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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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L’explication politique part de l’idée qu’un vaste territoire rend nécessaire un État fort ; mais, à l’inverse, un État fort élargit son territoire.

Tout en fournissant des réponses, les théories universelles laissent dans l’ombre de nombreux aspects du problème ; la clef universelle n’ouvre pas toutes les portes. On recourt alors à des explications qui ne prétendent pas créer un système achevé, logique. Une série d’historiens évoque ainsi le rôle des intérêts privés, déterminant, à tel ou tel moment, la politique extérieure et poussant à la conquête de nouvelles terres. Il y a des tenants de la théorie des « circonstances favorables » : chaque fois que l’occasion s’en présentait, la Russie allait de l’avant, toujours plus loin, vers de nouvelles frontières.

La première guerre contre la Turquie, qui dure de 1762 à 1774 et vaut à la Russie de brillantes victoires et de considérables territoires, permet d’utiliser, pour expliquer ses causes, toutes les réponses à la question des raisons de l’expansion russe. Parmi les explications officielles, on trouve le désir de réunir les terres russes, d’apporter la liberté aux peuples slaves subissant le joug turc, de garantir les frontières au sud et à l’ouest. La guerre commence quand la « politique internationale se présenta sous un jour favorable pour la Russie, et Catherine sut au maximum tirer profit de ce contexte diplomatique1 ». Enfin, le rôle des intérêts privés est immense : chaque partage de la Pologne apporte aux favoris de l’impératrice de gigantesques domaines et des milliers d’âmes serves.

Platon Zoubov, que les historiens polonais considèrent comme l’un des principaux initiateurs du second et du troisième partages, reçoit, après ce dernier, des terres sur lesquelles travaillent treize mille âmes paysannes (ceci ne faisant que s’ajouter aux cadeaux obtenus précédemment). Après le premier partage, les Orlov sont largement récompensés. Grigori Potemkine qui rêve, à la fin de sa vie, d’avoir son propre royaume, a bien l’intention d’y inclure les provinces du sud-est de la Pologne. Après le deuxième partage, Catherine, si l’on en croit Alexandre Bezborodko (1746-1815), secrétaire personnel de l’impératrice, distribue en un jour cent dix mille âmes paysannes des provinces rattachées, soit, compte tenu du prix de l’âme à l’époque – dix roubles –, une somme globale de onze millions de roubles.

Catherine soigne aussi, manifestement, ses propres intérêts. Elle a besoin de gloire, « besoin d’actions d’éclat, de victoires importantes, évidentes pour tous, afin de justifier son accession au trône et de mériter l’amour de ses sujets ; pour cela, de son aveu même, elle ne négligeait rien2 ». Auteur d’une Histoire de la Russie depuis les origines en vingt-neuf volumes, Sergueï Soloviev évoque la coïncidence d’intérêts entre le souverain et l’État, particulière dans le cas de l’autocratie. Le tsar russe ne peut être qu’un autocrate, car les dimensions de l’État imposent ce mode de gouvernement. La propagation des idées de liberté – au sens ouest-européen du terme – dans la société russe rend indispensable, selon l’historien, une définition de la notion de liberté dans un État autocratique. Le raisonnement de Sergueï Soloviev est logique : la gloire des citoyens, de l’État et du souverain est le but et l’objet de l’État autocratique ; l’orgueil national crée dans le peuple gouverné autocratiquement un sentiment de liberté qui incite aux grandes choses et au bien des sujets, au moins autant que la liberté elle-même3.

L’orgueil national, capable de remplacer la liberté, est particulièrement fort au moment des guerres, il se nourrit abondamment de la conquête de terres étrangères. Mais on peut ajouter aux réflexions de l’historien russe, qui écrit son grand œuvre dans la seconde moitié du XIXe siècle, que la guerre permet de jeter un pont par-dessus le « Schisme », de réunir les soldats serfs et les officiers propriétaires en une même armée poursuivant un même but : la gloire de la Russie.

