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Ce genre de choses

Электронная книга - «Ce genre de choses». Краткое содержание книги:

« Longtemps j’ai joué avec les mots des autres.
J’ai voulu jouer avec les miens et puis, tardivement, j’ai constaté que mes mots les uns derrière les autres racontaient des histoires.
Alors pourquoi pas ? »
JEAN ROCHEFORT
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Au large, les bateaux continuent de couler apportant aux petits flibustiers de nouvelles provendes, y a plus de fumée qu’au cinéma.

Pour faire cinéma, un avion de chasse, un Messerschmitt, tire sur mon copain et moi, à la limite du goémon et du sable humide. Dans le fracas du moteur et de la mitrailleuse, on voit naître des petits trous dans le sable humide, tout près de nous. L’avion est si bas que je vois la tête du pilote, jeune, brun, tête nue. Qu’est-ce que ça veut dire ces petits trous à la limite du goémon et du sable humide ? « Merde, je les ai loupés » ? Ou « Foutez le camp, les enfants, c’est pas pour vous ! » ?

Je me pose toujours la question.

Je suis content d’en parler ici, c’est pénible de garder ça pour soi, un si jeune, si sans casque, l’air si par hasard.

Aujourd’hui, je crois qu’il disait : « Foutez le camp, les enfants, c’est pas pour vous ! »

Quelques jours plus tard nous retournerons à l’école de la Baule ou de Pornichet, ou du Pouliguen, on croisera des soldats allemands qui nous demanderont : « Sœurs zig-zig ? » On comprendra toujours pas, et ça nous plaira toujours pas.

Huit jours plus tard, les Allemands mettront des barbelés sur la plage, plus le droit de se baigner.

Pourtant la mer a tout englouti, maintenant elle est propre.

Je n’ai jamais lu grand-chose sur cet épisode de la guerre 1939–1945, j’y étais, alors je raconte.

En sixième, à Vichy, en 1942–1943, j’ai un copain juif, on se dispute pour un stylo et moi je lui dis : « Sale Juif ! »

Le lendemain, à la sortie, une petite femme me fixe longtemps, je baisse les yeux sans savoir pourquoi. Elle approche, me colle une baffe, c’est sa mère, je n’oublierai pas. Merci.

« Ne bouge pas, Nadine ! Surtout, ne bouge pas ! » Le box est si grand que la jument peut nous charger au galop pendant que, à quatre pattes, dans la paille, nous perfusons son poulain.

Nadine, amie d’enfance, n’a jamais approché un cheval de sa vie. Nous voulons sauver le poulain. Nadine m’écoute. Encore une fois, la jument s’arrête à temps. Il faut avoir confiance dans l’ami pour se persuader que six cents kilos en colère ne peuvent rien contre nous si l’on reste immobile.

Nous ne sommes pas seuls. Perrin le véto, spécialiste équin, deux ou trois photographes, et quelques journalistes.

L’événement est d’importance puisque, pour la première fois en Europe, une jument porteuse s’insurge contre notre présence autour de son poulain, dont elle n’est pas la mère.

La mère biologique, dans un autre box, troublée, mais peu, par le raffut voisin, mange son foin du matin. Déjà il fait jour, nous sommes en juin.

Une heure après sa naissance, le poulain aurait dû se lever et téter afin d’assurer sa survie.

Nous l’avons soulevé dix fois, vingt fois, porté jusqu’aux mamelles gorgées de lait, et chaque fois, indifférent, il est retombé sur la paille. Est-il mal né ? Refuse-t-il ces mamelles parce qu’elles ne sont pas celles qu’il « devrait » téter ? Le véto Perrin prend des notes et nous gueule dessus, épuisé, en colère : « Plus haut, la perf, Nadine ! » Livide, Nadine tend davantage son bras. C’est pour cela que la jument abusée nous charge à nouveau. Dans un souffle, je répète : « Surtout, Nadine, ne bouge pas ! »

Nadine, amie d’enfance, amie de toujours, ne bougera pas. Nadine, c’est mère Courage, encore et encore.

