Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
Everard trouva une échoppe encore ouverte, y mangea et but avec modération, puis s’assit sur le socle d’une statue pour faire une pause. Mais le repos qu’il accorda à son corps était interdit à son esprit. Sa pipe lui manquait.
L’obscurité crût jusqu’à virer à la nuit noire. La fraîcheur descendit des étoiles et de la Voie lactée. Everard se mit en route. Bien qu’il s’efforçât à la discrétion, le bruit de ses pas résonnait dans le silence.
La rue de Gandhara ne semblait habitée que par les ombres. Il partit en reconnaissance devant la maison de Théonis, titubant comme un poivrot, puis retourna se placer à quelque distance du porche. Le moment était venu d’agir, et d’agir vite.
Il laissa glisser sur le sol les quinze mètres de corde de chanvre. Il avait confectionné un nœud coulant à l’extrémité qu’il tenait à présent dans sa main. Une corniche saillait de l’entablement, pâle sur fond de firmament. Ses yeux adaptés à la nuit la voyaient nettement, bien qu’il ait du mal à estimer la distance qui l’en séparait. Le nœud se relâcha tandis qu’il faisait tourner la corde autour de lui. Il lança juste au bon moment.
Merde ! Loupé d’un poil. Il se raidit, prêt à prendre ses jambes à son cou. Rien. Personne n’avait entendu le bruit de l’impact. Il ramena le lasso. A la troisième tentative, la boucle enserra la corniche et tint bon lorsque Manse tira la corde vers lui. Pas mal pour un vieux schnoque.
Il n’avait rien d’un chasseur de stars mais, après avoir conclu qu’il lui serait utile de savoir manier le lasso, il s’était rendu en 1910 pour faire la connaissance d’un expert qui avait accepté de le former à cet art. Les quelques heures qu’il avait passées avec Will Rogers[11] comptaient parmi les plus agréables de sa vie.
S’il n’avait pas remarqué une saillie sur le bâtiment, il aurait utilisé un autre moyen pour s’y introduire, une échelle par exemple. Mais celui-ci était sans doute le moins dangereux. Une fois dans la place… tout dépendrait de ce qu’il allait dénicher. Il espérait récupérer tout ou partie de son équipement de Patrouilleur. Et si la bande s’était rassemblée sous ce toit pour se faire dézinguer… Ah ! ne rêvons pas.
Il se hissa sur le toit et ramena la corde avec lui. Une fois allongé sur les tuiles, il ôta ses sandales et les coinça dans un repli de son manteau, qu’il enroula et attacha à sa ceinture avec un bout de corde. Il préleva un autre tronçon sur le lasso, puis abandonna celui-ci et se dirigea vers la corniche dominant le patio.
Il se figea. Là où il s’était attendu à découvrir un puits de ténèbres, des doigts de lumière se tendaient vers lui depuis le mur opposé. Ils caressaient des plantes poussant autour d’un bassin où se reflétaient les étoiles. Oh-ho ! Vais-je rester perché ici jusqu’à ce que ce couche-tard soit allé au lit ?
Un temps, puis : Non. C’est peut-être une occasion à ne pas manquer. Si je me fais capturer… Il caressa le manche de son couteau. Ils ne me prendront pas vivant. Une bouffée de désespoir, qu’il chassa aussitôt. Et si je réussis à m’en tirer, quel exploit ! Toujours de l’audace et à Dieu vat* !
Néanmoins, ce fut avec un luxe de précautions qu’il laissa couler sa corde et descendit pouce par pouce.
Le jasmin enveloppa son visage de sa fragrance nocturne. Restant dissimulé derrière les fourrés, il se déplaça avec une lenteur d’escargot. Une éternité s’écoula avant qu’il se retrouve en position de voir et d’écouter.
L’intérieur de la demeure était encore imprégné de la chaleur du jour, car on avait ouvert une fenêtre pour rafraîchir la pièce. Depuis son poste, il avait une vue imprenable sur celle-ci et ses oreilles ne perdaient rien de la conversation qui s’y déroulait. Quel coup de pot ! Ingrat : Ouais, ce n’est pas trop tôt. Pour prix de ses efforts, il était en sueur, assoiffé, écorché à la cheville et couvert de piqûres d’insectes qu’il n’osait pas gratter.
