Ce genre de choses
- Автор: Rochefort Jean
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions Stock
- ISBN: 978-2234070134
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Ce genre de choses». Краткое содержание книги:
J’ai voulu jouer avec les miens et puis, tardivement, j’ai constaté que mes mots les uns derrière les autres racontaient des histoires.
Alors pourquoi pas ? »
JEAN ROCHEFORT
Le président de tous les Français, outre-mer inclus, s’adressant à la reine, informe celle-ci que je ne suis pas qu’un acteur qui ? que ? quoi ? qu’est-ce ? mais également un éleveur de chevaux d’une certaine réputation.
« Vraiment ? » dit la reine.
Je décrypte une matoiserie dans le « Vraiment ? » de Sa Majesté. Il y a un « Nous allons voir ça » dans la matoiserie de Sa Majesté. On connaît d’Elizabeth II, reine d’Angleterre, sa passion pour les chevaux et sa compétence.
À nouveau, un silence vertigineux. Je me dois d’inspirer longuement et d’un seul trait tenter d’abattre ma carte. Enfin, ébahi et au bord du précipice, je reconnais ma voix : « J’ai d’ailleurs eu l’honneur, Majesté, d’assister à la victoire de la princesse Anne aux championnats d’Europe de concours complet qui eurent lieu au haras du Pin. » Ai-je ajouté : « Bon sang ne saurait mentir » ? La réponse appartient aux historiens.
Un autre silence, moins respirable encore. Autour de la table, les visages sont figés. Que va répondre la reine aux « politiques », à cette phrase par trop sibylline pour eux ?
« Je suis ravie, dit-elle. Vous étiez donc au haras du Pin, ce jour-là ?
— Oui, Majesté.
— Quel temps le jour du cross, n’est-ce pas ?
— Il a plu toute la journée, Majesté. »
Et la détente, soudain, fut générale !
Les hommes de pouvoir, en toute tranquillité, oubliant le protocole, papoteront planète, alliances, méfiance, pièges à cons, chausse-trapes. Alors que Sa Majesté et votre serviteur échangeront sur : bourricot, canasson, bourrique, seigneur quadrupède, victoire, défaite, odeur du crottin qui allie si bien le terroir au smoking.
« Êtes-vous certaine, Majesté, que le général de Castries était encore recordman du saut en longueur à cheval quand il s’est rendu aux “Viets” dans l’enfer de Diên Biên Phu, en Indochine ?
— Je m’informerai, cher Rochefort, et vous ferai parvenir la réponse.
— Merci, Majesté. Je me suis laissé dire que vous ferriez toujours à froid dans le Hampshire ?
— De moins en moins », répond la reine.
Notre conversation allant bon train, je ressens l’envie de m’autoriser un rêve : à la terrasse du Flore, de bon matin, nous prenons le thé avec des croissants, Z’abeth II et moi. Sa Majesté m’interpelle :
« Viendrez-vous à Londres, cher Jean ?
— Pour le jumping, certainement. »
« Oh, regardez, Z’abeth, Woody Allen traverse le boulevard. »[4]
Depardieu : « Barbara veut te voir. »
Rochefort : « Oui, tu me l’as déjà dit, j’irai. »
L’hiver passe.
Depardieu : « Tu ne vas pas voir Barbara, tu déconnes ou quoi ? »
Rochefort : « Non, j’irai, sans déconner. »
Je ne savais pas Barbara malade à en mourir.
On est ailleurs, on s’occupe passionnément de soi, quelques satisfactions rendent l’ego encombrant, mais ne pas tenir la main de ceux qu’on aime, de ceux qu’on admire — elle n’aurait pas aimé que j’écrive ça —, les oublier alors ?
Même pas le droit d’avoir honte. Un seul remède : le plus longtemps possible, s’ignorer.
Grises et pachydermiques sont les caméras de télévision dans les années cinquante.
Menaçantes de surcroît, elles suivent avec leurs objectifs torves les acteurs dans leurs déplacements hasardeux. Un bouquet de câbles au diamètre de pipeline les accompagne bruyamment, halé par des jeunes gens rapidement épuisés que l’on appelle, avec une contemporanéité qui ne nous échappe pas, cableman, ou cablemen quand ils sont plusieurs.
