Cri de la chouette
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #3
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253000860
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:
Je compulse rapidement l'annuaire, je trouve le numéro, j'appelle Lagny. Mais comme je m'en doutais, c'est un répondeur automatique qui intervient : Le docteur Flormontin est absent jusqu'au 26 décembre. En cas d'urgence adressez-vous au médecin de garde, le docteur Alacoquet à Noisy. Si vous voulez laisser un message, vous avez trente secondes. Parlez… Mieux vaut me taire : ce n'est pas le moment de figurer sur la bande magnétique que demain le docteur Flormontin peut ne pas être le seul à consulter.
— Eh bien, on t'attend. Qu'est-ce qui se passe ? dit Bertille apparue dans l'entrebâillement de la porte.
— Commencez sans moi. Je reviens, j'en ai pour cinq minutes.
— Un jour de Noël… proteste Bertille.
Je vois dans son dos s'approcher Aubin. Comme si je voulais me gratter, je me touche l'aile du nez, du bout de l'index. C'est le vieux signal de détresse qui, entre frères, à La Belle Angerie, signifiait : Attention, fais gaffe ! Il a seulement été inversé de sens. Pour nous, parents, il signifie maintenant : Pas un mot aux enfants.
J'ai pris mes jumelles, j'ai mon plan, je vais faire le tour par le port et de l'autre rive surveiller le coin. Quel est le danger ? Et n'y a-t-il pas plus grand danger — pour nous — à devenir complice de je ne sais quoi en essayant — pour d'autres — de le parer ? De nouveau j'éprouve cette fureur sourde bien connue de tous les pères de famille : ce sont les tiers, neuf fois sur dix, qui nous entraînent dans leurs aventures et, à cet égard, l'imprudence des enfants, si peu soucieux de leurs actes comme de leurs relations, multiplie les chances noires.
Je suis passé le long du ponton presque sans tourner la tête. Il est encadré par deux pêcheurs qui, par ce temps, ont vraiment de la constance, mais qui peuvent être tout autre chose. Ils peuvent même appartenir à des camps opposés. L'excitation me vient, effaçant la rancune. J'imagine que l'un surveille le canot qui, moteur encapuchonné, se dandine près de ma barque. J'imagine que l'autre surveille le premier, prêt à lui sauter dessus s'il donne des preuves de son intérêt. Moi, en somme, je supervise le tout.
La réalité est plus simple et je pourrai m'en convaincre dès qu'ayant franchi le pont je serai arrivé en face, où la rive se relève d'un mètre et, couverte d'arbres et de buissons, est aussi farcie de petits ports privés qui sont autant d'observatoires bien camouflés. Les jumelles entrent en fonction. L'étrange plaisir que de voir ainsi sans être vu, de sauter de loin au visage des gens ! Je l'ai fait cent fois en vacances, mais au détriment de personnages de cartes postales, de baigneuses sortant de l'eau, de couples superposés dans l'herbe, bref d'anonymes dont la neutralité vacancière fait oublier que l'homme est un chasseur. Aucun doute, nos gars sont de mèche et ils ne trempent du fil que par occasion. Tous deux ont entre vingt et vingt-cinq ans : ce sont probablement des étudiants, pas très endurcis dans ce trafic si j'en juge à la trouille qu'ils affichent. Ils n'osent se rapprocher franchement ; ils le font en progressant tout doucement par la tranche du pied. Je grelotte, mais je n'aurai pas trop à attendre. Eux aussi ont froid : par moments ils battent la semelle ou soufflent sur leurs mains.
