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Cri de la chouette

Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:

Folcoche, c'est l'affreux surnom dont les enfants Rezeau avaient affublé leur terrible mère. après l'avoir combattue dans l'inoubliable Vipère au poing, Jean Rezeau avait fui la tribu : il s'était marié, avait fondé une famille normale — sa revanche — dans la Mort du petit cheval. Vingt-cinq ans plus tard, veuf, remarié avec Bertille dont il élève la fille parmi ses propres enfants, nous le retrouvons dans Cri de la chouette. Mais voilà que Madame Mère, Folcoche, jamais revue, fait irruption chez lui. Trahie, dépouillée par son fils préféré, elle vient offrir la paix. Jean, qui avait chassé les fantômes de sa jeunesse, accepte d'oublier le passé sur l'insistance de sa femme et de ses enfants qui croient pouvoir convertir leur redoutable aïeule. C'était oublier que Folcoche est toujours Folcoche. Et la vieille chouette, aussitôt, sème méfiance et discorde.
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Et reculant devant la franchise tranquille de la petite qui répondait : Mais enfin, grand-mère, ne sois pas vieux jeu Gonzague ne peut pas se marier avant plusieurs années ; on n'en parle même pas ; on s'aime, ça suffit… elle a fini par battre en retraite :

— Après tout, après tout…

Elle a fini par se retrouver toute lâche et, se ressouvenant peut-être d'une lointaine aventure, s'est montrée, pour cette enfant-là, presque détachée de son passé, de ses principes :

— Après tout, je veux bien, moi, profiter de mon reste. Profite de ton commencement. Tout est si court…

* * *

Tout est si court, en effet : elle en a fait l'expérience ; moi aussi ; Salomé la fera bientôt. Mais nous sommes en sursis dans les guirlandes et les odeurs de dinde aux marrons. J'en connais une qui va être prise au dépourvu quand, à minuit, Bertille nous laissera entrer dans la salle et enlèvera le drap qui recouvre les étrennes, rangées par petits tas individuels sur la desserte.

Nous offrons tout le 25 décembre. Mais le Père Noël, ce bon papa Gâteau mâtiné de Père Eternel, qui a gérontocratiquement succédé au petit Jésus, nous l'avons, pour mensonge inutile, refusé : comme le sapin qui sèche dans chaque foyer durant quinze jours et y pleure ses aiguilles sur le parquet au nom de ses trois millions de jeunes frères, enfants de la forêt massacrés chaque année pour les nôtres. Bertille centralise les cadeaux, offerts par chacun à chacun : ne vous offriraient-ils qu'un crayon, les donataires se sentent plus à l'aise et se réjouissent davantage quand ils sont aussi donateurs.

Or ma mère, qui le soir de Noël nous offrait une orange, qui est venue les mains vides, elle a son tas : cinq paquets enveloppés de papier-fête, ficelés en croix avec des choux de bolduc. Elle n'en a jamais tant vu : ses parents, comme mon père, étaient plutôt serrés. Parmi ses rides, elle fait des mines de petite fille gâtée. Elle défait patiemment les nœuds, du bout des ongles. Elle déplie les papiers sans les déchirer. Elle pousse des cris de souris en découvrant une boîte de bonbons à la menthe (Aubin), une liseuse (achetée en association par les filles), une ironique boite de savonnettes (Jeannet), un moulin à café électrique destiné à remplacer son archaïque engin (Bertille) et enfin, à titre de provocation ou de symbole, un petit olivier d'argent à six branches garnies de nos six médaillons : le tout hâtivement réuni en fin d'après-midi quand nous avons su qu'elle restait.

— Merci, répète-t-elle, merci, mes enfants.

Elle est ravie. Elle n'est pas moins vexée. Elle perd la face. Elle va et vient dans la salle décorée par Jeannet, dont c'était le tour de trouver un thème et qui, avec des boules de verre de différentes grosseurs, a bricolé un système planétaire autour du lustre, astre central noyé dans des protubérances lumineuses de plastique rose. Elle s'arrête sous un spoutnik qui croise du côté de Jupiter, le long d'un double fil… Mais soudain nous voilà dans la nuit. Jeannet vient d'éteindre et le spoutnik, en clignotant, se met à filer vers la corniche. Il revient, il repart. On admire. On s'en lasse. On rallume. Madame Mère n'a pas changé de place, mais elle a tout à fait changé d'allure. Elle s'avance, impériale, vers sa bru :

— Vous m'excuserez, Bertille, je n'avais rien prévu. D'ailleurs mon fils m'a fait à cet égard une réputation justifiée : je suis très avare.

Ses deux mains sont passées derrière son cou et s'occupent. Léger déclic : elle vient de décrocher son double fil de perles blanches, grises, noires, roses, en mélange : bijou curieux, bijou sérieux, le seul qui reste de la grand-mère Rezeau :

— Vieille peau gâte l'orient, reprend-elle. Ça fera mieux sur vous, ma fille.

