Ce genre de choses
- Автор: Rochefort Jean
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions Stock
- ISBN: 978-2234070134
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Ce genre de choses». Краткое содержание книги:
J’ai voulu jouer avec les miens et puis, tardivement, j’ai constaté que mes mots les uns derrière les autres racontaient des histoires.
Alors pourquoi pas ? »
JEAN ROCHEFORT
Nous marchons dans un champ d’herbes sèches, l’air vibre de torpeur, je m’inquiète de son mégot humide et de sa cendre rougeoyante qui pourrait en un instant enflammer la Camargue.
« Pourquoi les moustiques te piquent pas, Robert ? »
Il s’arrête un temps très long dont il profite pour dévisser son mégot.
« Écoute-moi bien, Jeannot, si une moustique me pique, elle dégueule ! »
Ah, comme j’aime ça ! Comme j’aimais tout ça ! Cette camaraderie de l’enfance qui tente de perdurer coûte que coûte. Robert est si sincère que j’espère voir dans l’instant une moustique, qui, prise de court, dégueule sur son épaule.
Travailleurs du fictionnel, écoutez les bruits, écoutez les sons, écoutez tout, écoutez dans les bistrots, à la National Gallery, tout est bon à prendre, à saisir, vivre notre espèce c’est l’embrasser et… ah çà, mais je digresse sérieux, laissons les chats dormir.
Pourquoi être sur la passerelle d’un escorteur d’escadre à deux heures du matin ? Parce que je ne peux pas dormir, malgré le Famous Grouse et le château-margaux.
Quand, rarement, l’Atlantique dort, avec le froid il devient sucre en poudre, ne pas sauter par-dessus bord, c’est un leurre.
Rarement, de l’autre côté du monde liquide, une lumière.
Ça bouge tout le temps les escorteurs d’escadre et d’importance, c’est pas prévu pour la plaisance, c’est long, c’est étroit, le but est d’aller caresser le pôle Nord.
Le commandant fume jour après nuit, « Vous comprenez, c’est un vieux bateau, c’est son dernier voyage. » On comprend.
Sur ce village de métal, la nuit tombe, noire comme l’océan, seule, par endroits, l’écume des vagues. Est-ce Caron qui nous entraîne dans sa barque ? Le monde est vide, il n’y a rien.
Le haut commandement a tout prévu pourtant. Du marc de Bourgogne au château-margaux, du blanc, du rouge, des whiskys importés, des liqueurs douces, tout est en ordre pour les combats nocturnes.
Sur la passerelle, seul, je cherche une lumière, quel que soit le point cardinal, je guette le souffle d’une baleine, mais pas que le vin inventerait, une bien vivante ! Témoin passif, c’est tout.
N’attendant rien de moi, je guette quoi ? J’espère quoi ? Le nautonier infernal ? Ah non, c’est trop tôt ! Ne m’emmène pas !
On ne se retrouve pas marin de haute mer comme ça, sans mode d’emploi, sans initiation, « Zéro la barre », « La barre est à zéro », impossible quand l’escorteur d’escadre est à des jours et des nuits et des nuits et des jours des continents immobiles. Il faut exiger du marc de Bourgogne, du château-margaux, des whiskys et des liqueurs douces qu’ils nous emmènent nuitamment au sein de l’herbe, du bitume et des gravillons. C’est le garde-fou.
Que le château-margaux me laisse debout et immobile quand, dans les grands creux, le pont devient océan. Demandons à l’alcool, même submergé, de nous laisser dans le Maine-et-Loire.
Emporté par le ressac, je ne veux plus me retrouver à genoux, je ne veux plus m’incliner devant le gros temps. Que la liqueur et le vin m’emportent sur les continents immobiles, à Châtillon-en-Bazois, à Toulon, à Lorient, d’où nous fîmes mugir le navire.
« Donne ton pied, salope ! » À quelques mètres de moi, un homme, de dos, face aux chaudrons de la mer, donne l’ordre, exige, impose : « Donne ton pied, salope ! » Il est droit, immobile, il exige, il impose : « Donne ton pied, salope ! »
Est-ce lui que j’espère ? Est-ce lui qui me montre le chemin ?
Il se retourne et m’interpelle. « La couleur du château-margaux, c’est la terre ! »
Le château-margaux, oui ! Ne plus attendre le souffle des baleines, ni Caron, le nautonier.
