et les autres instruments divinatoires transmis par ses prédécesseurs. Mais aussi ses manuscrits, des essais sur le passé et des réflexions sur le sens de la vie et le destin du Peuple. Il avait ainsi rédigé de son mieux le récit de la grandeur et de la chute du peuple des yeux de saphir ; il avait écrit sur les humains qui étaient pour lui un mystère encore plus profond ; il avait consigné ses réflexions sur la nature des dieux.

Jamais il n’avait montré le moindre de ses écrits à quiconque. Il se disait parfois que ce n’était qu’un tissu d’inepties prétentieuses et songeait souvent à les brûler. Pourquoi ne pas offrir ces pages inutiles aux flammes, comme Thu-kimnibol leur avait offert le corps de Naarinta quelques heures auparavant ?

— Tu ne brûleras rien, articula une voix dans l’ombre. Tu n’as pas le droit de détruire le savoir.

Il lui venait souvent des visions dans les moments les plus sombres. C’était parfois Thaggoran, l’ancien chroniqueur de la tribu, mort peu après la sortie du cocon, ou bien Noum om Beng, le vieux sage du Peuple aux Casques, ou encore l’un des dieux. Jamais Hresh ne mettait en doute ces visions. Ceux qui lui apparaissaient n’étaient peut-être que la création de son imagination, mais il savait qu’ils disaient toujours la vérité.

— Peut-on vraiment appeler cela le savoir ? demande-t-il à Thaggoran. Et si ce n’était qu’une compilation de mensonges ?

— Tu ne sais pas ce qu’est un mensonge, mon garçon. Une erreur, peut-être, mais un mensonge, certainement pas. Garde tes livres. Écris-en d’autres. Préserve le passé pour ceux qui viendront après toi.

— Le passé ! À quoi bon préserver le passé ? Le passé n’est qu’un fardeau !

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