Et voilà au cou de Bertille, médusée, deux cents fines tirées du profond des mers chaudes où le requin parfois vient croquer du plongeur. Mme Rezeau respire. Mme Rezeau triomphe. Elle le regrettera jusqu'à sa mort, son collier. Mais elle a fait figure ; elle va pouvoir manger, boire et dans la chambre d'ami, ensuite, ronfler comme un sapeur, tandis qu'au creux du lit nous commenterons la journée, Bertille et moi, et que discrètement, dans un petit vent aigre qui porte au loin des rumeurs de guinguette, Jeannet en pull roulé sous sa veste de cuir, Salomé emmitouflée dans le manteau de chat qu'elle vient de trouver dans son lot, en ordre dispersé, fileront vers leurs amours.

XIII

Il m'a semblé entendre vers quatre heures des pas sur le gravier, puis un grincement de porte dans le fond du jardin où nous remisons la remorque-camping. Dans la naïveté de mon demi-sommeil j'ai même pensé : la bouteille de butane du radiateur est vide : ils vont geler. En fait Salomé, bien reconnaissable au piquetage de ses talons aiguilles, est rentrée à six heures et Jeannet, dont les quatre-vingts kilos font vibrer la rampe, à sept. Quand ils sont descendus déjeuner tous les deux, semoncés par le second coup de clochette, vers midi et demi, ils bâillaient à qui mieux mieux sur des dents blanches et, les yeux gonflés, la bouille fripée, s'allongeaient de toutes parts en longs étirements de chats satisfaits.

— Vous êtes frais ! dit Blandine.

— Je ne ferais peut-être pas un cinq mille, dit Jeannet. Mais ça ne va pas m'empêcher de remonter à Lagny avec Gonzague, tout à l'heure.

— J'en suis ! s'écrie Aubin.

— Et moi ? réclame Blandine.

— Non, dit Jeannet, avec le courant qu'il y a encore, je ne nous vois pas souquer pour cinq. On prend le canot.

Il est vrai que Gonzague, à qui son père ne refuse rien, a aussi un biplace à moteur hors-bord : depuis quelques jours il est même amarré à notre ponton, à côté de notre vulgaire barque plate repeinte en vert grenouille par les enfants qui ont hérité de mon amitié pour l'eau douce. Salomé lance à son frère un regard éloquent : si je veux, c'est toi que Gonzague laissera sur le sable. Mais elle dit :

— Grand-mère Rezeau n'est pas là ?

— Non, dit Bertille, elle est partie très tôt ce matin. A Longpont, chez votre oncle Fred. Il paraît qu'il est très difficile à joindre en dehors des dimanches et des jours de fête. Puisque votre père l'exige, elle veut avoir tout de suite son accord. Lui non plus, elle ne l'a pas vu depuis vingt-quatre ans. Mais ça n'a pas l'air de l'inquiéter : elle a son adresse, celle de son bureau ; elle sait tout de lui comme de nous.

— Savoir, faute de pouvoir, c'est toujours ça, dit Jeannet. Qu'est-ce qu'elle a dû nous faire espionner !

— Bon, on mange ! dit Bertille qui semble agacée par cet acharnement.

Mais à peine sommes-nous en place que le téléphone sonne. D'ordinaire, je laisse Bertille ou l'un quelconque des enfants filtrer les communications. Bien inspiré, je passe dans le bureau et je décroche.

— Allô ! Vous êtes bien M. Rezeau ? Pas le fils… Le père ?

Je m'affirme tel, déjà soucieux : la voix est inconnue, l'exorde singulier.

— Je ne saurais vous donner ni mon nom ni mon adresse. Tout ce que je peux vous dire, c'est que Gonzague a des ennuis. Heureusement j'avais votre numéro…

La voix maintenant détache les syllabes :

— Ne-gar-dez-rien-à-lui.

Sur ce l'inconnu a coupé. La tonalité est revenue. Ne nous emballons pas : nous avons peut-être affaire à un mauvais plaisant. Je réfléchis en regardant par la fenêtre. Il fait très froid dehors, sous un dôme bleu. L'herbe est givrée. Le bassin reprend, bien que Jeannet ait pris le relais d'Aubin pour donner de l'air aux poissons rouges. Le soleil bas fait flamber la glace concassée, vrai charbon blanc du gel. Quelle sorte d'ennuis peut avoir un étudiant en médecine ? On pense tout de suite aux services qu'il peut rendre à des amies en difficulté. Mais il n'est qu'en troisième année, il manque sûrement d'expérience et on ne m'aurait pas conseillé si vivement de ne rien garder ici qui lui appartienne. Bien qu'il soit fils unique d'un médecin dont le cabinet marche bien, Gonzague en étale trop. Vingt fois les enfants, dont l'argent de poche est limité, m'ont avoué que ça les gênait de le voir payer pour tout le monde. Comment fait-il pour se permettre de telles dépenses, ses costumes, sa Triumph, son canot ? Ne gardez rien. Est-ce que, justement, le canot… ?

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