Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Dans les revues, le nouveau lecteur cherche aussi à nourrir son esprit, et pas seulement ses sentiments. En 1769, Catherine entreprend la publication – non officielle – d’une revue intitulée Bric-à-brac, en prenant pour modèle le Spectator anglais. D’autres revues naissent, parmi lesquelles Le Faux Bourdon (1769-1770) et Le Peintre (1772-1773) dont Nikolaï Novikov assume la rédaction, occupent une place à part. Le désir d’éclairer ses sujets taraude l’impératrice. Mais elle veut absolument s’en charger elle-même, à tout le moins jouer un rôle dirigeant. Après avoir donné l’impulsion au journalisme, Catherine s’aperçoit que les journalistes n’écrivent pas toujours ce qu’elle souhaiterait et elle ferme les revues. En 1782, la souveraine autorise les imprimeries privées, mais en 1791, Nikolaï Novikov est arrêté, nous l’avons vu, et son imprimerie fermée, alors qu’elle avait, en son temps, publié les travaux historiques de l’impératrice. Catherine signe l’oukaze d’interdiction des imprimeries privées, instaurant une censure sévère : le décret entrera en vigueur après sa mort.
L’arrestation de Radichtchev, puis de Novikov, l’autodafé d’une pièce de Iakov Kniajnine (1742-1791) mettant en scène la lutte du républicain Vadim de Novgorod contre le monarque Rurik, l’accusation portée contre Gavriil Derjavine, selon laquelle il écrirait des « poèmes jacobins » sous prétexte qu’il traduit le Psaume 81 de David où l’on trouve cette adresse à Dieu : « Lève-toi, ô Dieu, juge la terre, car tu domines sur toutes nations6 » – autant de mesures dictées par la peur des événements survenus en France. Le fait n’est pas douteux, même si les craintes de Catherine ont aussi d’autres motifs.
En 1786, trois ans avant la Révolution française, les loges maçonniques sont fermées à Moscou, sur ordre de l’impératrice. En 1913, Paul Milioukov écrira : « À notre époque, la maçonnerie semble une chose lointaine, étrangère, un peu curieuse et risible7. » À la fin du XXe siècle, l’idée la plus répandue en Russie à propos de la maçonnerie est qu’il s’agit d’une organisation secrète, à l’origine d’un complot ayant apporté en Russie la révolution, le communisme, et voulant mener le pays à sa perte. La langue reflète le point de vue sur les « francs-maçons » : ce mot français est devenu en russe farmason, et le Dictionnaire raisonné de Dahl, paru dans la seconde moitié du XIXe siècle, définit le farmason comme un « libre-penseur, un sans-Dieu ». Dans le langage des voleurs, le farmason est un voleur professionnel, qui vend de faux diamants pour des vrais.
Introduite en Russie, selon la légende, par Pierre le Grand, la franc-maçonnerie connaît un essor considérable au temps de Catherine II :
« À compter des années 1774-1775, des représentants de tous les ordres, de tous les grades et de toutes les professions, jusqu’aux marchands et artisans, entrèrent dans les loges. Alors, le grand-maître, en Russie, cessa d’être un étranger : un Russe, I. Ielaguine occupa cette place éminente8. »
Durant le premier quart du XIXe siècle, les maçons de Russie se consacreront aux problèmes politiques. Au temps de Catherine, la maçonnerie est « la seule école de philosophie morale », une forme d’éducation éthique9. Expliquant ce qui l’a « poussé dans la société des maçons », Nikolaï Novikov déclare : « Me trouvant au carrefour du voltairianisme et de la religion, il me manquait « le point d’appui, ou la pierre d’angle sur laquelle pût reposer la tranquillité de mon âme10 ». Novikov traduit parfaitement le choix auquel sont confrontés les Russes éclairés qui ne trouvent pas dans la religion toutes les réponses à leurs questions, mais qui n’acceptent pas les réponses du « voltairianisme », promu par Catherine.
