La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
Après s’être dégagée de lui, elle avait arraché une poignée de kleenex d’un distributeur de carton.
— Je vous laisse vous rhabiller, avait lancé la fille à la cantonade en les jetant sur son ventre.
Il ne l’avait plus jamais revue.
Peut-être que la secrétaire de la publication mondaine se laisserait baiser s’il l’entreprenait ? Quelque chose de hardi, dans son sourire, lui en donnait l’assurance.
Dans le troisième fascicule, il trouva ce qu’il cherchait et eut du mal à réprimer une exclamation de joie. Un reportage sur le prince Mouley Driz ! Son palais, sa famille, ses serviteurs, ses bagnoles, son hélico et, en guise de cul-de-lampe pour terminer l’article, une photo couleur du fameux diadème qu’il venait d’acquérir dans une vente de Sotheby’s pour l’offrir à sa fille aînée, le jour de son anniversaire.
— Je pourrais acheter un exemplaire de ce numéro ? demanda Lambert.
Son interlocutrice vérifia la couverture et s’accroupit devant la partie basse du meuble d’acajou faisant office de placard. Les revues s’y trouvaient, par piles. « Des salopes ! » songea Lambert en la regardant dans cette position inconfortable.
Elle aurait dû logiquement se placer face au meuble, ce qui eût facilité ses recherches ; au lieu de cela elle adoptait une étrange posture qui la mettait de biais, les jambes écartées. La perspective plongeante lui livrait à peu près tout de l’intimité de la jeune femme. « Elle porte un slip noir ou alors elle est très brune ! » songea plaisamment Lambert.
Il murmura :
— Je peux vous aider ?
Et s’agenouilla auprès de l’employée. Il ne voulait pas risquer de geste osé avant qu’elle eût trouvé la revue, de peur d’une rebuffade qui aurait pu compromettre son emplette.
Elle lui tendit le numéro souhaité dont la couverture représentait Julio Iglésias en costume blanc sur fond de Méditerranée.
Il s’en saisit et s’arrangea pour emprisonner la main qui le lui proposait. Elle eut un gloussement confus et tenta de se redresser, mais il lui fut aisé de la maintenir dans sa position instable.
— Vous êtes andalouse ?
Pour la première fois depuis son adolescence, il retrouvait cette impression puissante éprouvée avec la fille du labo. Une envie irrésistible de culbuter cette femme et de la prendre en vitesse comme un loubar saute une gamine sniffée contre un capot de bagnole.
— Non, hollandaise.
Il fut surpris.
— On ne le dirait pas à vous voir si brune.
— Vous oubliez que, pendant trois siècles, nous avons occupé des territoires d’Indonésie.
Il se rendit compte que leur posture ridicule se prêtait mal à des considérations historiques. Des fourmis grimpaient dans ses jambes. Il se redressa et l’aida à retrouver la verticale. Mais ce changement de position opéra une rupture de son désir.
Lady M. l’attendait dehors, dans la Rolls climatisée. Peu à peu, il se pliait sous la férule de la vieille bougresse. Quelque chose en elle le subjuguait. Les premiers jours, il regimbait mentalement, mais il commençait à flotter dans un trouble bonheur. Il lui arrivait une chose indicible. Lambert vivait un conte de fée noir. Son rêve de rêveur paresseux s’accomplissait au-delà de toute espérance. Une force sûre suppléait son peu de volonté. Il aimait s’abandonner à ce naufrage capiteux ! Lorsqu’on s’ouvre les veines dans un bain chaud, on doit ressentir ce renoncement voluptueux.
— Je vous dois combien pour la revue, mademoiselle ?
— Madame, rectifia-t-elle avec un sourire. Vous ne me devez rien, cette publication n’est pas vendue mais distribuée, elle s’assume avec la publicité.
— En ce cas, je vous remercie.
Il approcha tout naturellement sa bouche de la sienne et ils échangèrent un baiser spontané, presque naturel. Le désir de Lambert revint, plus impérieux. Il troussa sa partenaire exactement comme il rêvait de le faire quelques instants auparavant. Elle se prêta docilement à la manoeuvre et il la prit sur le large bras d’un canapé de cuir, par profonds à-coups qui la firent gémir. Il se promettait de bâcler cette étreinte, de n’en faire qu’un coup crapuleux tiré à la va-vite, mais il y prit un tel plaisir qu’il s’attarda, l’interrompant pour y apporter des variantes auxquelles elle se prêta avec une ivresse de femme en manque. Lorsqu’ils eurent terminé, il fut tenté de la questionner à propos de sa vie privée, mais après tout il s’en foutait et il prit congé sur un dernier baiser après lui avoir promis de repasser la voir bientôt.
