Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Nikita Panine (1718-1783) prend alors la direction de la politique extérieure. « C’était un bel homme, un courtisan qui avait fière allure ; à vingt-trois ans, il fut fait gentilhomme de la chambre, à vingt-neuf chambellan7. » Remarqué par l’impératrice Élisabeth, il est convoqué par elle mais s’endort, en attendant qu’elle l’appelle dans sa chambre. Cela ne l’empêche pas d’effectuer une impressionnante carrière diplomatique, puis d’être nommé précepteur du grand-duc Paul Petrovitch. Il soutient les plans d’accession de Catherine au trône. D’abord conseiller officieux de l’impératrice, il prend, en 1763, la tête du « Collège étranger », dirigeant ainsi pendant presque vingt ans la politique étrangère de la Russie.
Son nom reste lié au programme de politique extérieure connu sous le nom d’« Accord du Nord » ou de « Système du Nord ». L’idée de l’« Accord du Nord » consiste à sceller l’union de l’Angleterre, de la Prusse et de la Russie, à laquelle le Danemark serait également convié. L’alliance de la Russie avec les pays protestants est dirigée contre l’« Union des Bourbons », autrement dit de la France, de l’Espagne et de l’Autriche catholique. À la différence de la plupart des historiens, Evgueni Tarlé tient pour véritable auteur du plan William Pitt (dit le Premier Pitt), comte de Chatham, Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de Grande-Bretagne. Pitt avait eu l’idée d’une alliance russo-prusso-anglaise, avant même l’accession de Catherine au trône. Le projet d’une union du Nord suscite un vif intérêt au Danemark, elle séduit le baron Korff, ambassadeur russe, qui la propose en son nom à Pétersbourg, où Panine en assume la « paternité ».
En publiant l’article dans lequel il fait du comte de Chatham l’auteur du projet d’« Accord du Nord », l’académicien Tarlé veut prouver une fois encore, en 1945, la « perfidie anglaise », redevenue d’actualité après la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que les divergences éclatent entre les alliés d’hier. Pour l’historien, la politique étrangère anglaise visait, au XVIIIe siècle, à « précipiter la Russie dans une guerre contre la France8 ».
K. Waliszewski, biographe de Catherine II, voit, lui, dans le « Système du Nord, l’affaire personnelle de l’impératrice9 ». Écartant le débat sur l’auteur de l’idée elle-même (Pierre le Grand s’appuyait sur les pays protestants, de sorte que le projet n’était pas nouveau), il convient d’en souligner la portée, telle que la comprend le comte Panine : « Nous transformerons notre système de dépendance à leur égard (les Cours autrichienne et française) et, à sa place, nous en instaurerons un autre, qui ne fasse pas obstacle à notre action. » De son point de vue, le « Système du Nord » donne à la Russie la possibilité de mener une politique étrangère indépendante. Une opinion entièrement partagée par Catherine qui déclare, au début de son règne : « Le temps montrera que nous ne sommes à la traîne de personne10. »
Rêve des diplomates, une politique extérieure autonome n’est en réalité possible que sur le papier. Vassili Klioutchevski qualifie Nikita Panine de « diplomate idyllique11 », autrement dit de grand « imaginatif », construisant des plans sans lien avec la réalité. Les défauts de l’« Accord du Nord » ne sont ni les différences entre les systèmes étatiques des pays composant l’union – cela n’a jamais empêché les alliances –, ni les intérêts divergents. Le principal d’entre eux est la rupture avec l’Autriche qui a des frontières communes à la fois avec la Pologne et l’Empire ottoman, deux objectifs de la politique étrangère russe.
Les événements de Pologne marquent, pour Catherine, la fin de sept années de règne pacifique. Le 5 octobre 1763, meurt Auguste III, roi de la Rzeczpospolita. Comme chaque fois, l’élection d’un nouveau souverain excite les appétits d’innombrables prétendants, à l’intérieur et à l’extérieur du pays. La Pologne se présente comme un conglomérat de domaines féodaux, détenus par de puissantes familles seigneuriales qui poursuivent des buts personnels et se cherchent des alliés à Paris, Vienne, Berlin, Istanbul. Le pouvoir central a perdu toute possibilité de gouverner l’État. La Diète est paralysée par la nécessité de ne prendre que des décisions unanimes. Le Liberum veto, qui autorise tout membre de la szlachta à se prononcer contre n’importe quel projet de loi, offre de fantastiques occasions d’acheter des voix et achève de détruire l’État.
