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Ce genre de choses

Электронная книга - «Ce genre de choses». Краткое содержание книги:

« Longtemps j’ai joué avec les mots des autres.
J’ai voulu jouer avec les miens et puis, tardivement, j’ai constaté que mes mots les uns derrière les autres racontaient des histoires.
Alors pourquoi pas ? »
JEAN ROCHEFORT
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Pantois, me voilà seul.

Il ne me reste plus qu’à réinvestir ma perruque pour essayer de séduire, vainement et pour la énième fois, la marquise des Anges.

Ont-ils monté un coup pour se foutre de moi ? Ai-je trop parlé à droite et à gauche de mes activités théâtrales, espérant ainsi être pris en considération auprès des stars de Cinecittà ? Hélas, c’est possible !

J’ai 32 ans, un grattement de gorge d’abord, puis, tentant la désinvolture, je commande un cigare. Tout était possible là-bas, là-bas à Cinecittà.

« Antigone ! C’est par cette porte qu’on regagne ta chambre. Où t’en vas-tu par là ?

— Vous le savez bien, […] il faut que j’aille enterrer mon frère que vos hommes ont découvert. […] Pauvre Créon ! Avec mes ongles cassés et pleins de terre et les bleus que tes gardes m’ont faits au bras, avec ma peur qui me tord le ventre, moi je suis reine. »

Je ne veux pas aller au théâtre, j’ai 14 ans, j’ai faim, et pas question de me taper des topinambours à la bougie après le couvre-feu.

Maintenant j’ai froid, nous avons froid, la trappe du plafond est ouverte, c’est la fin de l’hiver, les jours rallongent, alors on ouvre la trappe du plafond, un peu de jour, puisqu’il en reste, ça aide les petits projecteurs parcimonieux accrochés au plafond, on a froid, et moi j’aime Antigone.

Plus tard, je me marierai avec elle, c’est décidé. Si je pouvais, je monterais sur la scène et l’aiderais à enterrer Polynice, son frère, elle, elle veut, mais son oncle, Créon, préfère laisser le travail aux corbeaux.

C’est révoltant, et Antigone est révoltée, et moi aussi je me révolte, elle désobéit, elle résiste, elle est si belle, mais pas tout de suite, il faut attendre un petit moment avant d’être foudroyé, je l’aime, je serai son mari, mais plus tard, je n’ai que 14 ans.

Antigone, il faut enterrer mon beau-frère Polynice, n’est-il pas un de nos absents, un de nos Juifs, un de nos soldats de plomb en bandes molletières, eux tous comme Polynice, sans dernier domicile fixe, sans linceul, sans cercueil ? De nos jours, ils ont du mal à s’envoler, les corbeaux, il faut que tu enterres Polynice, Antigone, mon amour.

Dans la salle beaucoup pleurent, dans la salle, tout le monde gardera le secret, même si Créon a des soupçons, il n’aura pas de certitudes, fais vite, nous sommes en 1944, bientôt la guerre sera finie, bientôt nous serons libres, on ne mangera plus de topinambours, et tu auras enterré Polynice. Tout le monde gardera le secret de nos fiançailles, même ma mère, même maman ? Pourtant si bavarde, si heureuse d’annoncer les bonnes nouvelles, ma mère, maman ? Je prends sa main, la serre très fort, les gardes de Créon brutalisent Antigone, quand on est un garçon, qu’on a 14 ans, les mains de nos mères sont des bouées dans nos tempêtes et la voilà, la tempête !

Antigone, ignorant l’amour que je lui porte, à bout de souffrance, de forces, et d’impuissance choisit la mort dans une grotte obscure. Ah, le bruit de la corde tendue ! Ma mère pousse un cri, peut-être avait-elle déjà tout organisé pour le mariage d’Antigone et de son fils, nous aurions attendu la fin de la guerre bien sûr, pas question de servir des topinambours, ah non ! Ça non.

Et moi, le fiancé, à demi évanoui, incapable de courir pour avertir le peuple que le royaume est pourri, qu’Antigone est morte, qu’elle ne sera pas ma femme, que Polynice, désormais, appartient aux corbeaux !

Dans un brouillard, j’entends des applaudissements, tout le monde se lève, dans un brouillard, je vois Créon sur la scène, je vois ses gardes, j’entre-vois Hémon, Ismène, Eurydice que je croyais perdue, la nourrice, et Elle aussi, Elle qui salue, Elle qui n’est pas morte ! Le théâtre est un menteur !

