Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0081-1
- Переводчик: Philippe R. Hupp
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:
Ni Vesce ni Jaspe n’étaient là, et il ne posa aucune question à leur sujet. Les garçons qu’il avait jadis menés ou sur lesquels il avait régné l’avaient maintenant tous devancé à cause des mois qu’il avait perdus ; et cette année-là, pendant tout le printemps et tout l’été, il étudia en compagnie d’élèves plus jeunes que lui. Il ne brilla pas pour autant, car les mots de chaque sort, fût-il le plus simple des charmes d’illusion, lui collaient à la langue, et ses mains étaient malhabiles à les mettre en œuvre.
En automne il devait retourner à la Tour Isolée pour étudier avec le Maître Nommeur, mais il se réjouissait de devoir accomplir cette tâche autrefois tant redoutée, car le silence était ce qu’il recherchait, de même que la longue instruction durant laquelle aucun sort ne serait composé, durant laquelle le pouvoir qui, il le savait, se trouvait encore en lui, ne serait pas sollicité.
À la veille de son départ pour la Tour, un visiteur pénétra dans sa chambre ; il portait une cape brune de voyageur et tenait un bâton de chêne chaussé de fer. Apercevant le bâton de sorcier, Ged se mit debout.
— « Épervier… »
Au son de cette voix, Ged leva les yeux : c’était Vesce qui se tenait là, toujours aussi solidement bâti. Son visage sombre et épais, avait un peu veilli, mais son sourire était toujours le même. Sur son épaule était tapie une petite bête au pelage tacheté et à l’oeil vif.
« Il est resté avec moi pendant que tu étais malade ; aujourd’hui je suis triste de me séparer de lui. Et plus triste encore de me séparer de toi, Épervier. Mais je rentre chez moi. Tiens, hoeg, va rejoindre ton vrai maître ! » Vesce caressa l’otak et le posa par terre. Le petit animal alla s’asseoir sur la couche de Ged et commença à se nettoyer le pelage à coups de langue, une langue brune et sèche pareille à une jeune feuille. Vesce se mit à rire, mais Ged ne parvint pas à sourire. Il se pencha pour dissimuler son visage et caressa l’otak.
— « Je pensais que tu ne viendrais pas me voir, Vesce », dit-il.
Ce n’était pas un reproche ; mais Vesce lui répondit : « Je n’ai pas pu venir. Le Maître Herbier me l’a interdit, et depuis l’hiver j’étais moi-même enfermé au Bosquet, avec le Maître. J’ai dû attendre de gagner mon bâton pour être libre. Écoute : quand tu seras libre à ton tour, viens au Lointain Est. Je t’attendrai. Là-bas, dans les villages, on fait bonne chère, et les sorciers sont bien reçus. »
— « Libre… » murmura Ged. Il haussa légèrement les épaules en s’efforçant de sourire.
Vesce le regarda d’une manière quelque peu différente de celle qui était auparavant la sienne, avec autant d’amour, mais un peu plus de magie, peut-être. Il lui dit avec douceur : « Tu ne resteras pas toujours emprisonné sur Roke. »
— « Eh bien… j’ai réfléchi. Peut-être pourrais-je travailler avec le Maître dans la Tour et devenir l’un de ceux qui cherchent les noms perdus dans les livres et dans les étoiles, de sorte que… que je ne ferai plus de mal, quand bien même je ne ferais guère de bien… »
— « Peut-être », répondit Vesce. « Je ne suis pas devin, mais devant toi je vois, non des cellules et des livres, mais des mers lointaines, des flammes de dragons, des tours et des villes et toutes les choses que peut voir le faucon qui vole haut et loin. »
— « Et derrière moi, que vois-tu derrière moi ? » demanda Ged en se levant, de sorte que la lueur-de-feu suspendue au-dessus d’eux renvoya son ombre contre le mur et le sol. Puis il tourna son visage de côté et dit d’une langue hésitante : « Mais dis-moi où tu vas, ce que tu feras. »
— « Je vais rentrer chez moi pour voir mes frères et la sœur dont tu m’as entendu parler. Quand je l’ai laissée, elle savait à peine marcher, et maintenant, elle va bientôt être Nommée… C’est curieux, quand on y songe ! Et je vais donc me trouver un travail de sorcier quelque part dans les petites îles. Oh, j’aimerais rester et parler avec toi ; mais je ne le peux pas, car mon bateau lève l’ancre ce soir et la marée a déjà changé. Épervier, si jamais ta route passe l’Est, viens me voir. Et si jamais tu as besoin de moi, fais appel à moi et utilise le nom qui est le mien : Estarriol. »
À ces mots, Ged releva son visage couvert de cicatrices, et rencontra le regard de son ami.
