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Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]

Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:

Le passé ou le futur ?Un monde : Terremer.Une planète harmonieuse d’îles et d’océans, de golfes, d’archipels et de récifs, où les sociétés de l’homme se sont éparpillées, diversifiées. Sous le signe de la magie. Une magie expliquée, construite par les forces mêmes de ce monde. Une magie dépendante des éléments et des animaux.C’est au nord de Terremer, dans l’île de Gont, que naît Ged, très tôt surnommé l’Epervier. Il parle aux oiseaux, au bétail. Elevé dans la connaissance des invocations élémentaires, il part, très jeune encore, pour l’île de Roke. Là, guidé par l’Archimage, il découvre l’étendue de ses pouvoirs. Il devient maître en l’art des illusions et, surestimant ses talents, libère dans la réalité une entité de cauchemar, une émanation du royaume des morts. Magicien hanté, il affronte le monde en même temps qu’un ennemi indicible devant lequel la sorcellerie reste sans moyens.
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Il avait du mal à détourner son regard des yeux verts qui le fixaient.

— « Tu es un bien jeune sorcier », lui dit le dragon. « J’ignorais que les hommes entrassent si tôt en possession de leur pouvoir. » Il parlait en Ancien Langage, comme Ged, car c’est la langue que parlent toujours les dragons. Bien que l’usage de l’Ancien Langage lie l’homme à la vérité, il n’en va pas de même pour le dragon. Cette langue, en effet, est la sienne, et elle ne l’empêche pas de mentir, d’assembler de fausses paroles avec des mots vrais, de perdre l’auditeur sans méfiance dans un labyrinthe de mots-miroirs reflétant chacun la vérité et ne menant nulle part. Ged avait été souvent mis en garde, aussi écouta-t-il le dragon d’une oreille prudente, attentif au moindre de ses doutes. Mais les paroles semblaient claires et simples : « Est-ce pour demander mon aide que tu es venu ici, petit sorcier ? »

— « Non, dragon. »

— « Pourtant, je peux t’aider. Tu auras bientôt besoin d’aide pour lutter contre la chose qui te pourchasse dans les ténèbres. »

Ged resta muet de surprise.

« Quelle est cette chose qui te pourchasse ? Dis-moi quel est son nom. »

— « Si je le savais… » Ged s’interrompit.

Des deux naseaux pareils à des gouffres de feu s’échappèrent des flots de fumées jaune qui s’enroulèrent autour de la longue tête du dragon.

— « Si tu savais son nom, peut-être pourrais-tu la maîtriser, petit sorcier. Peut-être pourrai-je te le dire, quand je la verrai non loin de moi. Et, crois-moi, elle viendra par ici si tu t’attardes près de mon île. Elle ira où tu iras. Si tu ne veux pas la voir s’approcher, il faut que tu la fuies, que tu la fuies sans cesse. Et malgré cela, elle te suivra toujours. Aimerais-tu savoir son nom ? »

Ged demeura de nouveau silencieux. Il ignorait comment le dragon avait appris qu’il avait libéré une ombre, comment il aurait pu connaître le nom de cette ombre. L’Archimage n’avait-il pas déclaré que l’ombre n’avait pas de nom ? Mais les dragons, il est vrai, ont leur sagesse à eux ; leur race est plus ancienne que celle des hommes. Une poignée d’hommes seulement peuvent avoir quelque idée de ce qu’un dragon sait et de la manière dont il l’a appris : ce sont les Maîtres des Dragons. Pour Ged, une seule chose était certaine : le dragon pouvait fort bien dire vrai, il pouvait fort bien révéler à Ged la nature et le nom de l’ombre-chose et ainsi lui permettre de la dominer ; mais s’il le faisait, c’était afin de servir ses propres intentions.

— « Il est très rare », dit enfin le jeurne homme, « que les dragons proposent aux hommes de leur rendre service. »

— « Mais il est très commun », répondit le dragon, « que les chats jouent avec les souris avant de les tuer. »

— « Je ne suis pas venu ici pour jouer, ni pour que l’on joue avec moi. Je suis venu conclure un marché avec toi. »

Aussi effilée qu’une épée, mais cinq fois plus longue, la pointe de la queue du dragon vint s’arquer comme celle d’un scorpion au-dessus de la cuirasse de son dos, plus haut que la tour. Il répliqua sèchement : « Je ne conclus jamais de marché. Je prends. Qu’as-tu à offrir que je ne puisse te prendre quand il me plaira ? »

— « La sécurité. Ta sécurité. Jure de ne jamais venir voler à l’est de Pendor, et je jurerai de ne point te faire de mal. »

La gorge du dragon émit un son rocailleux, comme une avalanche de pierres sur les flancs d’une montagne lointaine. Le feu dansa sur sa langue à triple fourche. Il se dressa encore plus haut, couvrant les ruines de son ombre. « Tu m’offres la sécurité ! Tu me menaces ? Avec quelle arme ? »

