Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les historiens déplorent souvent l’absence de documents et l’impossibilité d’accéder aux archives. Une fois n’est pas coutume, la politique étrangère des puissances européennes, y compris des acteurs des partages de la Pologne, est remarquablement documentée. Si bien, même, que chacun des points de vue peut être étayé par des documents officiels, des correspondances, des Mémoires. De nombreux historiens attribuent la paternité du premier partage au roi de Prusse, Frédéric II. Ils ont toutes les raisons pour cela : ses propres déclarations et l’intérêt de la Prusse à acquérir un territoire lui permettant de réunir en un tout les possessions disséminées du prince. Vassili Klioutchevski est affirmatif : « Ainsi naquit et essaima, depuis Berlin, l’idée des partages de la Pologne. » On peut en effet se référer aux Mémoires de Frédéric II, dans lesquels il rapporte qu’en 1769, il avait envoyé à Pétersbourg une note contenant un projet de partage. Catherine rejeta la proposition : la Russie avait suffisamment de terres, elle n’avait aucun besoin de songer à de nouveaux territoires.
Pour K. Waliszewski, la chose n’est pas douteuse : le troisième rapace – l’Autriche – « fit le premier pas et, le premier, porta la main sur des possessions étrangères ». Le fait est indiscutable. L’impératrice d’Autriche Marie-Thérèse est opposée à l’idée, mais son fils, l’empereur Joseph II, qui gouverne avec elle, y est entièrement favorable. Leur influent ministre des Affaires étrangères, Kaunitz, prône une politique plus agressive encore. En 1770, l’Autriche déplace, sans raison valable, les bornes-frontières et s’empare d’une partie de la Warmie. Au début de 1771, Pétersbourg accueille le prince Heinrich, frère du roi de Prusse. Catherine, qui a appris que l’Autriche avait fait « le premier pas », lui déclare : « Si eux se servent, pourquoi pas les autres ? »
Les événements se bousculent : la Russie transmet à l’Autriche ses conditions pour signer la paix avec la Turquie ; des pourparlers s’engagent, concernant le partage de la Rzeczpospolita. La Russie et la Prusse s’entendent d’abord et concluent un accord à Pétersbourg, le 17 février 1772. Le 5 août de la même année, toujours à Pétersbourg, un autre traité est signé entre la Russie, la Prusse et l’Autriche. La Russie obtient les terres biélorusses (Polotsk, Vitebsk, Orel, Moghilev), soit un territoire de quatre-vingt-douze mille kilomètres carrés, abritant un million huit cent mille personnes qui deviennent autant de nouveaux sujets russes. L’Autriche s’empare de quatre-vingt-trois mille kilomètres carrés, avec une population de deux millions six cent cinquante mille personnes (Polonais et Ukrainiens). La Prusse a droit à trente-six mille kilomètres carrés « seulement » et à cinq cent quatre-vingt mille Polonais. Mais, de cette façon, la Prusse-Orientale est réunie au Brandebourg.
La Rzeczpospolita perd 30 % de son territoire et 35 % de sa population. La mort de l’État n’est plus qu’une question de temps. Le second partage est effectué en 1793. La Russie s’adjuge Minsk, une partie de la Volhynie et de la Podolie. La Prusse s’empare de Poznan. Après le troisième partage (1796), l’État polonais disparaît. C’est, dans l’histoire moderne, le premier cas de liquidation complète d’un État important, doté d’un passé ancien et de traditions européennes chrétiennes. La Russie obtient la Courlande (un vieux protectorat), la Lituanie, la Volhynie occidentale ; elle englobe ainsi dans l’empire toutes les terres russes du sud-ouest, à l’exception de Kholm, Galitch, la Rus ougrienne (région transcarpatique) et la Bucovine. La Prusse récupère la Mazovie (avec Varsovie), l’Autriche la Petite-Pologne (avec Cracovie).
