Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0081-1
- Переводчик: Philippe R. Hupp
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:
Le cœur lourd et inquiet, Ged remonta l’appontement de Serd. À l’approche de l’hiver, les journées allaient diminuant et le crépuscule venait rapidement. Or, au crépuscule, Ged sentait toujours son malaise grandir, et à présent chaque coin de rue lui semblait une menace. Il dut s’armer de courage pour ne pas se retourner constamment comme s’il allait être assailli par-derrière. Il se rendit à la Taverne de Mer, où voyageurs et marchands mangeaient ensemble la bonne nourriture offerte par la commune et avaient la possibilité de dormir dans la grande salle à chevrons. Les riches îles de la Mer du Centre révèrent en effet l’hospitalité.
Il mit de côté un petit morceau de viande de son repas ; puis, près de l’âtre, il taquina l’otak pour le déloger du pli de son capuchon où il était resté pelotonné durant toute la journée, et essaya de le faire manger en le caressant et en lui murmurant : « Hoeg, hoeg, allez, mange mon petit, mon silencieux… » Mais l’animal refusa de manger et vint se cacher dans sa poche. À cela, à sa propre incertitude lasse, à l’aspect même de l’obscurité dans les coins de la grande salle, il sut que l’ombre n’était pas loin de lui.
En tout cas, nul ne le connaissait ; il n’y avait là que des voyageurs en provenance d’autres îles, qui n’avaient pas entendu la Chanson de l’Êpervier. Nul ne lui adressa la parole. Finalement, il se choisit une couche et s’allongea, mais là, dans la grande salle à chevrons, au milieu des étrangers qui dormaient, il ne ferma pas l’œil de la nuit. Des heures durant, il essaya de prendre une décision, de trouver où aller, que faire, mais chaque choix, chaque solution aboutissait à un pressentiment de malédiction. L’ombre s’étendait au travers de toutes les voies qui se présentaient devant lui. Seul Roke en était libre, mais il ne pouvait y aller puisque les hauts sorts entrelacés depuis si longtemps pour protéger l’île périlleuse lui en interdisaient l’accès. Et si le vent de Roke s’était levé contre lui, l’ombre qui le pourchassait devait être bien proche.
Cette chose n’avait pas de corps, elle était aveugle au soleil, c’était une créature d’un royaume sans lumière où il n’existe ni lieu ni temps. Elle devait ramper et le poursuivre à tâtons à travers les jours et les océans du monde, et ne pouvait prendre une forme visible que dans les rêves et les ténèbres. Pour l’instant elle n’avait pas de substance, pas d’être que la lumière pût éclairer, comme le chante la Geste de Hode : L’aube crée et la terre et la mer, des ombres elle tire des formes, et renvoie les rêves au royaume des ténèbres. Mais si un jour l’ombre rattrapait Ged, elle pourrait absorber son pouvoir, lui prendre le poids de la chaleur et la vie de son corps, lui ravir la volonté qui l’animait.
Telle était la menace qu’il décelait sur chaque route. Et il savait que ce danger pouvait s’abattre sur lui au moyen de quelque leurre, car l’ombre, devenant plus puissante à mesure qu’elle se rapprochait de lui, pouvait avoir suffisamment de force, déjà maintenant, pour se servir d’hommes ou de pouvoirs maléfiques…
Elle pouvait lui montrer de faux présages, ou parler avec la voix d’un étranger. Dès lors, la chose noire pouvait être dissimulée dans l’un de ces hommes qui dormaient dans la grande salle de la Taverne de Mer, dans tel ou tel coin ; et là, prenant appui sur une âme noire, elle attendait peut-être, observant Ged et se repaissant déjà de sa faiblesse, de son incertitude, de sa peur.
