Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
— C’est simple. J’ai fermé le magasin à 17 heures pile et fait des achats chez les commerçants du quartier, ils vous le confirmeront. Ensuite, j’ai rejoint ma femme et mes petits-enfants à la maison pour préparer le réveillon. Nous avons passé Noël en famille. Mes enfants sont arrivés vers 19 heures puis Thibault autour de 20 heures et enfin Gérard un peu plus tard.
— Merci pour le café. Vous passerez à la brigade pour une audition en règle, conclut le lieutenant Fernandez.
Victor Lebrognec, d’un geste brusque, hissa la ceinture de son pantalon au-dessus de sa panse et raccompagna ses visiteurs à la porte.
Au moment de partir, Escoffier se tourna vers Gérard Sentenac :
— Nous vous rendrons prochainement une petite visite de voisinage, monsieur Sentenac, quai de Gesvres.
— J’ai déjà répondu aux questions de l’un de vos collègues ce matin, mais je vous attends de pied ferme, fit le bouquiniste.
Sentenac avait une voix faible et aiguë qui n’allait pas avec sa stature et Escoffier nota qu’il souffrait d’un tic : il soulevait les épaules de manière compulsive.
Les deux officiers remontèrent la rue Lamarck vers le Point-Virgule qui restait fermé. Tout le quartier savait à présent ce qui s’était passé. On échangeait des informations chez les commerçants, particulièrement chez la boulangère qui connaissait le quartier comme sa poche, jusqu’aux Batignolles. Mais l’endroit où tout et son contraire pouvait être entendu, c’était au café-restaurant La Butte coincé entre la boulangerie et la crèmerie. Escoffier et Fernandez s’installèrent au comptoir et commandèrent sandwiches et café. Instinctivement les clients avaient mis un bémol à leurs conversations quand les deux officiers en civil avaient franchi le seuil. Non que l’on sût qui ils étaient vraiment, mais c’était toujours comme ça quand des têtes nouvelles apparaissaient. Il fallait quelques minutes de temporisation avant que les diatribes reprennent ; la même règle se vérifiait dans la plupart des bistros.
— Tu crois que Lebrognec a couché avec l’éditrice ? demanda Bérangère en mordant dans son sandwich.
— Qu’en dit l’intuition féminine ?
— Il y a anguille sous roche, si tu veux mon avis.
— Ce type sonne faux, dit Escoffier.
— Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
— Rien. Il sonne faux, ça crève les yeux, dit Escoffier en s’essuyant la bouche du revers de la main.
— Pourquoi ne l’as-tu pas questionné davantage ?
— Il vaut mieux le laisser mijoter jusqu’à l’audition.
Une quinzaine de flics en civil avaient arpenté les quartiers de Clignancourt, Pigalle, la Goutte-d’Or et des Grandes-Carrières, toute la journée. Le soir, Ughetti réunissait ses troupes pour faire le point sur les premiers éléments de l’enquête. Le commissaire aimait bien ces séances de synthèses que ses équipiers appelaient la « petite messe ». On réservait le terme de « grande messe » aux réunions officielles auxquelles étaient conviés les gros bonnets de la PJ et le préfet.
À 18 heures, le bureau du procédurier était bondé. Bauer, le premier, fit un bref exposé : il avait rencontré François Caton, le caviste, et n’avait pas grand-chose à dire : le caviste n’avait pas bougé de sa boutique le 24 décembre jusqu’à 20 heures, des dizaines de personnes lui avaient parlé entre 17 heures et 20 heures, notamment le libraire. Bauer montra ensuite une photo représentant quatre hommes devant la cave à vins. La photo traînait sur la caisse de Caton, Bauer l’avait glissée dans la poche de son imperméable à tout hasard. Elle fut ajoutée au dossier. Escoffier nota qu’à peu de chose près c’était la même qu’il avait vue chez le brocanteur. Le lieutenant qui s’était rendu quai de Gesvres, auprès de Sentenac, se mit à décrire en long, en large et en travers les problèmes que rencontraient les bouquinistes face à la désaffection de la clientèle à l’ère de l’image. Le commissaire s’impatienta.
— Bon, ça va, Girodeau, ça va. Vous n’allez pas nous faire une conférence de presse. On n’en a rien à foutre que les bouquinistes soient voués à disparaître ou non, c’est pas notre problème ! Ce qui nous intéresse, pour le moment, ce sont les emplois du temps de ces gens. Jusqu’à preuve du contraire, ils sont tous suspects dans cette affaire.