Il oublia bien vite ces désagréments.
En présence de Raor, un homme aurait pu tout oublier.
Elle se prélassait dans un petit salon réservé aux rencontres intimes. Une invraisemblable quantité de bougies en cire, fichées dans des chandeliers dorés en forme de papyrus, déversant leur lumière sur un tapis persan ; des meubles en ébène et en bois de rose incrustés de nacre ; des fresques d’un érotisme subtil, dignes d’une Alicia Austin[12]. L’homme était assis sur un tabouret, la femme allongée sur une couche. Une esclave disposait un compotier et une carafe de vin sur la table qui les séparait.
À peine si Everard la remarqua. Théonis s’offrait à lui. Elle ne portait que peu de joyaux ; ceux qui scintillaient sur ses doigts, à son poignet et sur sa gorge abritaient sans doute des appareils électroniques. La robe qui moulait ses galbes et ses formes était d’une coupe toute simple, taillée dans un tissu vaporeux. C’était bien le reflet féminin de Merau Varagan, son clone, son anima. Suffit.
« Tu peux te retirer, Cassa. » Elle chantait plus qu’elle ne parlait. « Les esclaves ne doivent pas quitter leurs quartiers avant l’aurore, sauf instruction contraire de ma part. » Ses yeux se plissèrent d’un rien. On eût dit que leur vert passait en un instant de la couleur de la malachite à celle d’une vague se brisant sur les récifs. « Ceci est un ordre strict. Transmets-le à tes semblables. »
Sans pouvoir en être sûr, Everard eut l’impression que l’esclave frissonnait. « Très bien, ma dame. » Elle sortit à reculons. Sans doute la domesticité dormait-elle dans une pièce de l’étage.
Raor prit un gobelet et avala une gorgée. L’homme s’agita sur son siège. Vêtu d’une robe bleue à liserés blancs, il lui ressemblait suffisamment pour qu’on ne puisse douter de sa race. Ses tempes grisonnantes devaient sûrement tout à la cosmétique. Lorsqu’il prit la parole, ce fut d’un ton plein d’autorité, mais exempt de l’arrogance d’un Varagan. « Sauvo n’est pas encore rentré ? »
Il s’exprimait dans la langue de son époque natale, qu’Everard avait assimilée depuis belle lurette. Lorsque sa traque prendrait fin, si tant est qu’elle le fasse, ce serait à regret que le Patrouilleur effacerait ces trilles et ces ronronnements de son cerveau. Non seulement ce langage était des plus euphonique, mais il était en outre aussi précis que concis, à tel point qu’il fallait parfois un long paragraphe d’anglais pour traduire une de ses phrases, comme si les locuteurs ne faisaient qu’échanger des données qu’ils connaissaient déjà.
Cela dit, il ne pouvait pas encombrer sa cervelle de tout ce qu’il devait mémoriser dans le cadre de son job. Sa capacité mémorielle était limitée et il aurait d’autres traques à livrer. C’était couru d’avance.
« Il va arriver d’un instant à l’autre, répondit Raor d’une voix détendue. Tu es trop pressé, Draganizu.
— Nous avons déjà consacré plusieurs années de notre vie…
— A peine plus d’une.
— Sauvo et toi, peut-être. Moi, il m’en a fallu cinq pour asseoir cette identité.
— Eh bien, patiente quelques jours encore pour protéger ton investissement. » Raor sourit et le cœur d’Everard cessa de battre une seconde. « La colère sied mal à un prêtre de Poséidon. »
11
Comédien, humoriste et écrivain américain (1879–1935), à l’origine cow-boy et aussi grand voyageur, très populaire de son vivant. (N.d.T.)
12
Artiste américaine connue pour ses illustrations de SF et de fantasy, couronnée par un Hugo et un World Fantasy Award. (N.d.T.)