Ce genre de choses
- Автор: Rochefort Jean
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions Stock
- ISBN: 978-2234070134
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Ce genre de choses». Краткое содержание книги:
J’ai voulu jouer avec les miens et puis, tardivement, j’ai constaté que mes mots les uns derrière les autres racontaient des histoires.
Alors pourquoi pas ? »
JEAN ROCHEFORT
L’art dramatique est complexe car, sur scène, Delphine, le plus souvent, était la princesse étourdie et moi le mâle dominant.
Deux grands acteurs — ô combien ! — nous rejoignent. Le premier, Bernard Fresson, avec son visage de mineur de fond qui aurait fait HEC et dont je jouerai l’amant. Nous sommes en 1962, je vous laisse augurer de quelques représentations houleuses. Le second, Michel Bouquet, chirurgien du verbe, conjoint de Seyrig, s’amuse d’être peut-être trompé — Bernard Fresson étant celui qu’on soupçonne —, Bouquet dissimulera pinteriennement les soupçons qui le dévorent.
Alors que Delphine, superbement vêtue d’une robe de nuit d’un blanc de jour, semble ne s’intéresser qu’à son chat angora, lui aussi d’un blanc de jour. Chat adopté par Delphine et qui, pendant deux cents représentations, jouera sur scène sa partition sans une erreur.
Delphine semblait être née pour jouer Pinter, mais Pirandello aussi, et Tchekhov, et tous et bien d’autres. Delphine qui, dans son art, refusait tout ce qui était sans risque, envisageait de jouer Fernando Arrabal, auteur de sang, de mort, et d’or. Entièrement nue elle devait être, à l’époque cela était inenvisageable, le Living Theatre n’étant pas encore arrivé à Paris. Elle incarnait Ève, elle devint Ève, avec un collant si translucide que, nue, elle eût été plus décente.
Dans le « réel », elle l’était tant ! L’élégance incarnée, ayant pris racine à Greenwich Village.
Dans La prochaine fois je vous le chanterai, de James Saunders, elle était une sorte de Marilyn Monroe, drôle, godiche et poignante, elle avait trouvé là l’occasion de mettre une tenue typiquement « Greenwich », que nous n’avions encore jamais vue, à savoir jean, baskets, tee-shirt.
Il n’était pas envisageable qu’elle habitât ailleurs que place des Vosges, et son appartement, au dire de Marielle, était la meilleure boîte de Paris. Les soirées y étaient historiques, au mur, des bandes dessinées agrandies à l’extrême devenaient œuvres d’art incluses dans la mouvance, et sur une terrasse côté cour, à l’aube, nous refaisions le monde.
Un ex-mari, peintre blond d’Amérique, juvénile, enthousiaste, chaleureux. Ils avaient eu un enfant blond avant le désaccord et, souvent, il traversait l’Atlantique, et nous montrait gaiement ses œuvres qui avaient leur place sur les murs de la meilleure boîte de Paris. Œuvres abstraites, si gaies qu’elles en étaient dérangeantes. Tout ce que j’aimais. Ignorant le marché de l’art, j’ai voulu acquérir l’une d’elles, hélas inaccessible.
Évidemment, un vieux coupé Jaguar horriblement chiffonné, deux heures avant le lever du rideau, propulsait poussivement Delphine au théâtre.
Pinter, lui, traversait la Manche, pour surveiller nos répétitions et nous remettre dans le droit chemin quand c’était nécessaire. Heureusement, le metteur en scène ne pouvait que s’incliner.
Ce cher Harold, à la cravate inamovible, me prouvait son amitié en m’invitant avec Fresson à des muflées historiques. Devant le café du Dôme, au lever de l’aube, Fresson et moi, enroulés tels des boas constrictors autour d’un bec de gaz, là où pissent les chiens. Fresson tentant de lever la tête pour, dans son brouillard éthylique, admirer ce cher Harold toujours debout, négligeant même l’appui du bec de gaz, cravate en place, veste sortant de l’armoire, défiant le boulevard Raspail, l’horizon, ce cher Harold ! Nelson sans tonneau, Nelson sans pitié pour notre Trafalgar. Il fait jour, il ne bouge pas, déjà sans doute dérangé par les turpitudes guerrières de Nobel, mais sachant qu’il acceptera son prix. Tous les marchands de canons n’anoblissent pas chercheurs et artistes !
Elle encore, si rigoureuse, éclate de rire quand je menace une belle moujik du knout dans une pièce de Tchekhov. Oui, elle éclate de rire, tous les soirs. Surpris, intrigué, je lui en demande la raison.
Delphine, condescendante : « Mais, Jeannot [toujours ce diminutif castrateur quand je fais preuve d’ignorance], le knout, enfin ! Le knout ! Quand vous hurlez à cette jeune fille : “Le knout, tu vas l’avoir, mon knout !” »
Rochefort : « Mais, Delphinium, pour vous, le knout, qu’est-ce que c’est ? »
Delphine : « Mais, Jeannot, le sexe de l’homme… ! »
Je réponds d’abord que le knout était à l’origine un nerf de bœuf dont la Russie tsariste frappait les moujiks, puis rigole longuement. Nous pratiquions ce quiproquo tous les soirs depuis deux mois au moins.
Sept ou huit pièces ai-je jouées avec elle ? Elle n’était pas tout à fait nous, elle était différente.
Est-ce pour cela que le crabe, la bête immonde, la frappe ? Elle se meurt, on ne prévient pas, je crois avoir la certitude qu’elle ne voulait voir personne et réciproquement.
À nous d’être anéantis, à moi de revendiquer un statut, un titre : frère Orphelin. La mort gagne, la terre tremble.
Avant, bien avant, il y avait des annonceurs au music-hall.
Un soir à Marseille (lire à haute voix, please, avec l’accent marseillais) : « Et maintenant, mesdames et messieurs, voici Clara Tambour ! »
Du pigeonnier, là-haut, au troisième étage du théâtre : « C’est une pute ! »
L’animateur : « Quoi qu’il en soit, voici Clara Tambour ! »
Dépité, boule en main sur la place du village (lire également à haute voix, please, et toujours avec l’accent marseillais) :
« C’est quand même malheureux de se faire battre à la pétanque, chez soi, par un lord anglais.
— Eh ! quoi ? Oh ! il est pas anglais, il est écossais. Pas vrai, Peter ?
— Exactly.
— Alors… ! »
Ces instants, s’en souvenir, les garder.
Lettre d’une fillette juive de 12 ans à son père :
« Je te dis adieu avant la mort. […] J’ai tellement peur de cette mort, parce que l’on jette les petits enfants vivants dans les fosses. »