C’était plus qu’il n’en pouvait supporter. Il devait se fier au hasard, et fuir où le conduirait le hasard. Aux premières lueurs glaciales de l’aube, il se leva en hâte et se dirigea à grands pas, sous les étoiles mourantes, vers les quais de Serd. Il était résolu à embarquer sur le premier navire en partance qui voudrait bien de lui. Une galère était en train de charger de l’huile de turbille ; au lever du soleil, elle devait partir pour le Grand Port d’Havnor. Ged demanda à son maître la permission de monter à bord. Sur la plupart des bateaux, un bâton de sorcier sert à la fois de passeport et de paiement. Il fut volontiers accepté ; et, moins d’une heure plus tard, le bateau quittait Serd. Au premier mouvement des quarante longues rames, Ged retrouva un peu de courage, et le tambour qui marquait la cadence porta à ses oreilles une musique vigoureuse et bienfaisante.
Il ignorait cependant ce qu’il ferait une fois arrivé à Havnor, et dans quelle direction il s’enfuirait ensuite. La direction du nord en valait bien une autre. Lui-même était nordique ; peut-être trouverait-il un bateau pour le conduire d’Havnor à Gont, où il pourrait peut-être revoir Ogion. À moins qu’il ne trouvât un bateau partant pour les Lointains, si loin que l’ombre perdrait sa trace et abandonnerait la poursuite. Mais ce n’étaient là que de bien vagues idées. Il n’avait pas de plaît précis en tête, et était incapable de voir une seule route à suivre. Que faire alors, sinon fuir ?
Les quarante rames permirent au bateau de couvrir plus de deux cent cinquante kilomètres sur la mer hivernale avant la fin de la seconde journée. Ils vinrent accoster dans le port d’Orimi, sur la côte est du grand pays d’Hosk, car les galères marchandes de la Mer du Centre ne s’éloignent jamais des côtes et jettent l’ancre dans un port aussi souvent que possible. Comme il faisait encore jour, Ged débarqua à terre et erra dans les rues escarpées de la ville, ruminant de sombres pensées.
Orimi est une vieille ville solidement bâtie de pierre et de brique pour se protéger des seigneurs pillards de l’intérieur de l’île d’Hosk ; sur les quais, les entrepôts ressemblent à des châteaux forts, et les maisons des marchands sont autant de tours fortifiées. Mais pour Ged, qui arpentait les rues, ces lourdes demeures semblaient être des voiles derrière lesquelles il n’y avait qu’un vide noir ; les gens qui le croisaient, tout à leurs affaires, lui paraissaient être non pas des hommes réels, mais des ombres d’hommes, des ombres muettes. Au coucher du soleil, il redescendit vers les quais, et même là, devant ce crépuscule immense, embrasé, fouetté par le vent, la mer et la terre lui parurent également mornes et silencieuses.
« Quelle est ta destination, Maître Sorcier ? »
Ainsi fut-il subitement hélé, par-derrière. Se retournant, il vit un homme vêtu de gris et tenant à la main un solide bâton de bois qui n’était pas un bâton de sorcier. Dissimulé par un capuchon, le visage de l’étranger n’apparaissait pas à la lumière du couchant, mais Ged sentit l’invisible regard croiser le sien. Reculant d’un pas, il brandit aussitôt son propre bâton d’if entre l’étranger et lui.
D’une voix douce, l’étranger lui demanda : « Que crains-tu ? »
— « Ce qui se glisse derrière moi et me suit. »
— « Bien ; mais je ne suis pas ton ombre. »
Ged demeura silencieux. Il comprit que cet homme, quel qu’il fût, n’était pas ce qu’il redoutait : il n’était ni ombre, ni esprit, ni gebbet. Au sein du silence, de l’ombre et de la sécheresse qui s’étaient abattus sur le monde, il avait même conservé une voix et quelque substance. L’homme abaissa son capuchon, dévoilant une étrange tête chauve, un visage ridé. En dépit de sa voix ferme, cet homme semblait âgé.
« Je ne te connais pas », dit l’homme en gris, « et pourtant je pense que notre rencontre n’est peut-être pas le fait du hasard. J’ai entendu une fois l’histoire d’un homme jeune, d’un homme qui avait peur ; cet homme a traversé les ténèbres avant d’acquérir une très grande autorité, et même la royauté. Je ne sais si cette histoire est la tienne, mais je vais te dire Ceci : s’il te faut une épée pour combattre les ombres, va à la Cour de Terrenon. Ce n’est pas un bâton d’if qui servira ton entreprise. »