Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0081-1
- Переводчик: Philippe R. Hupp
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:
Le petit otak s’était caché dans les combles de la maison ; ainsi réagissait-il lorsqu’entraient des étrangers. Il resta là pendant que la pluie tambourinait sur les murs et que le feu mourait peu à peu. Lorsque, la nuit approchant de sa fin, la vieille se mit à somnoler près de l’âtre en dodelinant de la tête, l’otak descendit de sa cachette et s’en vint auprès de Ged étendu sur le lit, raide et immobile. Il se mit à lui lécher les mains et les poignets de sa petite langue brune, longuement et patiemment. Puis, couché près de sa tête, il lui lécha également la tempe et sa joue meurtrie, ainsi que ses yeux clos, avec beaucoup de douceur. Et sous cette douce caresse, très lentement, Ged s’anima. Il s’éveilla, ignorant d’où il venait, où il se trouvait et quelle était cette luminosité grisâtre dans l’air autour de lui. C’était la lumière du jour naissant. Sa tâche accomplie, l’otak se roula en boule près de son épaule, comme à l’accoutumée, et s’endormit.
Par la suite, lorsqu’il songea à cette nuit, Ged se rendit compte que si nul ne l’avait touché pendant la perte de son esprit, si nul ne l’avait rappelé d’une manière ou d’une autre, il eût pu être perdu pour de bon. Seule l’avait sauvé l’aveugle et instinctive sagesse de l’animal qui lèche son compagnon blessé pour le réconforter ; et cependant dans cette sagesse Ged voyait quelque chose qui se rapprochait de son propre pouvoir, quelque chose qui était aussi profond que la sorcellerie. Depuis, il demeura persuadé que l’homme sage est celui qui ne se détache jamais des autres créatures vivantes, qu’elles aient ou non le don de la parole ; et, dans les années qui suivirent, il s’efforça patiemment d’apprendre ce qu’on peut apprendre, en silence, du regard des animaux, du vol des oiseaux, du lent et ample mouvement des arbres.
Il venait donc de faire sans dommage, pour la première fois, la fameuse traversée que seul un sorcier peut accomplir les yeux ouverts, et que même le plus grand des mages ne peut entreprendre sans risques. Mais, à son retour, il trouvait la douleur et la peur. La douleur était pour son ami Pechvarry, la peur était pour lui-même. Il savait maintenant pourquoi l’Archimage redoutait de le laisser s’en aller et pourquoi son esprit assombri n’avait pu entrevoir son avenir. Car c’étaient les ténèbres elles-mêmes qui l’avaient attendu, la chose sans nom, l’être qui n’appartenait pas au monde, l’ombre qu’il avait libérée ou créée. Elle l’avait attendu en esprit durant toutes ces longues années, au pied du mur qui sépare la mort de la vie, et elle avait fini par le retrouver. À présent, elle allait suivre ses traces pour tenter de s’approcher de lui, s’emparer de sa force, sucer sa vie et se vêtir de sa chair.
Peu après, il rêva de cette chose en la voyant comme un ours sans tête rôdant le long des murs de la maison, cherchant la porte. Il n’avait pas fait un tel rêve depuis la guérison des blessures que lui avait infligées la créature ; et lorsqu’il s’éveilla, faible et frissonnant de froid, les cicatrices de son visage et de son épaule lui firent mal.
Une mauvaise période commençait. Maintenant, chaque fois qu’il rêvait de l’ombre ou tout simplement y pensait, il ressentait toujours le même froid, la même appréhension : il allait perdre ses esprits et son pouvoir, qui s’écouleraient hors de lui, et il demeurerait stupide et sans défense. Il maudit sa couardise, mais cela ne servait à rien. Il se mit en quête d’une protection, mais rien ne s’offrait à lui : la chose n’était pas de chair, elle n’était pas vivante, ce n’était pas un esprit, elle n’avait pas de nom ; elle n’était rien d’autre que ce que lui-même lui avait donné… Une puissance terrible qui échappait aux lois du monde du soleil. De cette puissance, il ne savait qu’une chose : elle était attirée vers lui et essayerait de manifester sa volonté à travers lui, car elle était sa créature. Mais sous quelle forme elle pouvait apparaître, puisqu’elle n’avait pas encore de forme à elle, et quand elle apparaîtrait, cela il l’ignorait.
