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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Les brillants succès remportés sur tous les fronts permettent de ne pas accorder trop d’attention aux difficultés intérieures. En 1770, la peste frappe la Russie. Au printemps 1771, elle sévit à Moscou. Au début de l’été, il meurt quatre cents personnes par jour. La population, qui se sent condamnée, se soulève. En septembre, Catherine envoie Grigori Orlov remettre de l’ordre dans l’ancienne capitale. Mais l’épidémie faiblit et s’arrête en octobre. Cent trente mille morts sont dénombrés, rien qu’à Moscou.

L’épidémie à peine terminée, éclate la révolte de Pougatchev, qui ébranle l’Empire. S’ajoutant aux trois fronts extérieurs, la guerre contre les insurgés nécessite des moyens colossaux. En accédant au trône, Catherine a trouvé les caisses vides. Elle note dans son journal : « J’ai trouvé en Prusse une infanterie qui n’avait pas touché les deux tiers de sa solde. Au Bureau d’État, des oukazes nominatifs pour une somme de dix-sept millions de roubles, qui n’avaient pas été mis à exécution… Presque toutes les branches du commerce avaient été cédées en monopole à des personnes privées. Les douanes de l’empire tout entier avaient été données à bail par le Sénat pour deux millions… Pendant la guerre de Sept Ans, Élisabeth Petrovna avait cherché à emprunter deux millions de roubles en Hollande, mais il ne s’était pas trouvé d’amateur pour ce prêt ; il n’y avait donc ni crédit, ni confiance pour la Russie20… »

Les premières réformes, purement cosmétiques, n’améliorent en rien la situation. Le revenu n’excède pas dix-sept millions de roubles. Le budget de la France est alors d’un demi-milliard de francs, celui de l’Angleterre de douze millions de livres sterling. Catherine, non seulement ne veut pas moins, mais elle vise plus. Et elle y parvient. En 1796, le budget de la Russie atteint les quatre-vingts millions de roubles. En 1787, l’empereur d’Autriche Joseph II déclare : « L’impératrice est le seul monarque véritablement riche en Europe. Elle dépense beaucoup et partout, et ne doit rien à quiconque ; sa monnaie papier vaut ce qu’elle décide21. »

Les sources de revenus sont la capitation, les innombrables impôts (y compris sur le port de la barbe), l’affermage des boissons alcoolisées. Ces dernières, qui représentent à peine plus de quatre millions de roubles en 1765, en rapportent dix millions en 1786. Au milieu du XVIIIe siècle, dans les gouvernements grands-russes, la vodka fait son apparition ; on ne buvait jusqu’alors que de la bière et de la braga22. « C’est le début d’une effroyable ivrognerie », constate l’auteur de l’Histoire des estaminets en Russie23. V. Klioutchevski estime que les impôts directs sont multipliés par 1,3 sous le règne de Catherine, et que les dépenses par personne pour la boisson font plus que tripler24. Mais les sources traditionnelles de revenus de l’État ne suffisent pas.

La richesse de Catherine qui paie pour tout et à tout le monde, réside, pour reprendre l’expression de Joseph II, dans la « monnaie papier ». En montant sur le trône, Pierre III promulguait un oukaze relatif à la fabrication de papier monnaie. Après son renversement, son épouse se montre indifférente à cette idée, mais elle y revient en 1768. On supprime la Banque de Commerce et celle de la Noblesse, mais on crée une Banque d’assignats qui imprime en immenses quantités, donnant ainsi à l’impératrice les moyens de sa politique. Les assignats ne sont l’invention ni de Pierre III ni de Catherine. De nombreux pays en usent pour remplir les caisses. Partout, cependant, ils doivent être garantis par quelque caution. Si la caution vient à s’effondrer, la monnaie perd sa valeur et redevient du papier.

La Russie est toutefois un cas à part. Paysan, fermier général pour le vin, auteur, nous l’avons vu, du premier traité d’économie russe, intitulé De la pauvreté et de la richesse, Ivan Possochkov (vers 1652-1726) écrit à propos de l’argent : « Nous ne sommes pas des étrangers, nous ne calculons pas le prix du cuivre, nous glorifions le nom de notre Tsar… Si puissante est, chez nous, la parole de Son Altesse Sérénissime, que si elle ordonnait de frapper un rouble sur un zolotnik de cuivre, ce rouble aurait aussitôt cours dans le négoce et garderait cette valeur à jamais. »

Ivan Possochkov dissertait ainsi sur les finances au temps de Pierre le Grand. En 1786, sous le règne de Catherine II, le comte de Ségur, ambassadeur de France, note : « En arrivant ici, il faut oublier l’idée qu’on s’est faite des opérations financières dans les autres pays. Dans les États d’Europe, le monarque ne gouverne que les affaires, et non l’opinion publique ; ici, en revanche, l’opinion est soumise à l’impératrice ; la masse des billets de banque, l’impossibilité manifeste de les garantir par un quelconque capital, les falsifications au terme desquelles les monnaies d’or et d’argent ont perdu la moitié de leur valeur, bref, tout ce qui, dans un autre État, eût immanquablement entraîné la banqueroute et la plus funeste des révolutions, ne suscite pas même l’alarme ni ne sape la confiance, et je suis sûr que l’impératrice pourrait imposer, en guise de monnaies, des bouts d’os, si elle en donnait l’ordre25. »

Le capital garantissant les assignats russes est la confiance envers la souveraine : plus longtemps elle reste sur le trône, plus retentissantes sont ses victoires et ses conquêtes, et plus grande est la valeur attachée à son nom. Ce moyen magique de trouver de l’argent en imprimant du papier a un revers : le déficit croissant de l’État. L’impératrice laissera à son fils et héritier des dettes représentant plus de trois fois et demie le revenu des trois dernières années de son règne.

Les victoires russes commencent à inquiéter les pays européens. L’Angleterre, ici, n’est pas concernée : elle a neutralisé la France hostile à la Russie et permis aux escadres russes de faire la loi, pendant plus de quatre ans, en Méditerranée. Il faudra attendre quelques décennies pour que les relations anglo-russes prennent un caractère conflictuel. Frédéric II, en revanche, allié de Catherine, et l’Autriche qui soutient la Turquie, s’alarment pour de bon. On assiste à un rapprochement des ennemis d’hier, la Prusse et l’Autriche, qui proposent avec insistance leur médiation pour la conclusion d’un traité de paix entre la Russie et la Turquie. Simultanément, apparaît le problème des compensations. Pour l’Autriche et la Prusse, c’est une question d’équilibre : elles doivent obtenir des compensations pour les victoires et les conquêtes russes.

L’idée d’un partage de la Pologne n’est pas neuve. Déjà, après la mort de Sigismond II, en 1572, la chose avait été évoquée dans les Cours européennes. L’affaiblissement progressif de la Rzeczpospolita laisse la question à l’ordre du jour. L’élection de Stanislas-Auguste, soutenu par la Russie et la Prusse, la révolte de la « Confédération du Bar » contre ce choix, soutenue par l’Autriche, confèrent à l’idée de diviser l’État malade une brûlante actualité. Les victoires russes deviennent le prétexte, elles offrent un étrange alibi : les trois voisins de la Pologne décident de chercher des compensations sur le territoire de la Rzeczpospolita. La question se pose, aujourd’hui encore, de l’initiative elle-même, de qui a déclaré le premier : « Partageons la Pologne ! »

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