Dr Ward (paléontologue et professeur de biologie à l’université de Washington)
Sans les reptiles, il n’y aurait pas d’étourneaux. Sans le thrinaxodon, il n’y aurait pas d’Homo sapiens sapiens. Sans l’Homo sapiens, il n’y aurait pas… et ici rendons grâce au thrinaxodon, pré-mammifère de la taille d’un chat, courageux thrinaxodon qui sut survivre. Sans lui nous risquions de ne pas être et de ne pas avoir :
Fleury Michon, le « torchon sans couenne » ;
Saint-Loup, fromage de chèvre de chez M. Seguin ;
Justin Bridou, le Cochonou ;
Justin Bridou, Bâton de Berger (saucisson sec supérieur) ;
Petit Marseillais, « pour une action ciblée » ;
Sojasun, le « végétal n’a pas fini de nous surprendre » ;
Vitaminwater power-C, « pour soulever des montagnes » ;
L’Oréal Professionnel, Intense Repair (Série Expert) ;
Charal Burger, édition limitée ;
Connétable, sardines de garde ;
Le Gaulois, l’« extra-tendre » ;
L’étoile du Vercors, saint-marcellin résistant ;
Bjorg, terrine au chardonnay à tartiner, certifié AB ;
Cassegrain, Jockey Club flageolets cuisinés extra-fins ;
Géant Vert, asperges vertes miniatures ;
Géant Vert, asperges non calibrées ;
Nautilus, crabe royal Antarctique (sans cartilage)
Ficello, le « fromage trop rigolo à effilocher » ;
Labeyrie, le « raffinement à l’état brut » ;
Bordeau Chesnel, la « véritable » rillette du Mans ;
Knacki Herta, « 100 % pur porc » ;
Uncle Ben’s, « c’est toujours un succès » ;
Paysan Breton, le « beurre moulé doux » ;
Lou Chambri, « écrevisses libres et sauvages » ;
Petitjean, quenelles de veau sauce financière ;
Le Pâté Hénaff ;
Louis Martin, chair de tomate ;
Martin’s, haricots blancs, pois chiches…
Le phoque intrigué, les producteurs étranglés par les marges des mafias assassines.
✩
J’ai pris l’avion de 9 h 10 à Orly.
À 13 heures à Cinecittà, Charlton Heston me demande s’il peut s’asseoir à ma table. Je balbutie « Volontiers », la conversation s’engage, j’en saisis la moitié mais parviens à sourire aux bons endroits.
Je termine ma mozzarella quand on nous demande, à Heston et à moi, si on peut s’asseoir à notre table. D’un naturel timide, j’aurais bien voulu répondre que j’ai, hélas, réservé ces deux places pour ma maman et mon petit frère qui ne sauraient tarder. Trop tard, Sean Connery, 007, mâchoires puissantes, commande son hors-d’œuvre tout en engageant avec Heston une conversation joyeuse.
Tétanisé, il ne me reste plus qu’à fixer de temps en temps avec appréhension la chaise encore libre.
Elle ne l’est plus soudain car, sans l’ombre d’un protocole, Mark Forest s’y assied.
Mark Forest, le roi du péplum, celui qui enchaîne chaque année à Cinecittà quatre ou cinq aventures de Maciste ou d’Hercule, c’est selon. Il incarne l’éternel justicier musclé, ce que je peux confirmer ici, notre collègue étant en tenue de travail — slip hellénique, toge guerrière et marcel belliqueux —, ce qui me permet de constater que ses biceps sont plus gros que mes cuisses. Mark Forest est chaleureux et enthousiaste.
Les aventures de Maciste ou d’Hercule se vendent dans le monde entier, les scenarii sont simples, l’un ou l’autre se doivent d’abattre à la seule force de leurs biceps des colonnes doriques, ioniques, et quelques fois corinthiennes, afin de libérer l’héroïne, ô combien désirable ! bien que croupissant dans un cachot.
Conséquence de la mode pré-soixante-huitarde, au cinéma, un héros doit sortir, toutes situations confondues, après chaque plan de chez le coiffeur, et si slip hellénique il y a, il se doit d’être jaune or soyeux, le nœud ventral évoquant timidement un pénis en pleine sieste.
Je me dois aussi de rappeler que les jeunes femmes de haut rang qui se languissent sur la paille des cachots sordides gardent vaille que vaille diadème, robe, maquillage et coiffure dans un état parfait, afin d’être présentables quand Maciste ou Hercule, toujours interprété par Forest, arrachera la porte de l’immonde geôle, de manière à leur rendre la liberté et d’épargner à ces jeunes filles toujours de haut rang une mort atroce dans une fosse grouillante de reptiles, séquence devenue un des tubes du genre.
Revenons à notre déjeuner impromptu. Sean Connery, Charlton Heston et surtout moi écoutons avec respect Mark Forest fort disert sur ses exploits cinématographiques, disert à tel point qu’une sorte de torpeur digestive nous envahit tous trois, torpeur digestive dont je suis arraché croyant reconnaître mon nom parmi les colonnes doriques, car Maciste et Hercule parlent effectivement de Rochefort qu’ils ont vu au théâtre avec la sublime Delphine Seyrig, interprétant L’Amant d’Harold Pinter.
Ma torpeur se dissout définitivement quand Forest m’avoue qu’il est jaloux, que là était son rêve : « Jouer Pinter au théâtre, c’est autre chose que d’abattre des colonnes. » Stupéfait, ému, je tente de répondre : « Cher Mark… » quand, à mon grand étonnement, Mark, Sean et Charlton se lèvent, et brusquement préoccupés, disparaissent.