Que le vin nous emporte ! Dès la nuit tombée, là-bas, au pays des juments, des salopes, des tendrement aimées, le vin et la nuit, c’est le rêve, la nuit, c’est l’oubli, il me faut apprendre à fuir nuitamment sur les continents immobiles. Merci, l’homme !
Je le reconnais ! « Donne ton pied, salope ! », il s’adresse à sa jument, toujours capricieuse à la ferrure.
Pour ta gloire, ami, l’océan offusqué invente des chutes d’ascenseur, fier de faire savoir qu’il est, et sera, pour toujours, le « chevalier de la Salope », et que toute injure à son endroit déclenchera la tempête.
C’est la guerre ! L’homme ne cédera pas, c’est sa jument, c’est la sienne, jusqu’au bout des crins, jusqu’au souffle des nasaux, jusqu’au regard.
« Donne ton pied, salope ! », force 7-9-10, nous nous accrochons au bastingage. Inutile d’avoir l’impudence de m’adresser à lui, de le supplier de faire de sa chemise le drapeau de la reddition, je ne veux pas de son mépris, « Donne ton pied, salope ! » hurle l’homme, rage de l’océan, qui sort ses dents blanches, nous tombons alors, lui glorieux, moi grotesque, trempé et grelottant. Le premier à se relever, c’est l’homme à l’ivresse active, l’homme qui exige, l’homme qui impose et qui, bouteilles au sol, ingénieusement bouchées, m’offre une rasade.
Je compte, alors ! J’existe ! Je deviens son féal. J’apprendrai tout de lui, l’émotion me gagne, me féminise, sur mes joues est-ce l’océan ? Suis-je sauvé enfin de mon alcoolisme apathique ?
Demandons aux divines bouteilles de générer l’ombre et la lumière, les feuilles qui tombent, le bruit des sabots, les érections généreuses résultantes d’images ou d’effluves recréés. Vite ! Il nous faut, œil mi-clos, courir dans l’herbe, aller chercher le courrier, engueuler le clébard, vivre le rendez-vous avec Eugénie, et, pour les officiers, jouer au golf.
Subjugué par sa rasade, l’homme exige à nouveau, et pour la dernière fois, de sa jument une soumission complète, mais le chevalier de la Salope, grisé par son blason récent, à demi nous submerge. L’homme m’accorde un regard, un « Nous ne céderons pas ! » C’est un buveur tardif, cinquante ans de jus de fruits, dix ans des meilleurs crus, la défaite est impossible.
L’océan et la jument céderont ! L’homme, c’est Dufilho Jacques, c’est lui, qui, dans un cabaret de la rive gauche, faisait d’une petite cuillère un poisson rouge, déclenchant le rire ou l’atterrement. Alors déguisé en bonne du château, le prince de la Passerelle, voix aiguë, accent de terroir, informait les visiteurs : « Messieurs dames, je vous présente une commode Louis XVI, ici une commode Louis XV, et ici une commode Louis XIII… seulement ! »
Demain, au crépuscule, je mêlerai le Famous Grouse à la Marie Brizard, ah, l’homme ! Merci pour l’action, merci pour le courage ! Demain, à la nuit, fuyant ici je partirai là-bas, vivre au centre des rues.
L’océan gronde, le nobliau de mes deux ne renonce pas, Dufilho Jacques rugit : « Ta gueule ! »
Un silence d’abord. Comme un lustre après sa chute, l’Atlantique Nord devient sucre en poudre, flaque soumise, force 0.
Au sommet de ma joie, conscient d’accéder à la bouteille du chef, au club des « Donne ton pied », très fermé, dit-on, engageons Claude Rich à nous suivre au club des « Nuits ailleurs », au club des « Donne ton pied ». De même pour Jacques Perrin l’insoumis, le solitaire, que Famous Grouse et margaux cette nuit l’immobilisent, car acteurs nous sommes, car acteurs nous jouons.
Jouons-nous ? Ce serait vilain de jouer ! Enivrons-nous d’exister, ne jouons pas, regardons nos engelures.
Parfois, nous avons affaire à des œuvres, Le Crabe-Tambour de Pierre Schœndœrffer en est une. Dufilho, inlassablement, écoute les battements de cœur du Jauréguiberry, escorteur d’escadre. Claude Rich est le médecin de bord. Jacques Perrin écume les mers avec son chalutier pour se retrouver face à face avec le commandant qui va mourir, le commandant qui a manqué à sa parole, Perrin alors attend un mot, un repentir, un pardon, il ne les obtiendra pas.