Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
— Pas vous ? le questionna Bérangère.
— Je ne détestais pas la bagarre mais j’avais déjà les pieds sur terre, mademoiselle, ça fait longtemps que j’ai fini de rêver.
— Poursuivez, Lebrognec, dit Escoffier.
— Un jour, Gérard, le bouquiniste, nous a présenté une jeune fille, c’était Nadine. Thibault en est tout de suite tombé amoureux transi. Leur union, c’était tout un roman, du style Je t’aime, moi non plus, vous connaissez la chanson. Quand ils ont voulu se mettre ensemble c’est devenu très compliqué. Il faut dire que Nadine et Thibault n’étaient pas du même milieu. De nos jours, on ne ferait pas tant de chichis. Les parents n’étaient pas commodes, des deux côtés. Le père de Nadine ne voulait pas que sa fille épouse un fils de prolo, et les parents de Thibault n’aimaient pas du tout Nadine, trop capricieuse à leurs yeux, remarquez, ils n’avaient pas tort, elle avait un fichu caractère l’éditrice, je vous prie de me croire. Je ne sais pas comment le père Thibault a pu la supporter tant d’années, mais ça, c’est une autre histoire. Le libraire vous savez, c’est un sentimental. Il a l’air grognon comme ça, mais faut pas croire, au fond c’est un hypersensible. À l’époque des barricades, elle allait déjà voir ailleurs, alors évidemment ça s’est pas arrangé de ce côté-là, avec les années. Il en a vu mon Thibault… Enfin, c’étaient leurs oignons. Après l’épopée de mai 68, Nadine s’est trouvée enceinte, la pilule est arrivée un peu après, si mes souvenirs sont exacts… Thibault n’en voulait pas du môme, notez bien, il ne supporte toujours pas les gosses, c’est bizarre, mais c’est comme ça. Les parents s’en sont mêlé, c’était tout un drame. Nadine a fait passer le gosse en Hollande ou en Suisse, je ne sais plus, et elle a disparu de la circulation. Un an après, elle est venue relancer mon Thibault. Il lui a cédé, a arrêté ses études pour travailler dans des librairies du quartier latin et ils se sont mis en ménage…
— Et ensuite ?
— Nous nous étions perdus de vue tous les trois après 68 pour des idioties. Nous nous sommes retrouvés dix ans plus tard, un peu par hasard. J’avais déjà ouvert mon magasin, c’était au début des années 80. Un an après, Thibault ouvrait sa librairie au coin de la rue. De l’eau avait coulé sous les ponts, nous avions oublié nos vieilles querelles, c’était bon de reprendre nos habitudes dans le quartier. Vous savez, Montmartre c’est un village, c’est pas un quartier comme les autres. Ici, on ne vit pas comme tout le monde… Mon libraire n’était plus le même quand je l’ai retrouvé. Nadine avait installé sa petite maison d’édition, rue Eugène-Carrière, elle la jouait indépendante, leur mariage tournait au vinaigre. Malgré tout, je crois que Thibault l’aimait encore. C’était pas faute de lui ouvrir les yeux, mais il préférait ne rien voir. Nadine a demandé le divorce quelques années plus tard, sinon ils seraient peut-être encore ensemble. Avec les copains, on a fait ce qu’on a pu pour lui remonter le moral. Nous formons un quatuor Caton, Sentenac, Lavigne et moi. Tenez, quand Sentenac a perdu sa femme, Mado, l’année dernière, croyez-moi, on n’était pas trop de trois pour le relever, on se serre les coudes !
Le bouquiniste fit une pause. Les deux policiers ne voulaient pas le brusquer et attendaient la suite.
— Thibault a fini par s’habituer au célibat, reprit Lebrognec. Il voyait souvent Nadine, pas tous les jours mais presque, la maison d’édition n’est qu’à cinq minutes de la librairie. Elle avait toujours besoin de lui et lui, il était au garde-à-vous… un vrai toutou. Ça faisait pitié…
La facilité avec laquelle se livraient les gens étonnait encore le capitaine Escoffier ; à maintes reprises, il avait constaté qu’une simple question suffisait à ouvrir les cœurs, comme s’ils attendaient depuis longtemps l’occasion de s’épancher.
