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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Dans les dernières années, particulièrement… enivrée par la gloire de ses victoires, elle ne songeait plus qu’à soumettre de nouveaux royaumes à son sceptre.

Gavriil DERJAVINE.

Gavriil Derjavine (1743-1816), le plus grand poète du règne de Catherine, auteur d’innombrables odes à Félitsa, ainsi qu’il nomme l’impératrice, occupe d’importantes fonctions étatiques et s’y entend en politique. Il écrit ses Mémoires après la mort de l’impératrice, aussi se permet-il de légères critiques : « Si le nom de cette souveraine forte et sage ne garde pas à jamais sa grandeur dans le jugement rigoureux de la postérité, cela viendra de ce qu’elle n’aura pas toujours observé la justice sacrée, pour complaire à son entourage, et plus encore à ses favoris, comme si elle eût craint de les irriter1. » Le poète a quelques raisons personnelles d’en vouloir aux « favoris » qui le dénigrent à l’envi auprès de Catherine, surtout quand apparaît l’un d’eux.

La dernière période de la vie – et de l’œuvre – de Catherine II commence en 1789, lorsque, répudiant un favori de plus, Alexandre Mamonov, elle s’en choisit séance tenante un nouveau, Platon Zoubov, âgé de vingt-deux ans. L’impératrice a alors soixante-six ans. Stanislas-Auguste, qui revoit sa bien-aimée en 1787, après une coupure de trente ans, la trouve fortement grossie, mais elle a gardé son teint frais et son charme d’antan, à peine gâté par la perte de ses dents.

Comme l’avait fait naguère Grigori Orlov, Platon Zoubov amène ses frères avec lui. Les Zoubov sont quatre ; outre Platon, Valerian, âgé de dix-neuf ans, est particulièrement proche de l’impératrice. Touchés par la « grâce » impériale, les nouveaux favoris ne songent plus, aussitôt, qu’à s’enrichir, à obtenir des titres et des grades. Les beaux esprits de la Cour murmurent qu’au déclin de ses jours, la souveraine a succombé à l’amour « platonique ». Informé de l’apparition d’un nouveau favori arrivé à la Cour sans son entremise, Potemkine quitte le front et gagne Pétersbourg pour, dit-il, « arracher la dent ». Il n’y parvient pas et repart, comprenant que son temps est fini.

Les changements dans l’entourage de Catherine correspondent aux fantastiques bouleversements qui surviennent en France le 14 juillet 1789 et qui mettent le monde en état de choc. Khrapovitski note dans son journal intime : « Un courrier est venu apporter la nouvelle qu’à Paris… le peuple est en émoi,… il a pris la Bastille…, les gardes ont rallié la populace2. » Pour Catherine, la surprise est totale. N’écrivait-elle pas à Grimm, en avril 1788 : « Je ne partage pas l’opinion de ceux qui estiment que nous nous trouvons à la veille d’une grande révolution » ? À peine un an et demi plus tard, la révolution est là.

Catherine, à l’exception de quelques philosophes, n’aime ni la France ni les Français. Pour Paul Milioukov, elle « nourrit toute sa vie, envers la nation française, les sentiments d’une authentique Allemande3 ». Il convient d’ajouter que la constante hostilité de la France à l’égard de la Russie ne peut qu’entraîner une hostilité en retour. Après l’avènement de Louis XVI, Catherine change toutefois d’attitude. Les relations évoluent entre les deux pays, en faveur d’une tentative de rapprochement.

La tournure prise par les événements à Paris n’alarme guère l’impératrice ; mais elle ne tarde pas à s’irriter de l’inaction du roi, qui ne prend pas les mesures nécessaires pour liquider les troubles. L’absence de « professionnalisme » de Louis XVI l’étonne : il ne sait manifestement pas ce qu’il doit faire. L’impératrice est certaine, en particulier, et elle l’écrit à Grimm, qu’il « faut relâcher les cordes trop tendues à l’extérieur du pays ». Autrement dit, rechercher l’apaisement intérieur par des guerres extérieures.

