Ce genre de choses
- Автор: Rochefort Jean
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions Stock
- ISBN: 978-2234070134
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Ce genre de choses». Краткое содержание книги:
J’ai voulu jouer avec les miens et puis, tardivement, j’ai constaté que mes mots les uns derrière les autres racontaient des histoires.
Alors pourquoi pas ? »
JEAN ROCHEFORT
Ils en étaient écœurés les fridolins, même ceux de la Gestapo, il faut dire que nous étions les premiers en Europe à lécher d’un coup de langue timbres et enveloppes. Dans leur couloir où les bottes frappaient le sol, il y en avait des pleins sacs, plein de mouchardages, pour m’envoyer tout ça à Drancy et puis après… on ne savait pas où.
Vous me direz que nos alliés auraient pu bombarder les voies ferrées pour que les wagons ne passent plus avec leur chargement de Juifs, de pédés, de gitans, de résistants mal élevés.
Hommes 40 Hommes 40 Hommes 40
Chevaux en long 8 Chevaux en long 8 Che
Les alliés ne s’étaient pas mis d’accord, faut-il ? Ne faut-il pas ? Ils ont réfléchi quatre ans.
Et puis les nazis et leurs Piou-Piou ont été vaincus, vengeances alors ? Par des pas toujours jolis jolis et souvent de dernière heure.
À quatre pattes devant les garages, les collabos lambdas se retrouvaient pantalon aux chevilles avec le gonfleur à pneu dans le cul, on aurait dit des bonshommes Michelin, on les entendait malgré le bruit des gonfleurs, qui à l’époque étaient fort bruyants, hurler : « Tuez-moi, tuez-moi ! » Facile à dire quand c’est parti, c’est parti !
En banlieue, autour de Vichy, il y avait les qui-quach, c’était comme ça qu’on appelait les hannetons-. On attachait les mains du collabo dans le dos, on tenait fort la tête, on ouvrait les paupières, on posait un quiquach sur l’œil et on cousait les paupières. Ne voulant pas rester dans le noir, le hanneton essayait de fuir, il bougeait fort les pattes, les pattes des quiquach ce sont des herses laboureuses de globes oculaires. Elles en faisaient du hachis des globes oculaires, de très loin aussi on les entendait, les collabos aveugles.
J’avais quoi ? 14 ans ? Je n’arrive pas à oublier. Les psys me disent : « C’est normal », peut-être, mais la nuit ça réveille.
Plus tard au Conservatoire, je n’ignorais pas que mon prof avait été président du Comité d’Épuration du Spectacle. Eux aussi se sont régalés, mais pas nous qui étions restés. Que serait-il advenu de nous sans le cinéma, le théâtre, les acteurs ? Déjà qu’on ne mangeait rien, alors rien, alors le vide.
Comme on les a admirés les acteurs qui jouaient pour nous à la tombée de la nuit, et ceux du cinéma qui nous emmenaient en voyage ! Quand le film était fini, dans la rue, on avait la gorge serrée même si ç’avait été rigolo, alors les autres, comme ça, ils voulaient nous les fusiller, nous les emprisonner nos Dieux ! Ça a grondé très vite. Le comité d’Épuration, rapidement, a sauté quelques séances.
Ils ont quand même emmené menotté, en pyjama, notre Sacha Guitry, qui lui prenait, il est vrai, quelques coupes de champagne avec des officiers nazis, et aussi qui allait voir Tristan Bernard, l’ami juif enfermé au Château de Vincennes pour lui offrir des cache-nez, il fallait lui arracher un sourire et le protéger du froid.
Mais qui sommes-nous ? C’est le moment de se poser la question. Qui est ce mammifère, cette espèce autodestructrice seule sur la planète avec le grand chimpanzé ? Pas le bonobo qui, lui, a trouvé d’autres façons.
Quant à Sacha, le petit-fils du grand Albert Willemetz m’a confié des documents prouvant que Sacha Guitry s’était proposé auprès du herr Schleier de l’ambassade d’Allemagne de prendre la place de Tristan Bernard, déjà vieillard, afin que celui-ci n’aille pas dans les camps de la mort.
Par cette offre suicidaire — avouons-le non ? — Tristan Bernard fut sauvé. On est quoi ? Nous sommes qui ?
