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Ce genre de choses

Электронная книга - «Ce genre de choses». Краткое содержание книги:

« Longtemps j’ai joué avec les mots des autres.
J’ai voulu jouer avec les miens et puis, tardivement, j’ai constaté que mes mots les uns derrière les autres racontaient des histoires.
Alors pourquoi pas ? »
JEAN ROCHEFORT
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Les Américains du sud sont tabassés ou assassinés afin de laisser pousser le soja qui servira de litière à notre élevage industriel immonde où l’on créa le poulet du pauvre. Pour les désosser, vous soufflez dessus, bon dimanche !

Puis l’Antarctique et les bagnoles, le réchauffement, tout ça, et puis les dieux qui en ont rien à foutre des autres espèces, je vous vois venir, vous me direz : « Et l’Arche de Noé ? » Il y avait une girafe mais pas Porcinet, les classes sociales, déjà.

Allez, je suis obligé d’arrêter, j’ai plus de papier, plus de crayon, plus de taille-crayon, plus rien. D’un autre côté si j’arrête là mes employeurs vont dire : « Eh minute ! Votre affaire là, c’est plutôt pessimiste, c’est pas très commercial. » Oh j’en ai marre ! J’aurais peut-être pas dû, mais d’un autre côté j’avais rien d’autre à faire.

Merde plus de papier, plus de Signpen, plus de crayon, plus rien.

Ah ! J’ai retrouvé un crayon, je vais pouvoir finir plus gai, plus « commercial ».

Le fond est bon. Il faut espérer ! Le caporal qui, à Ravensbrück, balançait toute la journée des petits gars et des petites filles dans les fours paniquait quand il apprenait que sa fille avait une angine. Le fond est bon.

Et Eichmann qui, selon Hanna Arendt, n’en revenait pas d’être considéré comme un monstre, lui ! Lui monstre ? Lui persuadé et satisfait d’avoir bien fait son travail.

Le fond est bon. Courage !

Et si Hitler avait été reçu aux Beaux-Arts ?

Quelques obligations : raconter à des enfants que leurs arrières-grand-mères avaient des socquettes, des genoux écorchés, et qu’elles pouffaient en voyant passer les garçons.

Belmondo encore ! Normal, trop célèbre pour être connu.

Au milieu des années 1950, il avait l’air d’un soixante-huitard. Il aurait eu un pavé dans la poche, il n’en aurait pas été surpris, nous non plus. Car personne dans les années 1950 ne s’habillait comme lui et le plus stupéfiant était que lui ne semblait pas s’apercevoir qu’il ne s’habillait comme personne. Nous fûmes donc quelques-uns (dont moi, et je n’en suis pas peu fier) à constater qu’un extraterrestre venait d’être reçu au Conservatoire. Sa façon même de bouger, son « élasticité » renforçaient nos espoirs. Nous n’avions pas 20 ans et tout était alors possible. Ses détracteurs les plus engagés n’hésitaient pas à évoquer chez lui une démarche simiesque. Pour ceux-ci, il était le passé, pour d’autres, il était le futur.

Il existe des femmes et des hommes-étoiles. D’où viennent-ils ? Ils sont autour de nous, rares, et, dans les premières rencontres, dérangeants, intrigants. Ne sont-ils pas ceux que nous ne rêvons pas encore d’être ? Et voilà que sous nos yeux ils éclosent : Brando revêt un marcel et fait d’Éros un pantouflard ; Marilyn, d’un coup d’air chaud soulevant sa jupe, fait imploser nos libidos ; Jean Seberg et Belmondo s’entre-regardent un instant, et d’une petite chambre de Montparnasse, font le centre du monde.

Plus tard, Jeanne Moreau se donne au cinéma à celui dont on parle, comme Jeanne Moreau se donne au cinéma. Plus tard encore, les séminaires débordés sont obligés de refuser des vocations sincères, après Léon Morin, prêtre de Melville, des centaines de jeunes gens rêvent de se trimbaler en soutane, ignorant que lui seul pouvait le faire comme ça. Mon ami est donc un homme-étoile, je n’en reviens toujours pas !