— « Avec ton nom, Yevaud. »

Ged prononça ce mot d’une voix tremblante, mais cependant avec force et clarté. Aussitôt, le vieux dragon demeura figé, totalement immobile. Une minute passa, puis une autre ; Ged, debout dans sa petite barque frêle, se mit à sourire. Il avait misé sa vie et cette aventure sur une idée qu’il avait tirée de vieilles histoires du savoir des dragons, à Roke : il s’était demandé si le Dragon de Pendor n’était pas le même que celui qui avait ravagé l’est d’Osskil au temps d’Elfarranne et de Morred avant d’être chassé par Elt, un sorcier fort savant en matière de noms. Et il avait vu juste.

« Nous sommes d’égale puissance, Yevaud. Tu as ta force, j’ai ton nom. Es-tu disposé à conclure ce marché ? »

Le dragon ne répondit toujours pas.

Maintes années durant, le dragon avait erré sans souci dans l’île jonchée de plastrons d’or, d’émeraudes, de poussière, de briques et d’ossements. Il avait vu ses petits lézards noirs jouer dans les maisons en ruine et prendre pour la première fois leur envol du haut des falaises. Il avait longtemps dormi au soleil sans qu’aucune voix ou aucune voile vienne l’éveiller. Il était devenu vieux, et maintenant il lui était pénible d’avoir à se secouer pour affronter ce jeune mage, ce frêle ennemi qui n’avait qu’à brandir son bâton pour lui faire peur. Yevaud était un vieux dragon.

— « Tu peux choisir neuf pierres de mon trésor », dit-il enfin d’une voix sifflante, gémissant entre ses grandes mâchoires. « Les meilleures. Prends celles que tu veux, et puis va-t-en ! »

— « Je ne veux pas de tes pierres, Yevaud ! »

— « Qu’est devenue l’avidité des hommes ? Au temps jadis, dans le Nord, les hommes adoraient les pierres brillantes… Je sais ce que tu veux, sorcier. Moi aussi, je puis t’offrir la sécurité, car je sais ce qui peut te sauver. Je sais une chose qui seule peut te sauver. Il y a une horreur, qui te poursuit. Je te dirai son nom. »

Ged sentit son cœur bondir dans sa poitrine ; il serra son bâton et se tint tout aussi immobile que le dragon, luttant un bref instant contre un espoir soudain qui le désemparait.

Mais le marché qu’il proposait ne concernait pas sa propre vie. Et il ne pouvait conclure qu’un seul contrat avec le dragon ; aussi écarta-t-il cet espoir qui ne concernait que lui pour faire ce qu’il avait à faire. – « Ce n’est pas ce que je demande, Yevaud. » Chaque fois qu’il prononçait le nom du dragon, c’était comme s’il avait tenu l’immense créature au bout d’une mince et fine attache se resserrant sur sa gorge. Dans le regard du dragon rivé sur lui, il devinait la malice et l’expérience séculaires des hommes ; il voyait les ergots d’acier aussi longs qu’un bras, la carapace dure comme la pierre, et le feu frémissant qui bouillait dans la gorge. Et pourtant, l’attache se resserrait, se resserrait…

De nouveau, il parla : « Yevaud ! Jure par ton nom que toi et tes fils ne viendrez jamais à l’Archipel. »

Un flot de flammes ardentes gronda dans la gueule du dragon, et il dit : « Je le jure par mon nom ! »

Alors le silence tomba sur l’île, et Yevaud abaissa sa gigantesque tête.

Lorsqu’il la releva, le sorcier avait disparu, et la voile de sa barque n’était plus qu’un minuscule point blanc sur les vagues, à l’est, filant le long des riches îles parées de joyaux des mers intérieures. Alors, pris de rage, le vieux dragon de Pendor se leva en abattant la tour d’une contorsion de son corps, et il déploya ses ailes, aussi larges que toute la ville en ruine. Mais il était à présent lié par son serment, et ni ce jour-là ni un autre il ne s’envola vers l’Archipel.

VI. TRAQUÉ

Dès que Pendor eut sombré derrière lui sous l’horizon, Ged, le regard tendu vers l’est, sentit la peur de l’ombre pénétrer de nouveau dans son cœur. Ce n’était pas sans malaise qu’il se détournait du dragon, ce danger franc et clair, pour affronter une chose horrible, qui n’avait pas de forme et ne lui laissait aucun espoir. Il laissa s’abattre le vent de mage et fit voile avec le vent de la nature, car il n’avait plus à présent le moindre désir d’aller vite. Il n’avait même pas la plus petite idée de ce qu’il allait faire. Comme le lui avait dit le dragon, il devait fuir ; mais où ? À Roke, songea-t-il, puisque là au moins il trouverait protection et conseil auprès des sages.

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