Il éleva autour de sa maison et de son île des barrières de sortilèges aussi efficaces que possible, mais de telles murailles de sorts doivent être constamment renouvelées, et il ne tarda pas à se rendre compte que s’il dépensait tout son pouvoir pour maintenir ces protections, il ne serait plus d’aucune utilité aux insulaires. Que ferait-il, pris entre deux ennemis, si un dragon venait de Pendor ?
Il rêva de nouveau, mais cette fois l’ombre était à l’intérieur de sa maison et s’avançait vers lui dans l’obscurité en murmurant des mots qu’il ne comprenait pas. Il se réveilla, terrorisé, et fit voler la lueur-de-feu dans tous les coins de la pièce jusqu’à ce qu’il se rendît compte qu’aucune ombre ne s’y trouvait. Puis il posa quelques bûches sur les braises et s’assit devant le foyer, écoutant le vent d’automne jouer avec le toit de chaume et gémir plus haut dans les grands arbres nus ; il médita longuement. Une vieille colère s’était éveillée en lui. Il ne pouvait souffrir d’attendre dans l’impuissance, de rester prisonnier d’une petite île en murmurant d’inutiles sorts de garde et de protection. Mais il ne pouvait pas tout bonnement échapper à son piège, car, en faisant cela, il romprait la promesse qu’il avait faite aux insulaires et les laisserait sans défense devant l’attaque imminente du dragon. Il n’avait guère le choix.
Le lendemain matin, il descendit au grand quai de Torning Bas, et, trouvant parmi les pêcheurs le Chef Ilien, lui dit : « Il faut que je quitte ce lieu. Je suis en danger, et je vous mets en danger. Il faut que je m’en aille. Aussi vous demandé-je la permission de partir pour faire disparaître les dragons de Pendor, afin que soit accomplie la tâche que vous m’avez confiée et que je puisse librement m’en aller. Et si je venais à échouer, c’est que j’eusse également échoué en les affrontant ici, et mieux vaut connaître l’issue tout de suite. »
L’Ilien le regarda bouche bée. « Seigneur Épervier, dit-il, il y a neuf dragons là-bas ! »
— « On dit que huit d’entre eux sont encore jeunes. »
— « Mais le vieux… »
— « Je vous le dis, il faut que je parte d’ici. Je vous demande votre permission et commencerai par vous soulager du péril de ces dragons, si je le puis. »
— « Comme il vous plaira, Monsieur », fit lugubrement l’Ilien. Tous ceux qui avaient écouté la conversation se dirent que c’était folie ou témérité de la part de leur jeune sorcier, et ils le regardèrent partir avec tristesse, persuadés de ne plus le revoir. Certains laissèrent entendre qu’il allait simplement rebrousser chemin jusqu’à la Mer du Centre en longeant Hosk, et les abandonner à leur triste sort ; d’autres, dont Pechvarry, estimèrent qu’il était devenu fou et qu’il allait au-devant de la mort.
Quatre générations durant, tous les bateaux avaient tenu le cap de manière à croiser bien loin des côtes de l’île de Pendor. Nul mage n’était jamais venu combattre le dragon, car l’île ne se trouvait sur aucune route maritime, et elle avait eu pour maîtres des pirates, des preneurs d’esclaves et des hommes de guerre haïs par tous les peuples du sud-ouest de Terremer. Pour cette raison, nul n’avait cherché à venger le Seigneur de Pendor après que le dragon, venu de l’ouest, l’eut subitement assailli, lui et ses hommes festoyant dans la tour, qu’il les eut rôtis dans les flammes de sa gueule et qu’il eut chassé tous les villageois jusqu’à la mer au milieu des hurlements. Pendor n’avait donc pas été vengée. On l’avait laissée au dragon, avec tous ses ossements, ses tours et ses joyaux volés aux princes des côtes, de Pain et d’Hosk, depuis longtemps disparus.