Mon prof, président du Comité d’Épuration, plus tard jouera Sacha Guitry. On oublie, on s’arrange avec soi, on est entre autres comme ça. Heureusement, notre prof n’aimait pas Belmondo et ne m’aimait pas.
Dix ans plus tard, il m’invite à dîner, il paie la note et, bourré, avoue que c’était à cause de nous deux qu’il avait abandonné l’enseignement.
Je l’ai à ma main, il a payé la note, c’est le moment de lui dire : « Pourquoi avez-vous été le président de l’Épuration ? », mais bourré, il a l’air d’une épave avec ses trois cheveux chouchoutés sur le crâne.
Et pourquoi ils n’ont pas eu la Légion d’honneur les rigolos qui avaient fait un film censuré par les nazis pour imbécillité ? Forme de résistance. J’ai pu voir le film plus tard, digne des Marx Brothers, Légion d’honneur et chapeau bas messieurs !
On fabrique des armes, on en garde et on en vend, il faut bien vivre. Et le glorieux troufion, avant de mourir, a le temps de lire sur la mitraillette FA-MAS qui lui débouche les tripes, made in France. Il meurt alors, nationalement flatté par la précision de notre matériel.
En 1914–1918, les officiers supérieurs étaient plutôt sportsmen, dix mille morts pour une ruine, cuisine, salle de séjour, toiture à refaire, c’est toujours ça que les boches n’auront pas. Les officiers boches sportsmen également reprenaient vite le deux pièces, pas le temps d’investir au paradis des mouches.
À propos de paradis et des dieux, l’Homo sapiens sapiens en a plein, plus il y a de malheurs, plus on les prie. Bien vu, il faut dire qu’ils sont chaotiques dans la compassion, la petite Juive de 12 ans que j’ai mentionnée en tête, elle l’a bectée sa glaise comme les autres, d’aucuns diront : « Oui mais c’était une Juive, c’est pas pareil ! » « Qu’est-ce que c’est que ça ? » s’écrie le rabbin ! Et on recommence à mettre de l’huile dans les flingots.
Aucune mort assassine n’est inutile, tout est bon, c’est nous, le seul mammifère qui… oui bon, ça va comme ça.
Et le wagon de 1918 ? La reddition bien sévère pour rassurer les marchands de canons, pour être sûrs qu’on remettrait ça assez vite. Rassurons-nous, il y aura aussi des mouches, même en hiver, il n’y aura plus de saisons.
Pour entretenir la soif de revanche en 1919 dans Berlin, si un péquin allait le matin au bureau pour gagner deux ou trois milliards afin d’acheter des nouilles et, préoccupé, il oublie de saluer sur le trottoir un officier français, il prenait une branlée, mais une branlée ! Surtout que french Piou-Piou en bleu ciel et bande molletière arrivaient en masse pour achever le travail, pas de nouilles pour le fridolin.
Tout ça, ça entretenait bien, y en aura donc une autre, vingt et un ans après, comme le temps passe.
On est comme ça, on va à Lourdes, on rentre fiers d’avoir aidé les autres à avoir fait trempette puis si les circonstances inspirent, on devient monstre. Curieux n’est-ce pas ?
Casanova raconte : Je regardais en place publique un condamné qu’on torturait avant de le finir. Il y avait du monde, du monde qui criait de joie à chaque fois qu’on lui broyait un os, c’était terrible et grisant à la fois, comme une drogue, amis, vous l’avouerai-je, j’ai été envahi, au moment où on lui coupait les couilles, par une phénoménale bouffée de testostérone. J’ai retroussé les lourds jupons de la jeune femme qui était devant moi à laquelle je n’avais pas été présenté, et je l’ai honorée par deux fois. Elle devait être dans le même état, elle n’a rien dit et même discrètement participé. Nous laissions ensemble au condamné le choix des hurlements du plaisir pendant qu’il claquait, voleur de croissants, romanichel, ou assassin de sa grand-mère.
Léo Ferré : « Veste à carreaux ou bien smoking, un portefeuille dans la tête […] le sens du devoir accompli […] l’amour qu’on prend comme un express. […] C’est l’homme ! »
Mais attention les scouts, les abeilles sont rentrées dans Paris, il n’y a plus que là qu’on butine sans mourir disent-elles, les pesticides sont au-delà des périphériques, les abeilles sont dans Paris, les semeurs de pesticides crèvent comme des mouches.