Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les comédies sont écrites quand la maçonnerie commence à faire peur. En 1784, on découvre en Bavière la société secrète des « illuminés » qui veut remplacer le christianisme par le déisme, et la monarchie par la république. Les « illuminés » ne sont pas maçons, même s’ils empruntent à l’Ordre certains rituels. Mais Catherine, à l’instar de tous les non-initiés, ne fait aucune différence entre les francs-maçons, les « martinistes », les Roses-Croix et les « illuminés ». Disciple de Voltaire, elle ne comprend ni ne veut comprendre le mysticisme maçon, y voyant une injure à la philosophie et au bon sens.
L’impératrice passe de la critique « par le rire » aux répressions. Dans sa monumentale biographie de Catherine, Isabel de Madariaga s’oppose au traditionnel point de vue des historiens russes et soviétiques, pour lesquels l’impératrice réactionnaire persécute Novikov dès le début de son action d’éditeur et de publiciste, soit dès 1769. L’historienne anglaise considère que les premiers heurts avec les autorités sont suscités, non par l’action maçonnique ou réformatrice de Novikov, mais par la légèreté dont il fait montre à l’égard des droits d’auteur. En 1784, il est accusé de publier deux manuels scolaires dont un autre éditeur détenait les droits14. Isabel de Madariaga a raison de dire que l’État réglementé, dont rêve Catherine, est encore en chantier. Nikolaï Novikov veut gagner de l’argent en publiant des manuels scolaires, puis des livres religieux dont le monopole est détenu par le Très-Saint-Synode. Mais Catherine a suffisamment de griefs à l’encontre des activités de Novikov, pour se saisir du premier prétexte venu.
Les raisons de mécontentement ne manquent pas, en effet. En 1787, tandis que Catherine effectue sa tournée triomphale dans la Nouvelle-Russie conquise, la famine frappe subitement les régions centrales du pays. Le cercle maçonnique de Novikov réunit alors des fonds privés, afin d’aider les affamés. L’action des francs-maçons devient de plus en plus suspecte aux yeux de l’impératrice, qui commence à l’associer à la révolution. La police finit par découvrir, du moins l’affirme-t-elle, des liens entre la maçonnerie et l’héritier Paul Petrovitch. Après l’arrestation de Novikov, le juge d’instruction auquel est confié le dossier, est chargé d’éclaircir la nature de ces relations. On manque toutefois de preuves. On trouve, il est vrai, une lettre de l’architecte Vassili Bajenov qui, à la demande de Catherine, construit le Versailles russe aux environs de Moscou (Tsaritsyno) et qui est pressenti pour effectuer une transformation radicale du Kremlin. Franc-maçon lui-même, l’architecte adresse à l’héritier les ouvrages religieux édités par Novikov, dans le but – selon les magistrats instructeurs – d’« instaurer des liens ».
À la fin des années 1780, tout ce qui est hostile à Catherine prend le visage de la maçonnerie. Au début de la seconde guerre contre la Turquie, la Prusse et la Suède se retrouvent dans le camp de ses adversaires : or, les monarques de ces deux pays sont étroitement liés aux francs-maçons, et les maçons russes entretiennent une correspondance avec leurs « frères » prussiens et suédois. En Russie même, la franc-maçonnerie apparaît comme une force d’opposition, dans la mesure où elle n’est pas contrôlée par l’impératrice. On accuse Novikov et ses complices d’« organiser des assemblées secrètes », d’entretenir des contacts clandestins avec l’ennemi, « et cela au moment où la Cour de Berlin montre toute sa malveillance à notre endroit », de nourrir le secret dessein d’embrigader dans leur secte le grand-duc et de bien d’autres crimes. Nikolaï Novikov, nous l’avons dit, est condamné à mort, mais dans son oukaze du 1er août 1792, Catherine le gracie et le fait enfermer pour quinze ans à la forteresse de Schlusselburg. Quant à ses complices – le prince Nikolaï Troubetskoï, les commandants de brigade en retraite Ivan Lopoukhine et Ivan Tourgueniev –, ils sont exilés dans leurs villages, loin de la capitale.