Terreur, quand nous avons à apprendre mille lignes en trois semaines, enthousiasme aussi, car nous sommes payés à la ligne, terreur sans enthousiasme, car nous jouons en direct sans reprise possible et le trou de mémoire si bien nommé nous hante.
Exemple : avocat de Marie-Antoinette, j’harangue la foule pour tenter de persuader celle-ci de l’innocence de la reine ; parmi la foule, trois figurants portent des lunettes de soleil, ma stupéfaction draine à une vitesse stupéfiante l’inconcevable trou de mémoire, ma plaidoirie s’achève en onomatopées incertaines.
Aux studios des Buttes-Chaumont, des hordes de chats sauvages et leurs petits envahissent les couloirs. Les femmes de ménage, maternelles, compatissantes, les nourrissent quotidiennement, et leur arrivée matinale, balai pour le sol dans la main droite, et gamelle pour les chats dans la main gauche, déclenche des centaines de miaulements vibratoires.
Il faut attendre l’ouverture des gamelles afin de pouvoir reprendre nos répétitions : Sophocle, Shakespeare, Goethe, Brecht, Molière, Racine, etc.
Notre télévision était ambitieuse !
Grâce à elle, plus d’affrontements, plus de guerres commercialo-sanguinaires, le monde allait devenir le frère du monde. Nous nous nourrissions de rêves incongrus.
Dans notre loge enfumée, Jacques Brel et moi, au cabaret des Trois-Baudets :
Rochefort : « Mais merde ! Merde ! Tu sors de scène, t’es dans la loge, et le public applaudit toujours, c’est sûr qu’avec tes trois chansons, t’as pas de quoi les occuper, alors il faut que tu bosses ! »
Brel : « Je m’en fous ! La chanson, ça m’intéresse pas, ce que je veux, c’est être reporter à la télévision, tout va changer ! »
Don Quichotte du petit écran, nous nous nourrissions de rêves incongrus, bonjour Jeanine !
Incongru, tout ne l’est pas, il règne dans les studios des Buttes-Chaumont une chaleur, une amitié, une complicité de pionniers, tous corps de métiers confondus, c’est épatant !
Je sors de ma loge pour aller sur le plateau, je suis habillé en serpent, il y a des œuvres comme ça, il y a des auteurs comme ça qui écrivent des pièces comme ça, avec des serpents qui parlent. Je suis livide, j’ai envie de vomir. Dans le couloir, Monique balaie en arrosant au fur et à mesure, c’est nécessaire si on veut colmater la poussière :
« Ç’a pas l’air d’aller, Jeannot ?
— J’ai la trouille, neuf cent vingt lignes.
— C’est rien, si t’as un trou, t’attends, tu sifflotes, comme t’es un serpent ça ira, tu respires par le ventre, surtout tu t’énerves pas et ça reviendra tout seul. »
Une heure et demie après, le reptile ressort du plateau :
« Merci, Monique.
— Faut m’écouter, c’est tout. »
Joliment, elle me sourit.
Quelques années plus tard, un film de guerre sur le tournage duquel je m’ennuie ferme. La Camargue joue l’Indochine, moi un sergent-chef pacifiste, ça ne pouvait pas être le héros.
Les esprits déjà ont changé. Les hiérarchies s’amidonnent, les supérieurs réapprennent à toiser, d’aucuns éprouvent pour eux-mêmes une passion sans bornes.
Heureusement, il y a Robert, l’accessoiriste. Au cinéma, l’accessoiriste, c’est celui à qui on demande dans les plus brefs délais une Rolls-Royce rose à étoiles vertes et qui, sans s’étonner, obtempère. Nous sommes amis, Robert et moi, et les semaines sont moins longues.
Des moustiques femelles nous dévorent tous, excepté Robert, qui, lui, n’est jamais piqué. Robert, un mètre quatre-vingt-cinq, maigre comme un cent de clous, amateur de pastis au-delà du possible, livide sous le soleil camarguais du mois d’août.
4
Texte paru dans Le Monde du 28 juillet 2012.