Mais soyons lucides, les hommes et les femmes-étoiles sont des œuvres d’art contemporain pour toujours.

Quand Belmondo au Conservatoire « passait » une scène, les avertis se précipitaient. Les mots qui sortaient de sa bouche ne pouvaient avoir été écrits auparavant. On ne réchauffe pas les galettes ! Non, les mots parvenaient vivants, évidents, tout neufs.

« Montre-moi tes mains.

— Les voilà !

— Les autres !

— Les autres ?

— Oui.

— Les voilà. »

(Molière, L’Avare, acte I, scène III.)

Voilà, évident, pas de problème. Je sortais du cours anéanti. Il jouait le peuple, on était dans le peuple. Plus tard, quand il lui faudrait être un seigneur, il demanderait au voyou d’À bout de souffle de s’en charger.

Pour certains, nous étions devant une erreur de vocation, pour d’autres, devant le futur inconditionnel, il recréait tout. Aussi son concours de sortie du Conservatoire fit-il scandale.

« Les autres ! Les voilà. »

Pour conclure, une anecdote. Au fin fond de la Malaisie — la Malaisie des années 1960 —, à bord d’un bimoteur asthmatique, nous nous préparons à atterrir dans un champ, car c’est l’aéroport. L’aéroport c’est une cabane contre laquelle l’unique préposé s’appuie ; à côté de la cabane, une banderole artisanale sur laquelle est écrit : « Bienvenue à Belmondo ». Je crie, je hurle : « Eh, t’as vu ? » Je me retourne : il se marre !

« T’es pas cap ! »

Non pas cap, non ! J’ai pas envie de descendre à marée basse pour voir les corps, ça me plaît pas, surtout qu’ils ont des gros ventres, ceux de Londres, ceux de Birmingham, de Leeds, de Manchester.

J’ai dix ans et j’ai une manie : le nom des villes, savoir d’où les gens viennent, les pays, les maisons. C’est pas pour ça que je suis fort en géo non ! C’est une manie.

Un jour, je lis dans un journal de sport : « Lapébie, du Poitou, remporte le critérium », ça m’a plu. Quand ma mère me dit : « Tiens, j’ai vu Untel », je réponds : « Du Poitou ? » Ma mère n’en peut plus. Une fois, je l’ai vue écraser une larme.

Les morts aux gros ventres étaient anglais, venus dans des grands bateaux et ils mouraient là, à Pornichet, à la Baule, au Pouliguen. Y a quelques jours, on les croisait dans les rues, eux avaient 20 ans, et nous 10, ils nous demandaient : « Sœurs zig-zig ? » On comprenait pas et ça nous plaisait pas.

Les Allemands sont arrivés, mais trop vite, sans prévenir. Les Anglais sont partis mais trop vite, sans prévenir, sur leurs grands bateaux en abandonnant des belles casseroles, des Craven A — paquet rouge et blanc —, et surtout du corned-beef en voilà en veux-tu ! Et ça, vraiment, ça tombait bien.

Nous, les enfants, on pille les camps pour rentrer fiers à la maison. Y en a qui commencent même à faire commerce. Ça aussi ça va vite. Pendant que les grands bateaux anglais se font couper en deux par les bombes des grands avions allemands, y en a qui peuvent s’acheter des bonbons.

À la marée montante, les Anglais nous reviennent mais morts, avec leurs gros ventres. Quand la marée descend, elle en laisse plein sur le sable au milieu des bigorneaux et des petits crabes.

Ceux de Birmingham, de Leeds, de Manchester et même de Londres, ceux qui, il y a trois jours, demandaient, à nous les gosses : « Sœurs zig-zig ? »

Non, pas cap, non ! Je veux pas les voir, la trouille sans doute, et peut-être ma manie des villes, des maisons, des ronds de serviette, tout ça.

Je tomberais dans les pommes en voyant mes copains fouiller les poches des ventrus. Je les vois de loin, ils sortent les portefeuilles. Pour trouver quoi ? Une photo de famille des dernières vacances à Plymouth ? À Brighton ?

C’est flibustier le Baulois, le Pornichétain, et le Pouliguennais. Mon frère et moi, on vient de la ville, c’est peut-être pas pareil.

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