Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Ce détour livresque n’empêche aucunement des noces charnelles. J’apprécie le commerce des tenanciers de bistrot, autant que celui des érudits locaux. J’aime me plonger dans le journal du coin, apprendre sur le tas, autant dire au comptoir, qui est le député de la circonscription, de quoi on y vit, à quel niveau joue le club de foot ou de rugby, vers quelle métropole vont étudier ou s’embaucher les jeunes et sur quelle ligne se trouve la gare. Mais souper à Sancerre quand on a lu La Muse du département, ça corse le menetou-salon servi avec un crottin de Chavignol.
Je dois tant aux écrivains français, je leur voue un culte si enfantin que je n’ai pas de honte à les traquer jusqu’à leur tombe. J’ai pris un train jusqu’à Charleville pour aller pèleriner sur celle de Rimbaud et j’y reviendrai, le rimbaldisme étant pour moi une religion, ou presque. Pas seulement pour moi : c’était en semaine, il pleuvait des cordes et pourtant les fleurs jetées sur sa tombe étaient toutes fraîches. J’ai vu des fleurs aussi sur la tombe de Péguy, perdue dans un champ de la Brie où baguenaudent des lapins. Mort pour la France dès 1914, comme Alain-Fournier. Beaucoup d’écrivains reposent dans les cimetières parisiens, Père-Lachaise, Montparnasse, Passy, Montmartre. Je vais les distraire de leur solitude tout en les plaignant d’être ainsi encasernés. La tombe de Vigny, dans le cimetière de Montmartre coupé en deux par la rue Caulaincourt, donne sur un Ibis. Il ne méritait pas cet outrage. Zola, c’est pis, on l’a sorti du même cimetière pour l’encager au Panthéon. Pareille mésaventure est arrivée à Dumas qui était chez lui à Villers-Cotterêts, la ville du fameux édit de François Ier. George Sand a failli endurer le même exil, ses admirateurs voulaient aussi l’envoyer au Panthéon. Elle est tellement mieux dans le petit cimetière de Nohant attenant à la chapelle, derrière sa maison, je tiens beaucoup à ce qu’elle y reste. Dieu préserve les écrivains de la sollicitude des politiques ! Bernanos est très bien à Pellevoisin (pas facile à trouver), Valéry perché sur son Cimetière marin à Sète, Chateaubriand sur son rocher à Saint-Malo, Tocqueville juste derrière l’église du village qui porte son nom. Mauriac n’a pas eu de chance : Vémars est au bout des pistes de Roissy ; un décollage foiré, et un Boeing peut tomber sur ce qui lui reste de râble. Il aurait mieux valu qu’il se fît enterrer à Malagar d’où l’on entend le grondement du train sur le pont qui enjambe la Garonne.
Grâce au ciel, la plupart de mes écrivains de prédilection ont échappé au Panthéon : Rutebeuf, Villon, tous les grands de la Renaissance, tous les grands du Grand Siècle, Marivaux, Casanova, Chénier, Balzac, Vigny, Musset, Lamartine, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Proust, Mallarmé, Jammes, Bergson, Montherlant, Camus, Cioran, Mauriac. Seuls se sont fait piéger Hugo (il l’a cherché), Zola, Dumas (raisons politiques) et Malraux qui aurait peut-être apprécié. Il aimait les trucs officiels, c’était son mauvais côté. N’importe : dans mon panthéon personnel, il est à Saint-Chamant avec Josette Clotis, dans le causse de Martel avec les gars de l’AS, en Alsace sous l’identité du colonel Berger. Il est avec moi chaque fois que j’entre dans un musée, tant son œuvre esthétique m’a aidé à comprendre l’histoire de l’art. Je me souviens d’avoir assisté — sans joie — au transfert de ses restes ; l’amiral de Gaulle se trouvait être à mes côtés et ce hasard me plaisait, tant le héros et son chantre sont indissociables dans l’assomption de la légende. Je croyais revoir Malraux sur cette même place du Panthéon, lâchant dans le ciel de Paris les incantations de son lyrisme pour honorer le sacrifice de Jean Moulin. Il pleuvait ce jour-là et, quand la cérémonie prit fin, je me suis senti presque aussi orphelin qu’en apprenant la mort de De Gaulle. Malraux, c’est le versant tragique des Trois Mousquetaires, celui d’Athos — l’âme française dans ses états de deuil perpétuel.
