Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les objectifs des opérations militaires en Pologne changent progressivement : le désir initial de renforcer l’influence russe dans l’État polonais se transforme en participation à la liquidation de la Rzeczpospolita par le biais de trois partages. Les visées de la guerre contre la Turquie sont définies par le Conseil que Catherine forme avec son entourage le plus proche, afin qu’il assume avec elle la responsabilité de la conduite des opérations : conforter les positions russes sur la mer Noire et garantir la liberté de circulation de la flotte russe. Peu à peu, encouragée par les succès de ses armées, Catherine se fait nettement plus gourmande.
Trois États s’affrontent, qui, des siècles durant, se sont combattus pour la suprématie dans la partie du monde que leur a dévolue la géographie. L’issue de la guerre, confirmée par un second conflit avec la Turquie et les partages de la Pologne, marquera, pour l’Empire ottoman, une décadence d’un siècle et, pour l’État polonais, une disparition de cent cinquante ans. La première guerre turque de Catherine ne manque ni de prétextes ni de motifs, mais les plus importants sont l’affaiblissement de la Turquie et de la Rzeczpospolita, et le renforcement simultané de la Russie. La Russie devient plus forte parce que ses voisins s’affaiblissent, et leur faiblesse croissante est l’une des raisons de la montée en puissance de l’empire pétersbourgeois.
La Sublime Porte est entrée dans le XVIIIe siècle en perdant, aux termes du traité de Karlowitz (1699), une partie de ses possessions en Europe. L’heure du déclin a sonné. Les causes en sont multiples : dimensions gigantesques de l’Empire, affaiblissement du pouvoir central, mais aussi refus catégorique de recourir à l’expérience occidentale. Hongrois converti à l’islam, Ibrahim Muteferrika écrit, dans un traité politique intitulé Fondement rationnel de l’ordre indispensable aux peuples : « La raison de notre faiblesse n’est pas le caractère imparfait de nos lois et règlements traditionnels, ou de notre système politique, mais notre ignorance des nouvelles méthodes européennes18. » L’ouvrage d’Ibrahim Muteferrika est publié par la première imprimerie turque, en 1731.
Le système politique de la Rzeczpospolita, qui permet aux étrangers occupant le trône de défendre leurs intérêts personnels et aux magnats les leurs, a entraîné le déclin de l’État. À la différence de la Turquie ou de la Russie, la Pologne est ouverte aux influences occidentales, elle se sent, et est à de nombreux titres, partie intégrante de l’Europe, sa culture a connu, aux XVIIe et XVIIIe siècles, une période de brillant essor. Mais cela ne sauve pas le pays.
La Russie, qui s’est développée dans un contexte de schisme profond de la société, se tourne vers l’Occident après Pierre le Grand et entre dans le concert des puissances européennes, en se fondant entièrement sur le principe du pouvoir autocratique et indivisible du souverain. Les timides tentatives effectuées pour le restreindre ont été repoussées. C’est à Catherine que revient le mérite d’une observation qui se confirmera dans les siècles suivants. Répondant à Chappe d’Auteroche qui critique le despotisme régnant en Russie, elle entreprend de lui démontrer que le pouvoir y est le moteur du progrès. L’impératrice affirme à juste titre que les révolutions conduisent, dans le pays qu’elle dirige, à un renforcement du pouvoir, et non à son affaiblissement, et qu’elles éclatent lorsque le peuple redoute le vide de pouvoir, et non lorsqu’il souffre du despotisme.
Le pouvoir autocratique confère au souverain la possibilité de mobiliser tous les moyens du pays, sans se soucier des victimes ou des dépenses, pour atteindre aux buts qu’il s’est fixés. La guerre contre la Turquie démontre la capacité de Catherine à diriger le lourd carrosse de la Russie là où elle le désire. Après avoir lancé des opérations militaires contre la Turquie, envoyé des troupes, selon la tradition, vers Azov, en Crimée, mais aussi en Moldavie et en Valachie, ordonné à Souvorov, général prometteur de quarante ans, d’écraser le « soulèvement polonais », Catherine ouvre un troisième front. L’idée en revient aux frères Orlov, Alexis et Grigori, ce dernier étant favori de l’impératrice et membre du Conseil : attaquer la Turquie par terre et par mer, au sud de l’Empire ottoman.