Le chauffeur philippin faisait les cent pas devant la Rolls. Sa maîtresse l’exigeait car elle ne pouvait supporter leur promiscuité quand la voiture ne roulait pas. Il fumait une cigarette mauve à embout doré dont la combustion dégageait une odeur de tisane. Quand il vit réapparaître Lambert, il la jeta et lui ouvrit la portière.
— Pardon de vous avoir fait attendre, fit le garçon en prenant place au côté de son hôtesse.
— Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ?
Il montra la revue qu’il tenait roulée.
— Oui.
Lady M. lui sourit.
— Vous permettez, fit-elle soudain en avançant sa main sur le pantalon du jeune homme.
Son doigt en crochet recueillit quelque chose qu’elle porta à ses lèvres et lécha prestement.
— Qu’est-ce que c’est ? s’inquiéta Lambert.
— Du foutre, répondit-elle. Vous venez de baiser sans retirer votre pantalon.
Elle prit un fin mouchoir dans la manche de sa robe et le lui proposa. Le petit carré de baptiste sentait très fort l’âcre parfum dont elle aspergeait ses vêtements.
— Un vrai collégien ! dit-elle. Remettez un peu d’ordre dans votre braguette, mon garçon, on dirait que vous venez de sauter la bonne sous l’escalier.
Il ne sut que dire. Comme le sourire enjoué de Lady M. paraissait sincère, il eut un haussement d’épaules désinvolte et entreprit de frotter l’endroit sinistré de son pantalon.
— Etait-elle jolie ? questionna la vieille femme.
— Assez pour ce que je lui ai fait, répondit-il.
— Facile, en tout cas. Etes-vous à ce point irrésistible ?
— Je dois avoir une clientèle, convint modestement Lambert. Mais ce qui importe, le plus souvent, c’est la qualité du moment. Le côté furtif d’un tête-à-tête.
— Et le fait que vous soyez en manque, mon petit ; les femelles sentent ces choses-là. L’homme en proie au besoin de copuler dégage des ondes qui sont perçues par la partenaire convoitée, l’émeuvent et la mettent dans des dispositions d’accueil. Bien sûr, je pense beaucoup à cette nécessité. Vous êtes à un âge où l’on a impérativement besoin de faire l’amour. Ce qu’il ne faudrait pas, dans le genre d’activités où je vous entraîne, c’est que vous vous dispersiez sottement avec des greluses ardentes qui, très vite, finissent pas avoir barre sur vous. Des passades, tant que vous le voudrez, mais pas de liaison Le mot dit bien ce qu’il veut dire : liaison égale lié.
— Soyez tranquille, Milady, j’ai satisfait mes glandes et il n’en consécute aucune nostalgie.
Elle passa son avant-bras dans l’accoudoir de velours frappé en un geste languissant.
— A vivre avec nous, vous commencez à adopter nos manières et notre parler, remarqua-t-elle. Bravo ! C’est un style, comprenez-vous. Le style « vieille Europe ». Ce brave Pompilius a été un exemple pour moi. Un maître à phraser ! Cela constitue un fortin inexpugnable. Le pire des malotrus respecte d’instinct la personne qui vit avec délicatesse. Seulement, comme cette attitude ne nous est pas fatalement naturelle, il faut garder son jardin secret, un coin de soi où l’on peut se libérer l’intime et cracher sa vapeur. Indispensable si l’on veut conserver le contact avec soi-même, ne pas complètement couper ses racines. Moi, j’ai eu une vie de conquérante, Lambert. Partie de très bas, j’ai vite décidé de monter le plus haut possible. Un temps, quand je suis parvenue à épouser un lord authentique j’ai cru avoir atteint le sommet. Et puis ce solennel Britannique est mort en ne me laissant que des ruines. Sa seule fortune, c’était son titre. Je m’en suis servie pour bâtir une nouvelle vie, axée cette fois-ci sur la richesse. Je connais la vanité des biens de ce monde, mon gentil petit d’homme, mais leur conquête m’amuse. Et puis, que diable, ils vous assurent une puissance, certes temporaire, mais indéniable. Je préfère habiter des demeures peuplées de valets, rouler dans des Rolls-Royce, descendre dans les plus belles suites des plus grands palaces que de rêvasser sur ma vie perdue dans l’une de ces Hespérides pour vieillards plus ou moins nantis.