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Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]

Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:

Voici venue l’heure des ultimes aventures de Manse Everard et ses collègues de la Patrouille du temps au service de l’Histoire… Des aventures qui conduiront nos héros depuis la préhistoire jusqu’à une étrange variante de notre XXe siècle, en passant par la Bactriane du IIIe siècle avant notre ère et le Moyen Âge italien. Car les Exhaltationnistes menacent toujours, sans parler d’un danger plus grand encore qui pourrait bien annihiler jusqu’à la Patrouille elle-même… et nous avec !
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Everard se mêlait à la foule. Il s’était acheté un manteau à capuchon pour dissimuler son visage. Un tel vêtement détonnait dans cette chaleur et cette agitation, mais, en ce jour, les citoyens avaient d’autres soucis. Il avançait d’un pas mesuré, allant de ruelle en stoa, arpentant la cité – pour lui prendre le pouls, se dit-il ; il s’efforçait d’élaborer un plan d’action englobant toutes les contingences possibles et tenant compte de toutes les observations effectuées.

Les conducteurs de char donnaient du fouet pour rallier leurs baraquements depuis les portes de la ville. Ils étaient suivis du reste des soldats, transformés en statues grises par la poussière, courbés de fatigue et muets de soif. Toutefois, ils continuaient de marcher en ordre. La plupart étaient des cavaliers équipés d’une armure légère, brandissant une lance dont la pointe étincelait au-dessus des fanions et des oriflammes, également armés d’un arc ou d’une hache fixés au pommeau de leur selle. On les utilisait rarement comme troupes de choc, car l’étrier était encore inconnu à cette époque, mais ils avaient l’allure de centaures ou de Comanches et, quand ils lançaient une frappe éclair, ils se montraient aussi féroces que des loups. L’infanterie qui les soutenait était en majorité composée de mercenaires, avec un fort contingent de Grecs et d’Ioniens ; la forêt de leurs piques frémissait comme sous la houle, un effet de leur pas cadencé. Les officiers à cheval, coiffés d’un casque à crête et vêtus d’une cuirasse, étaient pour la plupart grecs ou macédoniens.

Plaqués contre les murs, penchés aux fenêtres ou juchés sur les toits, les citoyens les regardaient défiler en saluant, en riant, en pleurant. Les femmes brandissaient leurs bambins, criant d’une voix pleine d’espoir : « Regarde, c’est ton fils ! » – prononçant ensuite un nom chéri. Les vieillards clignaient des yeux et secouaient la tête, résignés aux caprices des déités. Les jeunes garçons se montraient les plus bruyants, persuadés que l’ennemi connaîtrait bientôt la déroute.

Les soldats ne s’arrêtèrent point. Ils avaient ordre de gagner leurs quartiers et, une fois étanchée leur soif, de rejoindre le poste qui leur avait été assigné sur les remparts. Plus tard, si l’ennemi ne donnait pas l’assaut tout de suite, ils auraient droit à une brève permission. Alors, tavernes et lupanars ne désempliraient pas.

Cela ne durerait pas, Everard le savait. Pour commencer, jamais la ville ne pourrait nourrir tous ces animaux. D’après Zoilus et Créon, ses entrepôts étaient bien garnis. Le blocus de l’ennemi ne serait jamais parfait. Bien escortés, des porteurs d’eau pourraient s’approvisionner au fleuve. Si Antiochos tentait de stopper le trafic fluvial grâce à ses catapultes, il ne pourrait pas empêcher toutes les barges de passer. Une caravane, bien escortée elle aussi, pourrait livrer à la ville des provisions venues des campagnes. Mais on ne trouverait jamais assez de fourrage pour ce troupeau de chevaux, de mules et de dromadaires. Il faudrait en tuer une bonne partie – à moins qu’Euthydème ne décide de les sacrifier lors d’une charge contre les Syriens.

Deux ans de rationnement. Heureusement que je ne compte pas moisir ici. Quoique… je ne sais pas encore comment je vais tirer ma révérence.