Le projet implique de soulever les peuples orthodoxes des Balkans (Grecs, Monténégrins) et d’envoyer des bâtiments russes en Méditerranée – dans les eaux de l’Archipel –, afin de soutenir la révolte et d’effectuer des opérations contre la flotte turque. La flotte russe – trois escadres commandées par les amiraux Spiridov, Elfinston (un Anglais) et Harff (un Danois) – doit partir de la Baltique pour, à travers Skagerrak, Kattegatt, la mer du Nord, l’Atlantique, Gibraltar, la Méditerranée, gagner les rivages de la Morée (le Péloponnèse) et les îles de l’Archipel. Le voyage prend une demi-année. Une fois au terme de leur périple, les escadres sont placées sous le commandement du chef de toutes les forces maritimes et terrestres de la Russie en Méditerranée, le comte Alexis Orlov, qui vit en Italie et, dans ses lettres à Catherine, esquisse des projets fantastiques de soulèvement des chrétiens contre les Turcs. Géant défiguré par un coup de sabre dont la cicatrice lui barre tout le visage, cet homme est l’un des personnages les plus étonnants de l’histoire russe. Rien ne l’arrête : sans hésiter, il a assassiné Pierre III après sa déchéance. Il remporte une brillante victoire maritime sans rien connaître dans ce domaine, et séduit l’impératrice par ses projets parce qu’elle a envie d’y croire.
Petite princesse allemande, originaire d’une principauté grande comme un mouchoir de poche, Catherine coiffe la « chapka du Monomaque » et reprend à son compte tous les rêves et les fantaisies des tsars de Russie. Parmi eux, celui de Constantinople. En engageant le combat contre la Turquie en 1711, Pierre le Grand avait entrepris de mettre à exécution le projet de la « Troisième Rome », de transformer Moscou, comme le voulait Iouri Krijanitch au XVIIe siècle, en capitale d’un empire slave qui engloberait les possessions byzantines de l’Empire ottoman. L’échec de Pierre, la catastrophe du Prouth n’avaient fait que retarder la réalisation du rêve.
En 1762, le feld-maréchal Munich écrit à Catherine qui vient d’accéder au trône : « Je peux vous démontrer, avec des arguments solides, que lorsque Pierre le Grand assiégea pour la première fois Azov en 1695, son grand vœu et son grand dessein furent, trente ans durant, de conquérir Constantinople, de chasser d’Europe les infidèles, Turcs et Tatars, et de restaurer ainsi la monarchie grecque19. » Le vieux feld-maréchal espère que la jeune impératrice lui confiera une nouvelle expédition. Rejetant les offres de service de Munich, Catherine n’en garde pas moins les projets de Pierre. Parfaitement fantastiques à l’instant de leur conception, ces plans, qui semblent irréalisables, jouent néanmoins un rôle constant et non négligeable dans la politique étrangère russe.
La guerre se déroule de la meilleure façon possible. Les troupes russes prennent Azov, définitivement cette fois. Puis, elles entrent en Crimée. Ce sont là, pour elles, de vieux champs de bataille. De remarquables victoires sont remportées en Moldavie et Valachie, principautés chrétiennes assujetties à l’Empire ottoman. En 1769, les Russes prennent Iassy, capitale de la Moldavie, puis Bucarest, capitale de la Valachie. L’année 1770 apporte de nouvelles victoires sur l’armée turque, au bord de la Larga et de la Kalka, où les généraux Alexandre Roumiantsev et Piotr Panine se couvrent de gloire. La même année voit la défaite complète de la flotte turque, livrée aux flammes dans la baie de Tchesmé. Les navires russes s’assurent ainsi la suprématie en Méditerranée. En 1772, Catherine envoie vers les îles grecques une quatrième escadre, commandée par l’amiral Tchitchagov, et une cinquième en 1774, sous la conduite du Hollandais Samuel Greig, héros de la bataille de Tchesmé.