Dans son journal intime, le secrétaire de Catherine rapporte une conversation entre deux paysans – un serf du prince Troubetskoï et un paysan appartenant à la Couronne : « Pourquoi a-t-on exilé votre barine ? » demande le second. « On dit qu’il cherchait un autre Dieu », répond le serf de Troubetskoï. « C’est donc qu’il était coupable », conclut son interlocuteur. « Y a-t-il mieux que le Dieu russe15 ? »
Parmi les innombrables projets auxquels l’impératrice est particulièrement attachée, on trouve sa volonté de transmettre le trône, non pas à l’héritier légitime, le grand-duc Paul, mais au fils aîné de ce dernier, Alexandre, petit-fils préféré de Catherine. Elle entreprend donc de redéfinir l’ordre de succession au trône. En août 1792, l’impératrice annonce à son fidèle Grimm le prochain mariage d’Alexandre, quinze ans, avec la princesse de Bade, Louise-Marie-Augusta, âgée de treize ans : « Mon Alexandre se marie, puis il sera couronné, avec tout le cérémonial, dans la plus grande solennité. »
L’Empire change de nature : la conception idéologique de la « Troisième Rome » devient conception politique, voire géopolitique. L’acquisition des provinces polonaises échues à la Russie au cours des partages, marque un premier pas vers une union des Slaves, sous la conduite de la Russie. Dans une ode intitulée La Prise de Varsovie. 20 mars 1795, Vassili Petrov fait de Catherine la « Grande Triomphatrice » qui, même dans le courroux, demeure « la plus douce des mères », envoyée pour « garder le monde dans une impérissable intégrité16 ».
Le poète chante la prise de Varsovie par Souvorov. Laconique, le général, lui, adresse à l’impératrice un bref message annonçant la victoire : « Hourra ! Varsovie est à nous ! » Et il reçoit en réponse un message de félicitations plus laconique encore : « Hourra, feld-maréchal ! » Le glorieux héros de la guerre contre la Turquie obtient la plus haute distinction de l’armée russe pour s’être emparé de la capitale polonaise. Le colonel Lev Engelhardt, qui participe à l’assaut de Praga, faubourg de Varsovie, déclarera, à la fin de sa vie : « Pour se représenter l’horreur de l’assaut, une fois celui-ci achevé, il faut en avoir été le témoin. Jusqu’à la Vistule elle-même, on voyait à chaque pas des morts de tous grades, et sur la rive s’entassaient des monceaux de tués et de mourants : guerriers, habitants de la ville, juifs, moines, femmes, enfants. À ce spectacle, le cœur humain se glace, le regard s’offense d’une aussi gigantesque honte17. » En 1943, l’historien soviétique E. Tarlé juge qu’il était nécessaire de prendre Praga et présente l’assaut comme « un exploit militaire de Souvorov, l’un des faits historiques les plus difficiles et les plus brillants18 ».
L’écrasement de l’insurrection, qui éclate en Pologne sous la conduite de Tadeusz Kosciuszko, et le partage définitif des restes du royaume font pleuvoir sur les vainqueurs un véritable déluge de récompenses. Soulignant par là même l’importance de l’événement, Catherine distribue aux plus méritants cent vingt mille âmes paysannes. Le mieux servi est Platon Zoubov – treize mille –, le feld-maréchal Souvorov et Roumiantsev ont droit chacun à sept mille, les autres à moins.
L’élargissement des frontières à l’ouest s’accompagne de l’acquisition de territoires voisins dans l’espace eurasien. Le « projet grec », dont la paternité, nous l’avons dit, revient à Grigori Potemkine, voit plus loin et l’inlassable Vassili Petrov exalte, dans une ode à Potemkine, les « sentiments maternels » de l’impératrice : « Moldave, Arménien, Indien, Hellène, ou bien noir éthopien, sous quelque ciel qu’ils viennent au monde, tous ont pour mère Catherine, tous bénéficient de ses grâces. »