tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— Au trot…
Les sabres tintaient allègrement au rythme de la course. Akim sentait la chaleur, l’odeur amie de son cheval qui l’enveloppaient par bouffées. Voici le petit bois, qui est le lieu de rassemblement. Pied à terre. Exercices d’assouplissement. Galop en terrain varié. Tir à la cible. Repos. À dix heures du matin, les officiers allaient prendre un thé chaud chez le garde-barrière. Et ils discutaient en attendant l’arrivée du colonel. Puis, c’était le retour, à travers la cité enfin animée. On pouvait lorgner les femmes au passage. Du haut de son cheval, Akim voyait bien les chambres du rez-de-chaussée. Il connaissait par cœur leur ameublement de bois bruns, leurs édredons multicolores. Les trompettes sonnaient. Les chevaux dansaient légèrement sur la boue glacée. Akim se tenait très droit, les épaules dégagées, la taille souple. Il était fier du régiment et de lui-même.
Lorsque son escadron s’engouffrait enfin dans la cour de la caserne, il avait l’impression de n’avoir pas perdu son temps.
Le 7 janvier 1906, au retour d’une de ces expéditions pacifiques, le colonel réunit tous les officiers au bureau et leur annonça que des troubles étaient prévus dans la ville pour le lendemain, et qu’il comptait sur leur loyalisme pour les réprimer avec énergie.
Le 8 janvier 1906, à l’aube, deux escadrons de hussards d’Alexandra se déployaient en ligne devant le palais du gouverneur. La place était noire de monde. Selon la consigne des comités locaux, la population réclamait l’élargissement immédiat des ouvriers arrêtés à l’usine de mélasse, la suppression du couvre-feu, qui avait été fixé à neuf heures, et l’abolition de la loi martiale. Au-dessus de la foule, se balançaient des pancartes blanches et des oriflammes rouges marquées de l’aigle polonais. Akim considérait avec colère ce grouillement de fourmilière éventrée. Du haut de sa selle, il découvrait tout l’espace allant des maisons à l’escalier d’honneur du palais. Et, depuis ces maisons jusqu’à l’escalier d’honneur, il n’y avait que des têtes, des épaules, des bras, une substance humaine, confuse et multiple, qui palpitait à gros bouillons. On ne distinguait pas les visages des derniers rangs. Mais les premiers rangs étaient à dix pas à peine des cavaliers. En face d’Akim, se tenait un vieux Juif, à la figure chevaline, vêtu d’une longue houppelande et coiffé d’un bonnet de peau de mouton. Le vieux Juif ne bougeait pas, ne parlait pas. Il avait l’air de dormir debout. À ses côtés, il y avait deux petites filles en paletot déchiré. La foule grondait, criait des paroles indistinctes :
— Libérez Basutski… Laissez-nous vivre dans notre tradition… Écartez les bourreaux… Levez l’état de siège…
Akim s’étonnait que tant de gens se fussent dérangés pour si peu de chose. Il faisait froid. La neige gonflait les toits des maisons, rembourrait les encoignures des corniches. L’air était d’une transparence bleue et cassante.
L’horloge du palais sonna neuf heures. Akim se retourna. Derrière lui, les hussards d’Alexandra étaient alignés en bon ordre. Les chevaux renâclaient, soufflaient d’impatience. Les cavaliers avaient des faces blanches, impénétrables. Ils s’ennuyaient. Et c’était bien ainsi. L’anonyme perfection de ces capotes grises, à double rangée de boutons d’argent, de ces casquettes noires à bandes rouges, de ces sabres couverts de buée, de ces revolvers, de ces bottes, de ces mains, était rassurante. Rien à craindre pour la Russie, tant que l’armée aurait ce visage indifférent et correct.
Akim sourit, bâilla, regarda sa montre. En l’absence de son capitaine, qui avait été convoqué à Lodz pour affaires de famille, c’était lui qui assumait le commandement de tout l’escadron. Dans quelques minutes, le gouverneur paraîtrait sur l’escalier, prononcerait un discours inintelligible, et la populace se retirerait sagement, fière de son courage et de sa force, mais un peu surprise de n’avoir rien obtenu. Et, pour cette comédie décevante, toute une ville descendait grelotter de froid sur la place, et il fallait immobiliser deux escadrons de hussards, interrompre l’entraînement des hommes, fatiguer inutilement les chevaux. Quelle sottise ! Le commandant du régiment, un énorme gaillard au profil de pierre, parcourait le front de ses troupes. Sa jument noire caracolait finement, repoussait de la croupe les premiers rangs de la foule. Le commandant s’approcha d’Akim.
— Le gouverneur va paraître, dit-il. Étes-vous prêt ?
— Toujours prêt. Mais à quoi ?
— Eh ! On ne sait jamais, mon cher, dit le commandant.
Et, tournant son cheval, il alla se poster au pied de l’escalier.
À ce moment, la porte du palais s’ouvrit à deux battants. Le gouverneur parut sur les marches de marbre, vides et luisantes. C’était un très vieux monsieur, vêtu d’une jaquette noire. Ses favoris blancs, touffus, lui sortaient des joues comme de la fumée. Il avait un nez rouge. Il s’appuyait sur une canne. À sa vue, la foule poussa un glapissement profond et rauque, comme le bruit de la mer montante. Des hommes et des femmes hurlèrent à plein gosier :
— Constitution !… Liberté !… Les prisonniers politiques !… Pologne ! Pologne !
Les étendards polonais et les pancartes blanches s’agitaient, telles des bouées dans la houle. Toute la marmelade humaine tremblait dans sa cuvette de pierres. Le vieux Juif du premier rang s’était réveillé, lui aussi, et criait des injures en yiddish. Les deux fillettes, à ses côtés, brandissaient leurs menottes nues. Et, sur l’escalier de marbre, le gouverneur tout petit, tout crochu, tout seul, faisait front au déferlement de la vague. Isolé sur ce récif officiel, il semblait promis à l’engloutissement.
— Quelle loque ! grogna Akim.
Des soldats murmuraient derrière lui :
— Il ne tiendra jamais, le vieux. Regarde comme il plie le genou. Sûrement, il va tourner de l’œil et il faudra l’emporter sur une civière.
Mais déjà, le gouverneur descendait les marches, une à une, et s’avançait vers ses administrés à petits pas séniles. Akim le vit tapoter la joue d’un bambin, serrer la main d’une vieille. La multitude gueulait toujours. Alors, le gouverneur étendit les bras. Et il se mit à parler d’une voix chevrotante. Des bribes de son discours passaient à travers la rumeur populaire. On entendait :
— Votre demande sera prise en considération… Impossible de rien vous promettre encore… Juste revendication… Éléments troubles… Patience… L’empereur. La magnanimité impériale…
Des coups de sifflet couvrirent ses dernières paroles. Comme les huées persistaient, s’enflaient de seconde en seconde, le vieillard s’arrêta, ébaucha des deux bras un geste impuissant et triste.
— Libérez les prisonniers ! aboyaient des voix innombrables. Augmentez les salaires !…
Le gouverneur, transi de frousse, gravit la première marche.
— Mes amis, cria-t-il d’une voix blanche, chaque chose en son temps… J’examinerai… J’interviendrai…
— Dé-ci-sion im-mé-diate ! Dé-ci-sion im-mé-diate ! vociféraient les manifestants.
Le gouverneur s’affolait. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, comme pour chercher de l’aide. Puis, il balbutia :