— Monsieur Lebrognec, le 27 au soir, quand le corps de Mme Pascoli a été trouvé, c’est bien vous qui accompagniez M. Lavigne, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
— Oui, c’est bien moi. Je me trouvais là par hasard, commissaire.
Escoffier corrigea :
— Je ne suis pas commissaire, monsieur Lebrognec. Mlle Fernandez et moi-même sommes de simples officiers de police.
— Oui, enfin, tout ça c’est du pareil au même.
Bérangère traduisit mentalement : Tous des flics ! Elle présuma que le brocanteur avait intentionnellement élevé le grade de son collègue, pour jouer, car l’œil du commerçant frisait et sa bouche dessinait un rictus moqueur. Escoffier semblait ne rien avoir remarqué.
— J’étais venu rendre visite à Thibault dans sa librairie. J’avais une pièce de musée à lui montrer. Il est passé par la boutique, ensuite nous nous sommes rendus ensemble chez Nadine et le cauchemar a commencé.
— Une pièce de musée, dites-vous ?
— Un fétiche africain très exactement. Je n’aime pas beaucoup ces objets-là, les brocanteurs sont un peu superstitieux, vous savez. Thibault l’a installé dans le sous-sol de sa librairie pour m’en débarrasser.
À l’évocation de la statuette africaine, Escoffier sursauta :
— À quoi cela ressemble-t-il ?
Le brocanteur prit un air savant.
— C’est un objet d’art.
Puis se ravisant :
— En fait, il s’agit d’une statue assez affreuse avec des clous partout et des plumes de volatile collées dessus. Thibault trouvait l’objet intéressant et m’a proposé de le garder chez lui, ma superstition le faisait marrer. Quand j’ai vu les dégâts chez Nadine, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que le fétiche y était peut-être pour quelque chose.
Escoffier avait bien une petite idée sur le trafic pratiqué avec des pièces de ce genre mais la répression du trafic d’objets d’art n’était pas son domaine. Il voulait juste faire parler le petit homme un peu grassouillet et faussement enjoué qui se tenait en face de lui, afin de deviner ce qu’il avait dans le ventre.
— Et vous le croyez toujours, monsieur Lebrognec ? demanda Bérangère, sur un ton ironique.
— Je n’en sais rien, mademoiselle, mais ce qui est arrivé est abominable.
Le lieutenant Fernandez prit la suite des opérations sur un signe discret de son collègue.
— Vous n’aimiez pas beaucoup Mme Pascoli, n’est-ce pas ? dit-elle.
— On ne peut rien vous cacher, avoua le brocanteur, surpris par la question. Je n’aime pas les femmes qui font du mal autour d’elles et Nadine était une spécialiste. Elle en a détruit plus d’un…
Soudain, le brocanteur eut un mouvement du bras qui signifiait qu’il en avait trop dit ou qu’il était excédé. Au même moment, un homme pénétra dans le magasin.
— Vous connaissez notre bouquiniste, Gérard Sentenac, dit Lebrognec.
— Nous n’avons pas encore été présentés, répondit Escoffier.
Lebrognec se caressait le front d’une main nerveuse et tremblante. Par des gestes saccadés, il chassait la fine mèche de cheveux grisonnants qui rebondissait sur ses yeux comme un ressort. Le capitaine Escoffier avait attendu ce petit moment de faiblesse patiemment, l’instant où son interlocuteur fatigué laisserait entrevoir sa véritable personnalité. Il se concentra sur les gestes du brocanteur.
— Nous n’allons pas vous importuner plus longtemps, monsieur Lebrognec, dit-il, satisfait. Avant de partir, pouvez-vous nous préciser ce que vous faisiez le soir du 24 décembre entre 17 heures et 21 heures ?