Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
C’était l’école où officiaient en qualité d’instituteurs les parents d’Alain-Fournier et c’est le décor de la plupart des chapitres du Grand Meaulnes. On l’a transformée en un musée confié aux soins d’un couple d’instituteurs en retraite. Leur obligeance permet au visiteur de découvrir les lieux dans leur intégralité, depuis le secrétariat de la mairie jusqu’au grenier où dormaient le narrateur et Meaulnes. Rien ne manque à ce mini-temple de la religiosité chère aux « hussards noirs » — les pupitres de bois sombre avec l’encrier de porcelaine blanc, le tableau noir, les cartes de géographie (A-OF, A-EF, etc.), l’estrade du maître, le poêle au fond de la classe, refuge des cancres. Je sais de quoi je parle. Des affiches électorales d’époque ont été encadrées dans la salle de la mairie, avec les incantations d’usage contre l’« ennemi clérical ». En toutes lettres. Comme souvent, l’instituteur faisait en même temps fonction de secrétaire de mairie. Le père d’Alain-Fournier était probablement rad-soc ou socialiste, et bouffait de l’andouille le vendredi saint. Ce qui n’empêchait pas son épouse d’aller à la messe et de fréquenter l’épouse du notaire, rang social oblige. En ce temps-là, l’instituteur et le curé étaient des personnalités aussi éminentes qu’un médecin, presque autant que le châtelain local.
Le Grand Meaulnes n’est qu’un roman : il a contribué à façonner l’imaginaire de trois générations de Français. Sans lui je serais peut-être le même, mais je ne saurais pas pourquoi. Sa magie, c’est l’imbrication du merveilleux dans la réalité la plus humble, la plus tangible, la plus raisonnable : une école publique de village à l’apogée de l’idéologie « républicaine ». Ce qu’il a de français, c’est l’irruption d’un songe lié à la noblesse (Guermantes, etc.) dans le cœur d’un adolescent très roturier : le voyage initiatique, la fête dans le château, Yvonne de Galais, la promenade sur l’étang, les bohémiens. Le récit ébloui de Meaulnes au narrateur, une nuit, au grenier. Une pureté paradoxale isole ce dadais de ses semblables : voilà le vrai secret. Sa grande solitude, la gaucherie de sa quête d’absolu le métamorphosent en un héros. Car Yvonne n’est pas inaccessible et d’ailleurs il va l’épouser. Mais sans échapper au cercle de la tragédie tracé par son absolutisme.
Le roman est mal fagoté et les épisodes parisiens nuisent à son unité. On les oublie. La seconde partie n’a pas d’intérêt, on ne retient que le va-et-vient entre l’école et le château fantomatique, la rétention du secret, son approche effarée. L’irrégularité, l’immaturité de Meaulnes en prise avec un idéal. De même on se doit de lire toute la Recherche, mais on ne garde en mémoire que les scènes à Combray. Yvonne de Galais, Oriane de Guermantes : même songerie d’une noblesse décrétée par l’âme et qui fait surgir la figure de l’éternel féminin. Cette songerie qui m’habitait lorsque je trimbalais mon spleen dans le parc de Contresolles, où est sa source ? Serait-ce dans les images des livres d’histoire qu’on nous donnait à l’école ? Auquel cas les « hussards noirs » ont œuvré contre leur paroisse. J’ai plutôt tendance à croire que la magie liée aux châteaux — en ruine de préférence — vient d’un fond de sauce culturel plus ancien, où les légendes populaires ont leur part, autant qu’Hugo, Dumas et Gautier, un fond qui a dû émerger lorsque furent conçues les légendes du roi Arthur, puis se solidifier au fil des siècles. Avec cette récurrence celtique d’un âge d’or enfoui dans le passé.
Alain-Fournier n’a pas fait de vieux os : mort pour la France, aux Éparges, en 1914. Il était âgé de vingt-huit ans. Sa correspondance avec Jacques Rivière révèle une âme de haut vol et un bel écrivain en herbe mais, ayant donné Le Grand Meaulnes à la jeunesse de son pays, vieillir en homme de lettres eût été une atteinte à sa gloire.
F
Fables de La Fontaine (Les)
Des générations d’écoliers français ont récité les Fables de La Fontaine, sans comprendre toujours en quoi ramage se rapporte à plumage. Ces historiettes d’animaux raisonneurs et affligés de passions humaines auront été une voie d’accès à la culture française du temps où les enfants bien nés de Pétersbourg ou de Vienne se devaient de connaître notre langue. Elles illustrent le génie du Grand Siècle, elles l’enjouvencent en lui ôtant de sa froideur. Il faut avoir grandi pour apprécier tant soit peu Corneille, Racine, Molière, Boileau, La Rochefoucauld, Tallemant, La Bruyère, Bossuet et autres contemporains du fabuliste. Tandis que son bestiaire enchante tous les âges, comme les Contes de Perrault. Ce lion magnanime, cette mouche du coche, ce souriceau naïf, ces renards madrés, cet ours gentil mais idiot, ce héron au long bec emmanché d’un long cou, ce rat reclus dans un fromage de Hollande, on les revoit en images. Mieux : on les identifie à tels de nos semblables. Qui n’a rencontré un Raminagrobis, « bien fourré, gros et gras », expert en tartufferies ? Les personnages humains ne sont pas moins reconnaissables : Perrette et son pot au lait est devenue le générique de ces fols qui tirent inconsidérément des plans sur la comète sans avoir un fifrelin en poche. Enfant, j’identifiais les animaux de La Fontaine à ceux du zoo de Vincennes. Comme tout écolier et comme tout sacristain, j’ai appris par cœur avant de comprendre. Parfois c’était aussi compliqué que la version latine :
La morale néanmoins était accessible : le chien est mieux nourri, mieux logé mais le loup garde sa liberté. Il y avait une analogie assez claire avec ce que j’endurais devant mon pupitre, voire à la maison. L’air de rien, les sentences égrenées en prologue ou en épilogue de chaque fable ont bâti le socle d’une moralité à la fois chrétienne, épicurienne et stoïcienne, avec une forte dose de bon sens et une compassion désabusée pour le genre humain. On s’y réfère tous les jours :