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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Dans la liste des peuples qui, selon le poète, ont « Catherine pour mère », l’« Indien » retient particulièrement l’attention. En 1795, Platon Zoubov propose un document intitulé : Considérations de politique générale, que les historiens qualifieront de « projet indien ». Les Considérations se composent de deux parties. La première, politique, redessine la carte du monde, faisant disparaître au passage la Suède, la Prusse, l’Autriche, le Danemark et la Turquie. L’Empire russe y dispose de six capitales : Pétersbourg, Moscou, Astrakhan, Vienne, Constantinople et Berlin. Chaque capitale a sa Cour. Mais il n’y a qu’une direction suprême de l’Empire. La seconde partie des Considérations, militaire, prévoit l’expédition d’une armée de vingt mille hommes en Perse, sous le commandement de Valerian Zoubov, le plus jeune frère de Platon. Puis, les troupes russes s’empareront de l’Anatolie et couperont Constantinople de l’Asie. Souvorov, alors, franchissant les Balkans, effectuera sa jonction avec l’armée de Zoubov devant Istanbul, où les rejoindra Catherine qui dirigera personnellement la flotte.

Inventé par Platon Zoubov qui rêve d’une gloire militaire au moins égale à celle de Potemkine, le « projet indien » est souvent qualifié d’absolument fantastique. On a quelque peine à imaginer que l’ultime favori de Catherine, qui n’a pas la moindre notion de l’art militaire et ne se distingue pas par des talents politiques particuliers, soit l’auteur des Considérations. On y sent en effet la patte d’un diplomate, d’un politicien. Les rêves des poètes du temps de Catherine montrent que le « projet indien » ne naît pas de rien. Il développe, en fait, le « projet grec ». En 1782, dans son ode célèbre, Félitsa, adressée à l’impératrice, Derjavine écrit : « Mais où voit-on étinceler ton trône ? À Bagdad, Smyrne, au Cachemire ? » Un siècle plus tard, l’excellent poète Fiodor Tiouttchev, qui prétendra au rôle de penseur politique, en reviendra aux rêves de Platon Zoubov et de Derjavine : « … Sept mers intérieures et sept grands fleuves… Du Nil à la Neva, de l’Elbe à la Chine, de la Volga à l’Euphrate, du Gange au Danube… Tel est le royaume russe… »

Les fantaisies poétiques engendrent des plans politiques qui, à leur tour, stimulent les rêves des politiciens. En avril 1792, indique Khrapovitski, Catherine rédige elle-même son testament, expliquant en détail où il convient de l’inhumer, vêtue de quelle robe (une couronne d’or sur la tête). Elle conclut : j’ai le projet de donner à Constantin le trône de l’empire grec. En avril 1796, le général comte Valerian Zoubov reçoit l’ordre, « avec l’armée qui lui a été confiée, de franchir les frontières de la Perse ». Le prétexte est la demande du khan déchu Murtaza Kuli, venu à Pétersbourg implorer l’aide de l’impératrice dans la lutte qu’il mène contre l’usurpateur de son trône, Agha Muhammad. L’impératrice décide que sans mesures militaires, il est « impossible d’arracher la Perse aux mains de son pillard, d’y rétablir le calme, de restaurer notre négoce et de préserver des injures ceux de Nos sujets qui s’y livrent19… ». Mais il est un autre motif : la nécessité de défendre les tsarats géorgiens qui se sont placés sous la protection de la Russie. Catherine expose ses véritables raisons au général Bennigsen, chef d’état-major de l’armée de Zoubov : le désir de créer une base commerciale sur le littoral méridional de la Caspienne, « afin de détourner vers Pétersbourg une partie du négoce indien, orienté vers Londres20 ».

Le « projet grec » demeurera dans les rêves qui hanteront les diplomates russes du XXe siècle. La première étape vers sa réalisation apporte à la Russie, nous l’avons vu, la Crimée et la région du Kouban, et permet d’entreprendre la colonisation intensive de la Nouvelle-Russie. La mort de Catherine interrompt la campagne perse du général Zoubov. L’armée russe regagne ses pénates, mais elle a eu le temps de rattacher à l’empire Bakou et Derbent, deux bases importantes pour une percée dans le Caucase et au-delà.