Autour de nous on s’excuse, on s’en va, le poulain issu du premier transfert d’embryon d’Europe ne vivra pas. Étendu sur la paille, sans force, son œil, petit à petit, se couvre d’une sorte de brouillard, il renonce. Malgré les attaques de la mère abusée, Nadine me semble émue. Moi-même qui ai mis beaucoup de poulains au monde, je ne me sens pas bien, c’est la première fois que l’un d’eux, après ces heures douloureuses, renonce. Il est bai brun avec une liste blanche comme Blandices, sa mère biologique. La jument abusée, elle, est alezane. Rien à voir, ils ne se ressemblent pas. Le jour est levé depuis longtemps, mon coq, qui répond au nom d’Orico, a cessé de chanter. Becs ouverts, les hirondelles, très haut, se gorgent d’insectes, il fera beau. Le véto, déçu, râleur, prend congé, les regards nous suffisent, Nadine en se mouchant, traverse la cour, mon chien rôde, va et vient devant la porte du box, odeur de sang et de placenta, dont la jument abusée s’est nourrie comme toutes ses semblables.

Le soigneur qui travaille avec moi s’appuie à la porte du box. Ignorant nos soucis, il est venu avec un petit appareil photo dans la main droite. Très vite le voilà triste. Je prends le poulain, ou plutôt je le traîne. Dans ma poche, un biberon que Perrin m’a laissé sur la mangeoire rustique, à tout hasard, le poulain « à cheval » sur mes cuisses est sans réaction. C’est lourd, un poulain. Le soigneur me fait savoir que Lagneaux et Palmer de l’INRA de Tours, les scientifiques à l’origine de cette hasardeuse entreprise, ont téléphoné. Je l’en remercie, je fouille dans ma poche, présente le biberon au poulain bai brun à liste blanche. Toujours aucune réaction, il va mourir, je m’endors.

Un petit bruit me réveille, un petit bruit que je n’identifie pas d’abord. Un bruit de quoi ? Un rat peut-être ? Je ne dors plus. Le biberon dans ma main bouge, le poulain tète ! Faites gaffe, les mecs, je vais chialer…

Je l’appellerai Utopic, ça sera son nom, oui, Utopic.

J’ai voulu être un jour Don Quichotte, Cervantès n’a pas voulu.

J’ai un césar sous le bras gauche, or mon ami Marielle dit toujours : « Moi, je ne suis pas un acteur de tombola ! »

Et voilà que je le suis maintenant, pourvu qu’il ne lise pas les journaux, Marielle, j’essuierais son mépris pendant une quinzaine de jours, bien que ce soit le césar du second rôle, c’est quand même moins grave. Mais ça, Marielle, il s’en fout.

La cérémonie vient de se terminer dans un brouhaha d’applaudissements réciproques.

Le président est au bout du couloir, il m’a toujours intimidé, je n’ai jamais osé lui adresser la parole, jamais, mais aujourd’hui, j’ai un césar sous le bras gauche. L’ayant rattrapé, je tapote légèrement sur son épaule.

Le président, sentant qu’on tapote son épaule, se retourne, ses yeux bleu ciel se font agressivement petits, je défaille ! Ses yeux s’agrandissent légèrement, est-ce bon signe ?

« Ah, c’est toi ? me dit Jean Gabin. J’ai cru qu’t’étais un journaliste, j’allais t’retourner une mandale ! »

Il repart, de son allure chaloupée, rattrape Michèle Morgan, lui offre son bras, très certainement il lui dit : « J’ai failli retourner une mandale au p’tit con qu’a eu le s’cond rôle, j’croyais qu’c’était un journaliste. »

Je suis seul maintenant, au milieu du couloir, mon césar sous le bras gauche. Plus loin, le mouvement saccadé des épaules de Michèle Morgan et de Jean Gabin m’indique qu’ils sont en train de rigoler ; Michèle Morgan se retourne, me jette un regard que, dans ma solitude, j’entrevois chaleureux. Elle a de beaux yeux, vous le saviez ?

Est-ce en plein jour ou en pleine nuit ?

Fait-il chaud ? Une chaleur sèche, avec grand vent ?

Fait-il froid ? Ces grands froids où on est transi, les doigts gourds ?

On ne peut être transi, nos doigts ne peuvent être gourds.

Ce jour-là, cette nuit-là, il y a deux cent cinquante millions d’années, un volcan que l’on peut approximativement situer en Sibérie entre en éruption. Il y restera une centaine de millions d’années et recouvrira le globe d’une épaisseur de lave équivalente à trois tours Eiffel.

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