On se disperse, ma mère m’entraîne de force sur la petite place, devant le théâtre de l’Atelier, alors que la nuit commence à tomber, on s’observe, on se regarde, des femmes de tous âges, les yeux rouges, rangent dans leurs sacs des mouchoirs ; des hommes très vieux, ou très jeunes, comme honteux, fixent le sol.

Nous aimerions nous prendre par la main, former une ronde immobile et silencieuse, jusqu’à ce que la nuit tombe, jusqu’au risque du couvre-feu, il suffirait que l’un commence, moi ? Trop jeune, je n’ose pas…

Plus tard, dans la cuisine, aux vitres bleu marine, à la lumière d’une bougie de suif, ma mère et moi mangeons nos topinambours en silence après les avoir préalablement coupés en rondelles, nous avons changé, nous ne nous regardons pas, nous débarrassons, je dépose mon assiette dans l’évier après avoir fait couler l’eau, j’ai tellement de peine.

« Maman, les acteurs meurent quand les héros meurent ? »

Elle a la gentillesse de sourire : « Pas toujours. »

Peut-être reverrai-je alors un jour Antigone, assise à croupetons sur un char d’assaut américain, elle reconnaîtrait immédiatement le prétendu beau-frère de Polynice, elle sauterait du char dans mes bras, il y aurait des accordéonistes avec des bérets, je l’entraînerais dans une valse déjà un peu swingante, je swinguerais avec mon amour, avec Antigone, fille d’Œdipe et de Jocaste, situation certes assez gênante, mais cette fois on s’en foutrait puisque… Il ne me reste plus qu’à plier ma serviette, le théâtre est un menteur !

Plus tard, j’apprendrai qu’Antigone est la femme de Jean Anouilh, plus tard, j’aurai toujours peur des adultes, plus tard…

Je me cogne partout, j’ai des bleus partout, j’aime Antigone, j’aime l’amour, j’ai envie de pleurer, je voudrais mourir.

On me sert un second whisky à l’ambre délicat, je crains de faire tintinnabuler les glaçons en le portant à mes lèvres, risquant ainsi de rompre le silence qui humidifie mes aisselles, ce qui ne m’était encore jamais arrivé.

J’ose interpeller l’huissier qui semble à jamais congelé dans le grand salon : « J’ai dû me tromper de jour ?

— Pas du tout, monsieur, Sa Majesté, M. le président et madame, M. Kissinger, MM.… — pardonnez-moi, les autres noms m’échappent — seront là dans un quart d’heure, dîner à 20 h 30. »

Je n’ai pas lu le carton élyséen. J’ai dit oui, comme ça, un soir de spleen, pensant que nous serions quatre cents au minimum et que je rencontrerais des amis.

Il me faut rester désinvolte. Mais sans désinvolture et d’une voix de fausset, j’interpelle de nouveau : « Combien serons-nous ?

— Huit », me répond l’homme en amorçant une sortie. Puis, revenant sur ses pas : « Surtout, si je puis me permettre, pas de baisemain à la reine, mais une légère inclinaison ; en revanche, baisemain pour la présidente. » Il sort.

Huit, huit d’un coup ! La reine d’Angleterre, Kissinger, le président, et moi qui parle anglais mais ne le comprends pas !

J’aurais pu « m’enrouler les pinceaux », comme on disait entre copains en terminale. Eh bien, non ! À 20 h 15, je m’incline devant la reine et baise la main de la Première dame de France.

Où serai-je assis ? Pourvu qu’on ne serve pas de rollmops… Je ne digère pas les rollmops. Tout petit, déjà… My God, je suis assis en face de la reine ! À 20 h 30, dans une sorte de brouillard, je réalise que l’idiome pratiqué à l’Élysée est le français.

N’être rien, ne pas oser respirer ! Kissinger m’interpelle, je ne comprends pas ce qu’il me demande, je réponds en faisant quelques bulles. La reine est surprise. Un long silence, si seulement je pouvais fondre, devenir une flaque !

Toujours dans un brouillard, je crois entendre que le président de tous les Français, outre-mer inclus, Valéry Giscard d’Estaing, parle de moi. Une flaque, vous dis-je, je voudrais être une flaque ! Je suis d’origine provinciale et d’un naturel timide. Qu’on ne me questionne pas, surtout, sur rien ! Je ne sais même plus si notre président est l’initiateur de Jurassic Park ou du Futuroscope !

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