Girodeau bouda. Loyrette et Chupin firent court, le premier sur Mme Oliveira, le second sur son expédition à Fleury-Mérogis. Quand vint leur tour, Bérangère Fernandez et Damien Escoffier s’en tinrent aux éléments les plus significatifs au sujet de Victor Lebrognec. Ughetti résuma en déambulant dans la pièce.
— Olivier Martin est en taule. Il n’est pas l’auteur des derniers crimes, mais un petit malin copie son mode opératoire. La brigade de répression du proxénétisme s’occupe du cas de Clémentine Mbiandanya : une éventuelle vengeance du milieu n’est pas à écarter. Nous avons vérifié les alibis du photographe, ils tiennent la route : Plantey, complètement torché, a été entouré toute la soirée, d’abord à la galerie, ensuite chez ses amis, il n’a pas été seul une minute, mais il peut avoir payé quelqu’un pour faire le boulot à sa place. Il nous reste le libraire, un crime passionnel est toujours possible, il a peut-être menti sur son emploi du temps et la jalousie n’a pas d’âge… Même chose pour sa bande de copains. Je vous rappelle que 80 % des crimes sont commis par les collatéraux et qu’il n’y a pas eu effraction chez l’éditrice, ce qui écarte l’hypothèse du crime crapuleux. Il faut chercher à qui profite le crime et éplucher les emplois du temps. La dernière fois que Nadine Pascoli a été vue vivante, c’est le soir du vernissage. Le rapport du légiste nous donnera des précisions sur l’heure du crime, celui de France Télécom, concernant l’appel téléphonique qu’elle a reçu à la galerie, nous mettra peut-être sur une piste. Enfin, nous devons nous occuper des auteurs qui travaillaient avec l’éditrice, sans oublier les correcteurs, les amants, les concurrents, croyez-moi, on a du pain sur la planche ! En ce qui concerne la présence du dessin sur les lieux, c’est évidemment un indice mais ne focalisons pas là-dessus. Selon toute apparence, le SDF et l’éditrice ont été assassinés le soir de Noël, à quelques heures d’intervalle, mais rien, pour le moment, ne nous autorise à en déduire qu’il s’agit d’un seul et même tueur, mis à part le mode opératoire, ce qui n’est pas suffisant à mes yeux. Je me méfie des signatures, les criminels tablent là-dessus pour nous mener sur de fausses pistes. Deux groupes resteront mobilisés, celui de Pichot et celui de Zellerman…
Une heure plus tard, le sermon se terminait, les tâches étaient réparties pour le lendemain, les locaux de la brigade se vidaient et Damien Escoffier, d’un coup de bicyclette, filait vers Montparnasse où son ami, Arnaud Benavent, venait d’emménager.
15
Arnaud Benavent avait installé son nouveau cabinet dans un immeuble haussmannien du boulevard Raspail. Le capitaine Escoffier vérifia l’étage sur la plaque de cuivre flambant neuve qui brillait à la lumière d’un lampadaire et accrocha son VTT à un anneau fixé au mur. En dehors du travail, il se sentait plus libre de circuler à vélo. Après des semaines de froid humide, la soirée était douce.
Benavent et Escoffier étaient restés très proches depuis leurs études dans la même cité universitaire d’Aix-en-Provence. Ils avaient choisi des spécialités différentes : la psychologie pour Arnaud, le droit pour Damien, s’étaient retrouvés sur les bancs de l’université de Saint-Denis, quelques années plus tard, pour une spécialisation en criminologie. Avant d’ouvrir son cabinet, Benavent avait songé à devenir profiler : il avait complété sa formation par un stage au département d’analyse criminelle du FBI, à Quantico, dans l’État de Virginie, et rencontré des criminels de haute voltige dans les prisons américaines. De retour en France, il avait renoncé, la profession de profiler n’y étant pas considérée. Dans les bureaux cubiques d’un ancien abri atomique, sans fenêtres, éclairés au néon, les analystes du FBI lui avaient exposé leurs méthodes de travail. À l’intérieur de l’Hexagone, les autorités policières et judiciaires niaient encore l’existence de serial killers. D’année en année, Benavent avait peaufiné son étude sur les sociopathes. Les dernières affaires retentissantes ayant modifié la donne, il s’était vu proposer la direction d’un cours de psychocriminologie à l’université de Paris. Il était aussi l’auteur de deux ouvrages sur les criminels en série, qui avaient été salués par les professionnels.