15 Grand-Maître de l’Ordre de Malte

Prince adorable, despote implacable.

Alexandre SOUVOROV.

Les habitants de Russie considéraient ce monarque comme un dangereux météore, comptant les minutes et attendant impatiemment la dernière.

Nikolaï KARAMZINE.

Catherine II meurt subitement le 6 novembre 1796. Elle a soixante-six ans et demi. Comme on ne trouve aucune instruction formelle privant l’héritier légitime, le grand-duc Paul, de la couronne, le manifeste annonçant le décès de l’impératrice et l’avènement de l’empereur Paul Ier est rédigé le 7 novembre. Un mois plus tôt, le nouvel empereur fêtait son quarante-deuxième anniversaire.

L’origine de Paul Ier est incertaine. Un point, néanmoins, semble acquis : l’empereur Pierre III ne peut être son père. Catherine rapporte dans ses Mémoires que l’impératrice Élisabeth, furieuse que Pierre n’ait pas encore de descendance, avait déclaré tout de go à la grande-duchesse : « … Je vous propose de choisir entre Sergueï Saltykov et Lev Narychkine. Si je ne m’abuse, vous avez élu le second. – Sur quoi je m’exclamai : – Non, sûrement non. – Elle me dit alors : – Eh bien, si ce n’est pas le bon, l’autre le sera certainement1. » Catherine devait, semblait-il, savoir qui était le père de son enfant. Et pourtant le doute demeure. Pour commencer, Paul ne ressemble en rien ni à Saltykov ni à Narychkine, tous deux fort beaux ; son nez épaté, camus jusqu’à la provocation, en fait en revanche le digne héritier de Pierre III. Les allusions des contemporains à un oncle de Saltykov, au nez camus lui aussi, ne sont guère convaincantes. On prétend qu’une fois sur le trône, Paul Ier convoque l’amant de sa mère pour lui demander : « Es-tu mon père ? » À quoi Saltykov répond, gêné : « Nous avons été nombreux auprès de ta mère… » Le bruit court également que le premier-né de Catherine est mort à la naissance et qu’on lui a substitué un Finnois. Cela pourrait expliquer l’aspect extérieur du futur empereur.

Paul, cependant, fermement convaincu qu’il est le fils de Pierre III, supporte difficilement l’assassinat de l’empereur, qui survient lorsqu’il a sept ans. Élisabeth prend l’enfant avec elle dès sa naissance, privant ainsi Paul de sa mère qui, au demeurant, ne s’intéresse guère à son fils et ne l’aime pas. Si Paul Ier n’avait pas existé, Sigmund Freud aurait dû l’inventer.

En 1760, alors que Paul n’a pas encore six ans, on nomme auprès de lui, en qualité d’Oberhofmeister, autrement dit de principal éducateur, Nikita Panine qui, nous l’avons vu, à partir de 1763, dirigera pendant presque vingt ans la politique étrangère de la Russie. En 1773, Catherine libère le comte Panine de ses obligations de précepteur de l’héritier, « pour couper court à l’influence politique » qu’il exerce sur son pupille. Fort instruit, Nikita Panine a conçu pour le grand-duc un vaste programme d’études, comprenant : histoire, géographie, mathématiques, russe, allemand, français et un peu de latin. Au nombre des maîtres de Paul se trouvent également Semion Porochine, l’un des hommes les plus éclairés de son temps, auteur de souvenirs fameux sur l’enfance de son élève, l’académicien physicien Frantz Epinus, l’archimandrite – et futur métropolite – Platon. Paul lit beaucoup : les poètes russes – Soumarokov, Lomonossov, Derjavine –, mais aussi des écrivains occidentaux, tels que Racine, Corneille, Molière, Voltaire, Cervantes ; ce dernier étant traduit pour la première fois en russe en 1769, Paul lit manifestement le Don Quichotte en français.

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