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La saison des mutants [The Mutant Season - fr]

Электронная книга - «La saison des mutants [The Mutant Season - fr]». Краткое содержание книги:

Télékinésie, précognition, télépathie... Etranges et merveilleuses, leurs facultés déroutantes font peur autant qu’elle fascinent. Eux, ce sont les mutants : des humains « différents » dont les talents très particuliers se sont progressivement développés depuis la fin du XXe siècle. En apparence, rien ne les distingue des autres, les « normaux », si ce n’est la curieuse et inexplicable pigmentation dorée de leurs iris…
Aujourd’hui, en ce début de troisième millénaire, la cohabitation, jusqu’à présent pacifique, demeure précaire. L’existence des mutants, très minoritaires et tout juste tolérés par l’humanité ordinaire, est à la merci de la moindre provocation, du plus petit dérapage. Or voilà qu’un politicien sans scrupules entreprend de transformer l’intolérance en guerre ouverte. La « saison des mutants » va-t-elle s’achever dans un bain de sang ?
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Jena pilotait le glisseur vermillon, pied au plancher. La route déroulait sous l’engin son ruban de béton, le paysage défilait en une traînée jaune et vert laissée par les arbres en bourgeons.

Après tout, elle n’avait pas menti à Mélanie Ryton. Il est vrai qu’elle voulait les inviter à la soirée tous les deux, Mel et Michael, même si aucun n’était dupe de sa véritable cible. Et elle sortait effectivement avec Stevam, bien qu’il l’ennuyât considérablement.

Si seulement elle pouvait effacer de sa mémoire ce qu’elle avait vu la veille au soir ! Michael, le bras autour de Kelly, et ces deux qui riaient comme des complices en sortant du cinéma. Heureux d’être ensemble, ignorant les regards qu’on leur décochait parce que c’était un couple « mixte ».

À l’idée du mot « couple », Jena sentit son estomac se serrer. Oh, combien ils avaient l’air d’un couple ce soir-là, illuminés qu’ils étaient par cette intimité si particulière qui rendait bien pâles en comparaison ses pires cauchemars.

Depuis l’âge de douze ans, Jena adorait Michael Ryton. Pas une réunion du clan où elle ne l’avait dévoré des yeux tandis qu’il jouait au flotte-ball ou s’affrontait au saut avec leurs cousins ; elle fondait rien qu’à le regarder, à voir la façon timide dont il lui souriait. Elle avait espéré qu’avec le temps il finirait par éprouver les mêmes sentiments à son égard. Après tout, ils avaient sensiblement le même âge. Un choix tout trouvé. Et l’heure du choix était venue pour lui. Pourquoi pas elle ?

Elle s’était rendu compte assez tôt que sa beauté était une arme potentielle, efficace, y compris sur les non-mutants, non pas qu’elle s’intéressât aux normaux, des garçons stupides et casse-pieds. Lors des rassemblements du clan, elle voyait bien comment les hommes la regardaient. Même les hommes de l’âge de son père laissaient traîner leurs regards sur son passage. Elle prenait cela comme un jeu somme toute pas déplaisant. Mais voilà que le seul homme avec qui elle aurait vraiment aimé jouer semblait attiré vers d’autres rivages. Des rivages non mutants.

Jena crispa ses mains sur le volant. Elle avait raté la sortie. Merde.

Elle avait pris la rebuffade de Michael au rassemblement du clan de l’hiver dernier comme le signe qu’il n’était simplement pas prêt à se caser. Fort bien, en avait-elle conclu, il y viendra ; donne-lui du temps, laisse-le respirer. Elle avait souffert qu’il l’eût ainsi rejetée, mais elle n’avait montré à personne, pas même à sa mère, combien était profonde sa blessure. Un jour, s’était-elle juré, il serait à elle.

Mais quel intérêt Michael pouvait-il bien trouver à sortir avec une non-mutante ? Certes, Kelly était une fille bien, mais c’était une normale. Une étrangère ! Pour aller jusqu’à défier les coutumes du clan, il fallait que Michael ressente un peu plus qu’un simple béguin pour elle ! Peut-être au point de risquer le blâme en l’épousant.

Non. Non. Non.

C’était impossible. Jena se refusait à envisager une telle perspective. Cela faisait assez de temps qu’elle attendait. Maintenant, elle devait faire quelque chose, et vite. Elle prit la sortie suivante de l’autoroute, effectua un demi-tour et fonça chez elle, tandis qu’un plan germait dans sa tête.

— James, tu ne peux pas pousser Michael dans les bras de Jena en espérant que la pâte prendra. Ces jeunes gens ne sont pas du sushi.