En matière de littérature j’avoue sans vergogne une prédilection pour les écrivains de mon pays. Elle ne m’a pas empêché d’aller butiner ailleurs, c’est ma pente à la vadrouille. Reste qu’une fable de La Fontaine, une tirade du Cid ou certains vers des Feuilles d’automne me toucheront toujours davantage que les échappées belles — parfois très belles — dans la littérature étrangère. « Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux… » : ce vers de du Bellay s’applique à mon désir spontané, quand je sors un « Pléiade » de ma bibliothèque. Pourquoi ne pas s’évader ? J’hésite et je finis par choisir un auteur de notre patrimoine, sachant qu’avec lui l’évasion ramènera mon cœur au plus près de ses sources.
Je ne crois pas avoir passé une semaine depuis mon adolescence sans lire un écrivain français ; ni une année sans relecture d’au moins trois ou quatre de nos classiques. Et, quand j’écris un livre, je ne lis que nos grands stylistes — de La Bruyère à Morand, le choix est vaste — avec l’espoir peut-être vain que ma plume ne sera pas trop indigne de leurs prouesses. Ma respiration la plus intime, mes émois les plus secrets, mon regard sur un paysage, mon approche de la féminité, le mode de mon patriotisme et en somme ma façon de vivre ma vie doivent beaucoup à cette fréquentation, qui m’a prémuni de la société qualifiée de « spectacle ». Je ne vais guère au cinéma, et jamais pour y voir un film démarqué d’un livre qui m’importe. Les images ont éclos, avec leur mélodie ; elles se sont imbriquées à leur guise, en puisant dans le labyrinthe de ma poétique, je ne veux surtout pas qu’un réalisateur m’impose les siennes. Je ne regarde pas la télévision, je n’écoute pas la radio et, mes auteurs dramatiques de prédilection, je préfère les lire plutôt que d’aller les écouter au théâtre ; les comédiens me gâteraient le plaisir de savourer lentement une tirade, mots après mots, plusieurs fois. Aimer à ce point la littérature française, lui avoir voué mon existence en une époque où tout la marginalise, c’est du pur anachronisme. J’en ai amèrement conscience mais je ne regrette rien, mon bonheur était à ce prix. Lire, écrire, me balader : rien d’autre au fond ne m’a tenté, sauf l’aventure amoureuse ; encore ai-je toujours accordé les battements de mon cœur au diapason de mes chers écrivains. Quant au vagabondage, ça tombe bien : si j’aime voyager loin, sans ménager ma monture, c’est sur la carte de France que je préfère tailler la route — et, immanquablement, je retrouve une plume à chaque détour ou presque.
Épineuil
Il faut emmener à Épineuil Régis Debray, Max Gallo, Alain Finkielkraut et tous ceux qui ont tendance à idéaliser la IIIe République à ses débuts, celle de la fameuse circulaire de Jules Ferry aux instituteurs de France, 1882. C’est un village du Berry tout proche de la forêt de Tronçais. Un village charmant et somnolent, aux maisons basses coiffées de toits marron. Deux rues s’y croisent, qui le résument ; à l’angle qu’elles forment on trouve un bar PMU et en face une demeure nantie d’une tourelle. Au bout d’une rue, l’église, trapue et si petite qu’on dirait un jouet. Puis la campagne. À l’autre bout, une grille de fer forgé, une cour, un préau, une buanderie.