Et voilà ! Tandis que celui de gauche se retourne en faisant semblant de changer son esche, celui de droite plante sa ligne de biais sur une petite fourche de bois et se glisse sur la plate-forme. Sortant une cisaille de dessous sa peau de mouton, il coupe la chaîne au ras de l'anneau d'amarrage et saute dans le bateau qui commence à dériver près du bord. Il n'a évidemment pas la clé de contact et, posté à l'avant, se contente de profiter du courant en utilisant la pagaie de secours pour se maintenir droit. L'acolyte, de son côté, file sans ramasser les cannes. Quand le canot aspiré par une arche a disparu en aval, il saute sur un vélomoteur et s'en va. La réalité des « ennuis » de Gonzague n'est pas douteuse et leur nature se précise. De toute manière le garçon est un minable : il a remisé chez nous sans vergogne et il n'y a pas besoin d'être grand clerc pour deviner que son engin doit être truqué ou traîner un container étanche collé au fond comme un rémora. Eh quoi ! des histoires de ce genre ça n'arrive qu'aux autres ; ça ne tombe pas sur le père d'enfants librement élevés, certes, mais bien suivis et qui ont chaud chez eux. La fureur me prend tandis que je reviens en hâte. Elle m'inspire des pensées dignes : Le salaud ! Et en plus, il m'a baisé ma fille ! Pour rien… Je marche. J'éclate du rire pénible des gens qui déraillent et s'aperçoivent soudain qu'il est urgent de se foutre d'eux-mêmes. Beau réflexe de papa porté sur le papier ! Si le gars avait bagué la fille, ce serait plus grave.
En repassant le pont j'aperçois le canot qui continue à descendre vers Neuilly-sur-Marne. Bon vent ! Qu'ils se soient méfiés de moi ou qu'ils agissent sur d'autres directives, ces types m'économisent un problème. Il m'en reste un, suffisamment pénible : celui de Salomé.
— Hep ! crie-t-on derrière moi. Hep ! Attends-moi.
Madame Mère vient de descendre du 113 C, place de l'Eglise, et trotte en me faisant de grands signes du bras. C'est bien le moment ! J'espérais avoir le temps de mettre Bertille au courant, d'interroger Salomé, d'examiner la situation avant son retour. Il devient presque impossible de ne pas la mettre dans le coup. La révélation, complétant celle d'hier, risque de lui donner une riche opinion de nous. Mais surtout, bavarde comme est, elle est fichue de s'en confier à sa fermière qui se fera un plaisir de commenter les choses dans tout le pays.
— Je suis donc allée voir nos couleurs, dit Madame Mère, me rejoignant avant le café-glacier à l'angle de la promenade Ballu. C'est au diable ! Autobus, métro, autobus, je n'en sortais pas.
Elle s'est arrêtée pour rétablir un souffle court.
— Vous auriez dû prendre un taxi, dis-je.
— Un taxi… Comme tu y vas ! reprend ma mère, réprobatrice. Enfin le principal est que Fred soit d'accord. Contre un petit bakchich, bien entendu, que nous rajouterons au principal.
Elle glisse, elle continue :
— Il n'était pas autrement étonné que je vienne le voir, mais je t'avoue que je m'en serais bien dispensée. Fred était entre deux vins. Il n'a pas cinquante ans, il en paraît soixante, il est gros, chauve, complètement avachi. La doudou n'est pas mal : elle zézaie poliment, elle a l'air courageuse, elle serait même assez jolie. Mais je ne sais pas comment elle a fait : le gosse est crépu, lippu, bien plus noir qu'elle. Je ne dis rien de la baraque… J'en ai vu des centaines, du même genre, quand ton père était juge à La Guadeloupe. C'est un carbet, sans les margouillats.
Ce n'est pas la première fois que je surprends dans la bouche de ma mère ce ton voluptueux quand elle parle de la déchéance des siens. On dirait qu'elle s'y donne raison, qu'elle savoure ce châtiment privé, corollaire d'une condamnation générale. Que tout aille mal, n'est-ce point la preuve que tout allait mieux, dans l'ordre d'antan ?
— Mais qu'est-ce que tu fais dehors ? Vous n'êtes pas encore à table ? Ma foi, ça m'arrange, j'étais confuse à l'idée de forcer ta femme à me remettre un couvert.