Le « mal français » apparaît soudain au sein de l’empire. Le 30 juin 1790, Khrapovitski note : « Arrestation du responsable des douanes d’ici, Alexandre Radichtchev, pour avoir écrit un livre : Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou. On voit là la propagation de l’épidémie française : le rejet de l’autorité4. » Radichtchev affirme – et entreprend de démontrer – que son ouvrage est « antérieur à la révolte française ». Mais il ne fait pas de doute pour Catherine que les théories qu’il développe, empruntées à Rousseau et Raynal « sont exactement celles qui ont mis la France sens dessus dessous ».

La vague révolutionnaire parisienne croît irrésistiblement, cependant qu’augmentent les angoisses de l’impératrice. Le 24 avril 1792, on procède à l’arrestation du « chef des Roses-Croix ou “martinistes” moscovites, éditeur et imprimeur connu », Nikolaï Novikov (1744-1816), soupçonné de multiples crimes d’État. L’oukaze le concernant, signé par Catherine le 1er août, proclame : « Ses crimes sont d’une telle gravité » que le criminel mérite le châtiment suprême ; toutefois, l’humanité inhérente à l’impératrice la conduit à commuer la peine en quinze ans de détention à la forteresse de Schlusselburg. La liste des crimes qui sont reprochés à Nikolaï Novikov ne laisse aucun doute sur la menace qu’il représente. On l’accuse d’organiser des rassemblements clandestins, d’entretenir une correspondance secrète avec la Prusse ennemie, d’imprimer sous le manteau « des livres interdits qui corrompent les esprits et sont contraires à la loi orthodoxe », enfin, de nourrir le dessein d’entraîner dans sa secte cosmopolite « une personne évoquée dans leurs papiers » (il s’agit du grand-duc Paul).

Quatre types de crimes sont imputés au véritable père de l’imprimerie russe : rassemblements illicites ; correspondance avec des ennemis de l’étranger ; impression sous le manteau d’ouvrages anti-orthodoxes ; desseins visant l’héritier du trône. Une part importante des craintes et des angoisses qui tourmentent Catherine dans la dernière période de sa vie, est évoquée dans l’oukaze qui condamne Novikov. À la différence de « l’affaire Radichtchev » à laquelle fut donné un caractère public, « l’affaire Novikov » reste secrète : son arrestation n’est pas annoncée, l’oukaze n’est pas publié. Aucun des chefs d’accusation n’ayant été confirmé, on peut voir dans la condamnation des activités de Novikov l’expression des sentiments personnels de l’impératrice.

Le contrôle effectué par des membres du clergé ne révèle pas le moindre ouvrage anti-orthodoxe, parmi les livres dont Novikov assure la publication. Mais il en édite des quantités. L’histoire russe compte de remarquables chefs d’État, chefs d’armée, écrivains. Nikolaï Novikov est peut-être l’éditeur le plus éminent. Paul Milioukov a dressé un tableau de l’édition de livres au XVIIIe siècle. 69 % de la production (hors les journaux, revues et livres sacrés) s’effectuent dans le dernier quart de siècle – entre 1776 et 1800 – et le mérite en revient principalement à Novikov. La plupart des ouvrages répondent à des nécessités professionnelles, aux besoins des établissements d’enseignement, ainsi qu’au goût très ancien du public pour la littérature d’édification, aidant au salut de l’âme. Mais 40 % s’adressent à un nouveau type de lecteur, en quête d’ouvrages faciles, distrayants : romans, récits, poèmes, pièces. Ils mettent au jour le monde des sentiments humains, de l’amour, du bonheur, de la tendresse, de la reconnaissance. Passionné de romans, Andreï Bolotov se refuse à admettre qu’ils « corrompent l’esprit ou gâtent le cœur ». « Quant à mon cœur, écrit-il, mes nombreuses lectures l’ont si bien empli de tant de sentiments tendres et particuliers, que j’ai nettement perçu en moi un grand changement et que je me suis senti en quelque sorte renaître5. »

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