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la Rzeczpospolita abrite onze millions d’habitants ; elle occupe un territoire plus vaste que ceux de la France et de l’Espagne, mais les armées royales ne comptent que douze mille hommes. Nombreux sont les seigneurs qui ont à leur disposition des détachements plus importants.
Depuis Pierre le Grand, la Russie joue un grand rôle dans la politique polonaise, s’appuyant sur de puissants groupuscules pro-russes. Frédéric II, de son côté, lui porte l’intérêt le plus vif : la Prusse se compose de territoires dispersés, séparés par les terres polonaises. L’Autriche, enfin, troisième voisine de la Rzeczpospolita, se soucie également des affaires polonaises.
On propose, pour le trône vacant, la candidature de Stanislas Poniatowski, soutenue par Catherine II et le roi de Prusse. L’impératrice connaît bien ce candidat. Dans les années 1755-1758, alors que Catherine n’était que grande-duchesse, épouse infortunée de Pierre III, Stanislas Poniatowski, jeune et séduisant seigneur venu en Russie dans la suite de l’ambassadeur anglais et connaisseur des salons parisiens, s’était chargé de la consoler. Par la suite, Poniatowski avait quitté Pétersbourg, mais une correspondance s’était instaurée entre l’impératrice et son ancien favori. Un historien polonais note à ce propos : « Il fallait qu’à tous nos malheurs s’ajoutât l’amour de Poniatowski pour Catherine12. »
Quand vient le temps de choisir un nouveau roi de Pologne, la candidature de Stanislas Poniatowski semble la plus appropriée à Catherine, non pas en souvenir des tendres sentiments que lui portait l’impératrice à l’âge de vingt-six ans, mais parce que son ancien favori est apparenté au puissant clan Czartoryski, détenteur d’immenses territoires en Lituanie et, depuis longtemps, d’orientation pro-russe. Les troupes russes sont entrées en Pologne et en Lituanie en 1763, avant même la mort d’Auguste III ; lorsque commence la « campagne électorale », elles font route vers Varsovie. Le 6 septembre 1764, cinq mille cinq cent quatre-vingt-quatre membres de la szlachta élisent Stanislas Poniatowski roi de la Rzeczpospolita, sous le nom de Stanislas-Auguste. Par délicatesse pure, les armées russes s’éloignent de quelque trois milles de la prairie où se sont réunis les électeurs. Le respect de l’ordre est assuré par la milice des Czartoryski.
En mars 1764, la Russie signe un accord avec la Prusse. Nombreux sont les historiens qui rejettent sur Frédéric II la responsabilité de la politique de pression renforcée sur la Pologne, y compris après l’élection au trône du candidat de Catherine. Les puissants voisins de la Rzeczpospolita visent principalement à maintenir la vieille « république anarchique » : toutes les mesures sont prises pour empêcher que soient effectuées des réformes. Stanislas-Auguste et les Czartoryski sont pourtant prêts à en faire, afin de renforcer le pouvoir central, tout en se plaçant sous protectorat russe. On débat en particulier (depuis longtemps, d’ailleurs) de l’éventualité de restreindre ou de supprimer le Liberum veto. Les États voisins préfèrent, eux, un État polonais faible. La Russie et la Prusse deviennent les défenseurs de la liberté et des droits de la szlachta, qui n’a pas l’intention de renoncer au Liberum veto. Pétersbourg et Berlin apparaissent donc comme les protecteurs des droits des « dissidents ». Ce terme qui acquerra une renommée mondiale dans les années 1970, pour désigner les « ennemis du pouvoir soviétique », caractérise, dans les années 1770, les protestants et les orthodoxes, bref les citoyens non catholiques de la Rzeczpospolita. Ces derniers jouissent de tous les droits civiques et de la liberté de confession, mais Catherine et Frédéric II exigent qu’on leur accorde aussi tous les droits politiques, à l’égal des catholiques, ce qui n’est bien sûr pas le cas ni en Russie, ni en Prusse, ni, au demeurant, en Angleterre, en France ou en Espagne.