La grande particularité de la maçonnerie russe est sa proximité du christianisme. À une interrogation des maçons allemands, les « frères » moscovites répondent, péremptoires, que les rites de l’Église gréco-russe sont si proches des rites maçons qu’on ne peut douter qu’ils soient de même source. Et lorsque Catherine exige du métropolite de Moscou, Platon, une note sur l’orthodoxie de Novikov, elle reçoit une réponse inattendue. Ayant pris connaissance des livres imprimés chez Novikov, le métropolite n’y découvre rien qui sape le sentiment religieux ou corrompe les mœurs. Les « frères » russes voient dans la maçonnerie une foi, illuminée par la Raison. Aux idées des philosophes français sur la renaissance de l’homme au travers d’une législation rationnelle, ils opposent la « renaissance morale ». Au lieu de la lutte pour les réformes, les maçons russes assignent à l’homme la tâche de se connaître lui-même, de s’auto-perfectionner, et de prôner l’amour de l’humanité, car tous sont frères. Paul Milioukov fait de la maçonnerie au temps de Catherine, le « tolstoïsme de l’époque ».
La cause commune gomme les différences entre les partisans des innombrables « systèmes » de l’Ordre. « Les trois piliers de la maçonnerie, à la fin du XVIIIe siècle – Novikov, Schwartz et N. Troubetskoï –, se rattachaient à diverses “nuances”, ce qui ne les empêchait pas d’œuvrer ensemble11. » Il est pourtant une divergence fondamentale : les points de vue des maçons de Pétersbourg et de Moscou ne concordent pas toujours. La nouvelle capitale incline vers l’ouest, l’ancienne vers les traditions moscovites. Le grand débat d’idées du XIXe siècle – qui renaîtra au XXe – entre « occidentalistes » et « slavophiles » trouve sa première expression dans les différences entre maçons moscovites et pétersbourgeois. Membre de l’Ordre de Pétersbourg, Novikov passe, en 1779, à celui de Moscou où il rencontre Ivan (Johann) Schwartz (1751-1784), un Allemand venu enseigner sa langue et nommé, à compter de 1780, professeur de philosophie à l’université de Moscou.
L’impact de Schwartz est également très important dans la propagation des idées maçonnes civilisatrices et dans le remplacement de l’influence culturelle française par l’influence allemande. Le penseur français le plus populaire dans les milieux maçonniques de Moscou est Louis-Claude de Saint-Martin, adversaire acharné de Voltaire. Son livre, Des erreurs et de la vérité, qualifié par un historien américain de « Bible de la contre-offensive mystique contre les Lumières françaises12 » et publié en 1775, est aussitôt traduit en russe et largement diffusé dans les cercles maçonniques dirigeants. C’est manifestement en se référant à lui qu’on fabrique le mot « martiniste », dont Catherine stigmatise Novikov et ses amis.
Fidèle à elle-même et convaincue de la force de sa plume, Catherine entreprend de combattre la maçonnerie, en publiant, en 1780, une brochure raillant les francs-maçons : Le Secret de la société anti-absurde dévoilé par quelqu’un qui n’en est pas. La brochure paraît anonymement, mais tout laisse penser que l’impératrice en est l’auteur. La satire est la première arme choisie par Catherine. Déjà, dans Bric-à-brac, elle parlait du rire comme d’un instrument permettant d’agir sur l’opinion. La maçonnerie est donc tournée en dérision, « bavardage et jouet puéril, charlatanisme et jeu de rituels ». En janvier, février et juillet 1786, le théâtre de la Cour représente trois comédies écrites par Catherine qui se moque des martychki (en fait, des martinistes13) et du filou Cagliostro, en visite à Pétersbourg au cours de l’année 1779. Dans une lettre à Grimm, l’auteur des comédies explique : « Il fallait caresser les côtes de tous ces extra-lucides qui s’étaient mis à drôlement relever le nez. »