Une fois l’opération bouclée, qu’elle ait abouti ou non à la capture d’Exaltationnistes, la Patrouille viendrait récupérer Everard en toute discrétion, s’il n’avait pas déjà regagné l’antenne locale par ses propres moyens ; elle s’assurerait aussi du sort de Chandrakumar et extrairait l’agent infiltré dans l’armée d’Antiochos. En attendant, aucun de ces trois hommes n’était indispensable. Et peu importait qu’Everard ait le grade de non-attaché, ce qui faisait de lui le supérieur hiérarchique des deux autres, un scientifique de terrain et un simple policier du temps. Everard s’était introduit dans Bactres précisément parce qu’il savait s’adapter à toutes sortes de dangers et d’imprévus. De l’avis de Shalten, il était probable que Raor se soit établie ici et maintenant. L’agent infiltré chez les Syriens n’était là que pour servir de renfort en cas de besoin. Mais les grades n’avaient aucune importance dans une telle mission. L’essentiel était de la mener à bien. Si un agent non-attaché venait à y laisser la vie, ce serait certes une lourde perte ; mais il aurait contribué à sauver un avenir, et avec lui des milliards d’hommes et de femmes, et tout ce qu’ils allaient faire, apprendre, créer, devenir. Tout le contraire d’un marché de dupes. Ses amis auraient le loisir de le pleurer.

En supposant, bien sûr, que nous puissions déjouer les plans de ces bandits, et les capturer de préférence.

Les archives en aval attestaient le succès de la Patrouille, du moins en ce qui concernait le premier de ces objectifs. Mais si la mission échouait, ces archives n’auraient jamais existé, la Patrouille ne serait jamais fondée, Manse Everard ne verrait jamais le jour… Il chassa cette pensée de son esprit, comme à chaque fois qu’elle revenait le hanter, et se concentra sur son travail.

La rumeur attisait l’agitation, les esprits orientaux s’enflammaient, le tumulte embrasait les rues d’une porte à l’autre. Un excellent camouflage pour Everard, qui arpentait les quartiers sans fléchir, relevant quantité de détails et annotant la carte enregistrée dans son esprit.

Il passa à plusieurs reprises devant la maison où s’était établie Théonis. Ce bâtiment cossu de deux niveaux abritait sans doute un patio, à l’instar des demeures de la classe aisée. Quoique de taille modeste, très inférieure à celle de la maison d’Hipponicus, il arborait une façade de pierre plutôt que de stuc, où s’ouvrait un étroit porche à colonnade surmonté d’une frise en bas-relief.

Des ruelles le séparaient de ses voisins. La rue où il était sis présentait un mélange d’habitations et de commerces trahissant l’absence de toute notion d’urbanisme. Aucun des commerces en question n’était ouvert la nuit, si l’on exceptait celui de Théonis, qui n’avait pas pignon sur rue. Ce qui lui convenait parfaitement. Et à moi aussi. Le plan d’Everard commençait à prendre forme.

La populace ne tenait pas en place. Les gens se retrouvaient entre amis, traînaient dans les rues, se réfugiaient dans le vin et les confiseries, dont les prix atteignaient des sommets. Prostitués de tous les sexes et voleurs à la tire faisaient des affaires en or. Quand vint la tombée du soir, Everard eut quelque difficulté à acheter les articles dont il avait besoin, notamment un couteau et un rouleau de corde ; les vendeurs n’étaient pas d’humeur à marchander. L’hystérie régnait dans la cité. Avec le temps, ce sentiment évoluerait en une angoisse sourde typique des villes assiégées.

A moins qu’Euthydème ne fasse une sortie victorieuse. Non, ce n’est pas possible. Mais s’il venait à mourir lors d’une telle tentative, et si Antiochos s’emparait de Bactres… les Syriens la mettraient à sac. Pauvre Hipponicus. Pauvre ville. Pauvre avenir.

Lorsqu’une rumeur de bataille parvint d’au-delà les murs, Everard assista aux premières manifestations de panique. Il s’empressa de changer de quartier mais eut le temps de voir des gardes courir vers le lieu de l’incident. Sans doute réussirent-ils à prévenir une émeute, car les passants ne tardèrent pas à déserter les rues. Mieux valait qu’ils regagnent leur domicile, ou à défaut un abri quelconque, et se tiennent cois.

La rumeur s’estompa. Les cornes sur les remparts lâchèrent des accords triomphants. Un peu prématurés, ainsi qu’il le savait. Les Syriens avaient harcelé l’arrière-garde bactrienne jusqu’aux portes de la cité, dont seule l’adresse des archers les avait empêchés de s’approcher. Les envahisseurs se retirèrent pour dresser leur camp. Le soleil frôlait déjà l’horizon, les rues étaient plongées dans l’ombre. Cela dispensait les citoyens de sortir fêter le retour des derniers braves, ce qu’ils n’étaient pas d’humeur à faire de toute façon.

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