Durant les dernières années de son règne, Catherine déploie tous ses efforts pour régler définitivement la question polonaise. Les troupes russes pénètrent dans le pays et occupent Varsovie en 1791, après l’adoption par la Diète, le 3 mai, d’une Constitution qui transforme la Rzeczpospolita en État centralisé, abolit le Liberum veto et accorde de larges droits démocratiques aux citoyens. Soutenant le parti pro-russe des opposants aux réformes, réunis en « Confédération de Targowica », la Russie et la Prusse contraignent la Diète à abolir la Constitution et s’emparent de nouvelles provinces polonaises. En 1794, une révolte éclate contre les envahisseurs, à Varsovie et Cracovie, sous la conduite de Tadeusz Kosciuszko. Catherine envoie contre les Polonais ses troupes d’élite, commandées par Souvorov. Le glorieux chef d’armée russe entre dans l’histoire de la Pologne par le sanglant massacre des habitants de Praga, un faubourg de Varsovie, pris d’assaut. Suit le troisième partage du pays, qui met fin à l’existence de la Pologne jusqu’en 1918. La Russie obtient le reste de la Lituanie et de la Courlande (plus de cent vingt mille kilomètres carrés).
Vassili Klioutchevski critique violemment la politique polonaise de Catherine, non d’un point de vue moral et humaniste abstrait, mais en se fondant sur l’intérêt de la Russie. Convaincu que toutes les « terres russes », autrement dit les territoires peuplés d’orthodoxes, doivent entrer dans la composition de l’empire, l’historien énumère les aspects négatifs des partages : disparition de l’État-tampon entre la Russie, la Prusse et l’Autriche, d’où aggravation des tensions entre ces pays ; disparition d’un État slave, dont le territoire et la population viennent désormais renforcer deux États allemands. Et V. Klioutchevski ajoute que « l’anéantissement de l’État polonais indépendant ne nous sauva pas de la lutte contre son peuple : au XIXe siècle, nous dûmes, par trois fois, combattre les Polonais26 ». Vassili Klioutchevski ne pouvait savoir que « la lutte contre le peuple polonais » se poursuivrait encore au XXe siècle.
L’historien reproche surtout à Catherine d’avoir livré la Pologne à la « germanisation », se trouvant ainsi confrontée, non plus à un voisin faible que l’on pouvait tenir en main, mais à deux rapaces pillards, ennemis traditionnels du monde slave.
Ces considérations ne prennent pas en compte le fait que le premier partage de la Pologne, qui enclenche le mécanisme entraînant la liquidation de la Rzeczpospolita, est le prix à payer pour que l’Autriche et la Prusse acceptent la victoire de la Russie dans le conflit contre les Turcs. Apprenant la signature – au terme de longs pourparlers –, le 10 juillet 1774, dans le minuscule village de Koutchouk-Kaïnardji (sur les bords du Danube), du traité de paix avec la Turquie, Catherine adresse ses félicitations au général Roumiantsev : « Jamais à ce jour, la Russie n’a obtenu un tel accord. » L’impératrice a raison. Bien plus, la Russie n’obtiendra plus de traité récompensant autant l’empire de ses efforts militaires, avant 1945. À Yalta, Staline arrachera à ses alliés anglo-saxons des conditions meilleures encore que Catherine à Koutchouk-Kaïnardji.
Aux termes du traité, la Russie reçoit Azov, Kertch, Kinbourn, soit l’embouchure du Don, du Boug, du Dniepr et le détroit de Kertch. Le littoral de la mer Noire est déclaré indépendant du sultan. La flotte russe a désormais le droit de circuler librement dans les eaux de la mer Noire. Les steppes situées entre le Dniepr et le Boug deviennent territoire russe. Les Tatars de Crimée, du Kouban et d’ailleurs sont décrétés « libres et complètement indépendants ». En d’autres termes, la Crimée cesse d’être le vassal de l’Empire ottoman : la Russie a les mains libres.
L’accord d’Istanbul sur « l’indépendance » de la Crimée permet de mesurer la défaite des armées turques. La Crimée est en effet peuplée de musulmans : or, le sultan, le calife, glaives de l’islam, ont le devoir d’apporter aide et assistance aux musulmans. La perte de la Crimée est vécue plus péniblement par l’Empire ottoman que toutes les pertes européennes ; elle signifie que la Sublime Porte est gravement malade. La Russie, elle, obtient le droit de protéger et de défendre les populations orthodoxes des provinces turques : Moldavie, Valachie, Péninsule balkanique.