Sue Li regardait son mari arpenter nerveusement la pièce, signe évident qu’il était en proie à une crise mentale. Son visage s’éclairait et disparaissait au gré des flaques de lumière bleu et vert.

— D’ailleurs, ajouta-t-elle, les fiançailles sont passées de mode.

— Je me fiche pas mal de la mode. Ça a marché avec nous, non ? Ces jeunes idiots, si tu leur laisses trop de latitude, ils finissent par prendre des décisions dangereuses.

— Oh, ce n’est pas pareil de nos jours. On ne peut pas généraliser.

Elle aurait préféré que le sujet ne vînt pas sur le tapis, mais James l’avait interrogée à propos du glisseur qui n’était pas là, et elle lui avait parlé, à contrecœur, du rendez-vous de Michael avec Kelly. À présent, il était furieux. Avec un soupir, elle détourna les yeux du Mensuel de l’histoire de l’art et, tout en laissant l’écran allumé, se renversa contre les coussins du canapé.

— Tu n’arriveras à rien si tu essaies de plier Michael à ta volonté, dit-elle. J’ai bien peur que tu ne le chasses de la maison.

Et je ne te le pardonnerai jamais si cela arrive, poursuivit-elle dans sa tête en se demandant si son mari lisait dans ses pensées, lui dont le don de clairvoyance était capricieux, aléatoire.

Ryton cessa de faire les cent pas, son visage trahissant un certain désarroi. Sue Li éprouva un petit frisson de triomphe. Elle, en revanche, avait toujours eu le don de télépathie au plus haut niveau.

— Loin de moi l’intention de chasser mon fils de la maison, dit-il d’une voix conciliante.

— Je crois que tu ne te rends pas compte à quel point tu l’y pousses, répliqua-t-elle en serrant autour d’elle son kimono couleur lie-de-vin.

— Il n’a pas idée des forces qu’il pourrait déclencher contre lui, rétorqua Ryton d’un ton dur.

Sue Li le regarda avec horreur.

— Tu n’envisages pas d’avoir recours au jugement collectif ? Contre ton fils ?

— Ça s’est déjà fait. Pas souvent, bien sûr. Seulement dans l’intérêt du clan. Il a été question de requérir un blâme à l’encontre de Skerry. Histoire de le mettre au pas. Je suis tenté de voter pour. Michael l’aime bien. Ça pourrait lui servir de leçon.

— Un blâme du groupe pourrait détruire les dons télépathiques de Skerry !

Ryton haussa les épaules.

— À quoi nous servent-ils ? Il a abandonné la communauté. Faute de mieux, on pourrait toujours l’utiliser pour le réservoir génétique.

— Et naturellement, ça aussi, tu voudrais l’imposer. C’est tout ce qui t’intéresse ?

— Bien sûr que non. Mais tu sais combien c’est important. Sue Li. Depuis toujours. Nous sommes si peu nombreux. Et voilà qu’aujourd’hui où nous nous montrons au grand jour, nos jeunes ne pensent qu’à une chose, frayer avec les normaux. (Ryton se frotta les tempes d’un air las.) Une idée folle. Et dangereuse. Il n’en sortira rien de bon. Les normaux ne sont pas plus préparés à cela que nous ne le sommes.

— À t’entendre, on dirait que ce sont des singes préhistoriques.

— D’une certaine façon, comparés à nous, c’est ce qu’ils sont.

— Tu sais que je déteste quand tu commences à parler ainsi.

Sue Li se tourna vers l’écran de l’ordinateur. Pour la seconde fois de la soirée, elle mourait d’envie d’user de ses dons télékinésiques, ne serait-ce que pour envoyer valser son mari contre le mur et lui ôter du crâne ces idées nuisibles autant que paranoïdes.

— L’encourager dans cette toquade avec la jeune McLeod, cela ne fera qu’envenimer la situation, reprit Ryton. Et je ne veux pas que mon fils soit exposé à l’irrationalisme des normaux, il risque d’y laisser des plumes. Ou pire.

— Jusqu’ici, il a réussi à survivre, objecta Sue Li sèchement. Même l’université ne l’a pas tué. Là-bas il était pourtant entouré de milliers de normaux. (Elle appuya brusquement sur la touche d’arrêt de l’ordinateur et l’écran s’éteignit.) On ne peut pas le tenir indéfiniment enfermé, James. Il est déjà impatient de partir et de vivre de façon autonome. Et c’est ce qu’il devrait faire. Si nous essayons de le séparer de Kelly, ça pourrait nous retomber sur le dos. Sois patient. Ils sont encore très jeunes l’un et l’autre. Tout cela finira peut-être par tourner court, tout simplement.

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