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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Nikita Panine explique à Nikolaï Repnine, ambassadeur de Russie à Varsovie, que la question des dissidents ne doit aucunement être un prétexte à répandre en Pologne la foi orthodoxe ou celle des protestants, mais un moyen, pour la Russie, de trouver des partisans… La chose est évidente pour Catherine. Le nombre des transfuges russes en Pologne ne cesse de croître, au fur et à mesure que le servage se durcit. L’élargissement des libertés pour les orthodoxes de Pologne ne peut qu’attirer d’autres fuyards. La question des dissidents renforce les désaccords entre les clans des seigneurs polonais et affaiblit le pays. En outre, Catherine adore son rôle de « championne de la liberté », d’autant que les maîtres des esprits du XVIIIe siècle, les philosophes français, ne lui ménagent pas leurs louanges à ce sujet. Ainsi, en 1768, Voltaire félicite-t-il Stanislas-Auguste de l’arrivée des troupes russes en Pologne : « L’impératrice de Russie n’a pas seulement instauré la tolérance universelle dans la vaste immensité de son État, elle a envoyé son armée en Pologne, première armée de paix dans l’histoire de l’humanité, appelée à ne servir que la défense des droits des citoyens et à faire trembler leurs ennemis13. » L’enthousiasme de Voltaire pour la mission de l’« armée de paix » n’est pas, les Maximes de Chamfort en témoignent, complètement désintéressé : en réponse aux reproches du médecin rentré d’une Russie qui ne ressemble guère à celle, idyllique, décrite par Voltaire, le sage de Ferney déclare qu’on lui a envoyé de magnifiques fourrures, et que cela tombe à merveille parce qu’il a très froid.

L’historien russe Gueorgui Vernadski, adepte de l’eurasisme, rappelle, en 1927, de la façon la plus concise et la moins ambiguë, les événements qui suivent l’élection de Stanislas Poniatowski : « La Diète polonaise rejeta la pétition concernant les droits des dissidents… On fit entrer les troupes russes dans Varsovie et les chefs du parti latin extrémiste (autrement dit, antirusse) furent arrêtés. Alors, la Diète accepta de promulguer une loi accordant aux dissidents les mêmes droits qu’aux catholiques (1767). En réponse, on vit se former à Bar une confédération du parti latin extrémiste14. » En 1801, Semion Vorontsov, important diplomate russe qui sera, de longues années durant, ambassadeur à Londres, expliquera dans une lettre à Alexandre Ier ce qui s’est passé en Pologne : « … Ce fut la Prusse… qui poussa le comte Panine à réduire à néant les bienfaisantes réformes de la Constitution de Pologne, afin qu’il fût plus aisé de s’emparer du pays. Ce fut elle qui persuada le même ministre d’exiger que fût accordé aux dissidents le droit d’occuper toutes les fonctions étatiques qui pouvaient l’être, sans user à l’encontre des Polonais de mesures d’extrême contrainte. Ces mesures furent pourtant prises, en conséquence de quoi se formèrent des confédérations dont on dissimula soigneusement le nombre à l’impératrice. Évêques et sénateurs étaient arrêtés à la Diète même et exilés en Russie. Nos troupes entrèrent en Pologne, pillèrent tout sur leur passage, poursuivirent les confédérés jusque dans les possessions turques, et cette violation du droit international fut à l’origine de la guerre que les Turcs nous déclarèrent15… »

La « Confédération du Bar » déclenche la guerre avec la Russie. Pour les Cosaques et les paysans, c’est le signal de la révolte contre les seigneurs polonais et les juifs. Le bruit court que la tsarine Catherine a envoyé une « charte d’or », appelant les Haïdamaks à égorger les catholiques et les juifs. Le soulèvement est conduit par le Zaporogue Maxime Jelezniak. Ivan Gonta, qui commande les Cosaques fidèles au roi de Pologne dans la ville d’Ouman, ouvre les portes de la cité aux Haïdamaks. Le massacre d’Ouman, au cours duquel près de vingt mille personnes trouvent la mort, fait date dans l’histoire des pogroms. Aux prises avec les Confédérés, les troupes russes mettent à profit le soutien des Haïdamaks, dressant les orthodoxes contre les catholiques.

Mais Catherine ne veut à aucun prix soulever les paysans contre les propriétaires, même si les premiers sont ukrainiens, et les seconds polonais. L’alliance tacite des Haïdamaks et des armées russes ne dure guère : par les efforts conjugués des troupes de la tsarine et du roi, la révolte est impitoyablement écrasée. Auparavant toutefois, les Haïdamaks attaquent la ville de Balta et anéantissent la population. Balta se trouve en Moldavie, donc en territoire turc. Le sultan Abdül-Hamid Ier lance à la Russie un ultimatum : elle doit retirer ses troupes de Pologne et renoncer à protéger les orthodoxes (les dissidents). La Russie refuse et la Turquie lui déclare la guerre. La France a poussé de toutes ses forces les Turcs à cette décision. Un manuel d’histoire français très populaire est sans ambiguïté sur ce point : « S’efforçant de venir en aide aux patriotes polonais, le ministre français Choiseul lança les Turcs contre la Russie16. » On peut se demander si l’action du duc de Choiseul, qui dirige la politique extérieure de la France à partir de 1766, s’explique vraiment par le noble désir d’aider les patriotes polonais, ou plutôt par la défense des intérêts français tels qu’il les comprend. Quoi qu’il en soit, le rôle de la diplomatie française dans la politique turque est incontestable, et Catherine ne l’ignore pas : Alexandre Obrezkov est, depuis des années, son ambassadeur à Istanbul, il connaît magnifiquement la situation dans l’Empire ottoman et l’impératrice lit personnellement ses dépêches, avec la plus grande attention.

Les instructions envoyées par Catherine à Obrezkov, le 26 mars 1768, ne laissent pas de place au doute : l’impératrice est résolue à poursuivre sa politique en Pologne, fût-ce au prix d’une guerre contre la Turquie. Placée devant le choix de continuer la lutte contre la « Confédération du Bar » ou d’y renoncer sous la menace d’un conflit avec les Turcs, Catherine opte pour le « moindre mal », tout en soulignant qu’elle ne veut pas la guerre. Mais « nous préférons, écrit-elle à son ambassadeur, le heurt à l’anéantissement de notre œuvre… Car il y va de l’honneur, de la gloire et de la dignité de Sa Majesté Impériale, ainsi que des authentiques et intangibles principes de notre système politique17 ».

Une nouvelle guerre commence avec la Turquie – il y en aura quatre au XVIIIe siècle, et quatorze jusqu’à la fin du XIXe. 1768 marque le début du premier conflit du règne de Catherine. La guerre se déroule sur deux fronts : contre les « confédérés du Bar » qui ont réuni une forte armée, et contre les troupes turques qui comptent, en théorie, six cent mille combattants, moins les détachements tatars auxiliaires. L’armée russe, elle, se compose, en 1767, de cent quatre-vingt-sept mille hommes, dont cent cinquante mille fantassins. Elle dispose aussi de détachements cosaques non réguliers. La mobilisation qui fait suite à la déclaration de guerre fournit cinquante mille soldats.

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