— « Estarriol », dit-il, « mon nom est Ged. »
Puis, dans le calme, ils se dirent tous deux adieu ; Vesce tourna le dos, traversa le couloir de pierre et quitta Roke.
Ged resta un instant debout, immobile, comme celui qui, ayant reçu de grandes nouvelles, doit élargir son esprit pour les accueillir. En lui apprenant son vrai nom, Vesce lui avait fait un immense présent.
Le vrai nom d’un homme n’est connu que de lui seul et de son nommeur. Il peut comme il l’entend choisir de le dire à son frère, à sa femme ou à son ami, et cependant même ces quelques personnes ne le prononceront jamais à portée d’oreille d’une tierce personne. En présence d’autres gens, elles l’appellent – comme les autres – par son nom d’usage ou son surnom, c’est-à-dire Épervier, Vesce ou Ogion, qui signifient cône de pin. Si les hommes ordinaires dissimulent leur vrai nom à tous, sauf à quelques-uns auxquels ils vouent total amour et confiance, les hommes de magie et de sorcellerie ont mille raisons d’en faire autant, étant redoutables mais également exposés à plus de dangers. Celui qui connaît le nom d’un homme détient sa vie. Ainsi, à Ged qui avait perdu confiance, Vesce avait donné le présent que seul un ami peut offrir, la preuve d’une fidélité totale et inébranlable.
Ged s’assit sur sa couche et laissa mourir le globe de lueur-de-feu, qui s’éteignit en exhalant une petite bouffée de gaz des marais. Il caressa l’otak, qui s’étira voluptueusement et s’endormit sur ses genoux comme s’il n’avait jamais dormi ailleurs. La Grande Maison était silencieuse. Ged se souvint brusquement que ce jour était celui de son Passage. Quatre ans auparavant, jour pour jour, Ogion lui avait donné son nom. Il se rappela la fraîcheur du torrent qu’il avait franchi nu et sans nom, puis se prit à songer à d’autres cuvettes claires de l’Ar, où il se baignait, au village de Dix-Aulnes dominé par l’immense forêt de la montagne, aux ombres matinales dans les ruelles poussiéreuses du hameau, aux flammes attisées par le soufflet de la forge par un après-midi d’hiver, à la hutte obscure et parfumée de la sorcière, où l’air était chargé de fumées et de sortilèges tourbillonnants. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait évoqué toutes ces choses, et voilà que cela lui revenait maintenant en mémoire, au soir de ses dix-sept ans. Tous les ans et lieux de sa vie brève et maintenant brisée se présentaient à son esprit et reformaient un tout, comme autrefois. Après une période longue, amère, gâchée, il savait de nouveau, enfin, qui il était, où il était. Mais où il lui faudrait aller dans les années à venir, cela il ne le voyait pas. Il redoutait de le voir.
Le lendemain matin, il se mit en route, l’otak sur son épaule comme naguère. Cette fois, il lui fallut trois jours, et non deux, pour parvenir à la Tour Isolée, et lorsqu’il l’aperçut se dressant au-dessus des flots sifflants et écumants du Cap Nord, il était épuisé, rompu. À l’intérieur, il faisait aussi noir et aussi froid qu’il en avait gardé le souvenir, et Kurremkarmerruk, assis sur son grand tabouret, était en train d’inscrire des listes de noms. Il lança un regard à Ged et lui dit, sans lui souhaiter la bienvenue, comme s’il n’eût jamais quitté la Tour : « Va te coucher ; quand on est fatigué, on est idiot. Demain tu pourras ouvrir le Livre des Entreprises des Faiseurs et apprendre les noms qui s’y trouvent. »