« La politique extérieure, résume Vassili Klioutchevski, est l’aspect le plus éclatant de l’œuvre politique de Catherine. Lorsqu’on veut exprimer le meilleur qui se puisse dire à propos de son règne, on parle de son action au-dehors4… » Un avis partagé par tous les historiens, et une évidence pour les contemporains de l’impératrice. Après la victoire remportée sur l’Allemagne en 1945, les historiens soviétiques, l’académicien Evgueni Tarlé en tête, entreprendront de présenter la politique extérieure de Catherine II comme un modèle pour la politique étrangère stalinienne, et l’impératrice elle-même comme l’ancêtre du « Guide des Peuples ». Le titre militaire que s’adjugera Staline – celui de généralissime – sera, expliqueront les historiens soviétiques, une référence aux grands capitaines du temps de Catherine, Roumiantsev et Souvorov.

Pour Vassili Klioutchevski, après les cinq premières années de règne, consacrées avant tout à consolider la position de l’impératrice sur le trône, Catherine entreprend de résoudre « les deux grandes questions en suspens dans le domaine de la politique étrangère, questions anciennes et difficiles… ». L’une concerne « la nécessité de prolonger la frontière méridionale de la Russie jusqu’à la mer Noire, l’autre le rattachement de la Rus occidentale5 ». Cent ans après Klioutchevski, une historienne soviétique approuve entièrement ses propos : « Les tâches centrales de la politique extérieure du pays sous le règne de Catherine étaient : garantir l’accès à la mer Noire ; rattacher à la Russie les terres ukrainiennes et biélorusses se trouvant sous l’autorité de la Pologne ; renforcer les positions dans les régions de la Baltique6. »

On est frappé par le caractère agressif des « questions » et des « tâches » auxquelles la politique étrangère russe se trouve confrontée. Leur solution se trouve hors des frontières de l’État, elle nécessite de les repousser encore. Ces « tâches » et « questions » ne sont pas nouvelles : elles sont déterminées par des facteurs intangibles, d’ordre géopolitique. Une fois assuré l’accès à la Baltique où il ne reste qu’à « consolider les positions », vient le tour de la mer Noire. L’adversaire méridional de la Russie est l’Empire ottoman. Il constitue aussi un important obstacle à l’ouest. Le « rattachement de la Rus occidentale » signifie un conflit avec la Pologne qui a une frontière commune avec la Turquie, détentrice d’une partie des terres ukrainiennes. Istanbul se sent directement menacé par les prétentions russes aux territoires inclus dans la Rzeczpospolita. Les « questions » turque et polonaise sont étroitement imbriquées. Hostile à la Russie et soutenant activement la Turquie, la France apparaît ici comme un élément supplémentaire.

L’amour passionné de Pierre III pour le roi de Prusse avait mis un terme inattendu à la guerre de Sept Ans. Après la fin du conflit, les alliances se sont renversées : jusqu’alors alliée de la Prusse et adversaire de la Russie, l’Angleterre s’est rapprochée de Pétersbourg ; à l’inverse, l’Autriche, alliée de la Russie contre Frédéric II, se montre hostile à la politique de Catherine ; quant à la France, qui a combattu la Prusse avec les Russes, elle est désormais leur principale ennemie.

La fragilité des alliances souligne la permanence des intérêts. Les plus éminents diplomates russes de la seconde moitié du XVIIIe siècle bâtissent la politique extérieure de l’empire sur des combinaisons diplomatiques contradictoires. Le comte Alexis Bestoujev-Rioumine, qui dirige la politique étrangère de l’État à partir de 1744, juge nécessaire de renforcer l’union avec l’Angleterre, la Hollande et l’Autriche, contre la France, la Prusse et la Turquie. Le revirement de la politique anglaise, qui s’oriente vers une union avec la Prusse (au milieu des années 1750), entraîne l’arrestation du chancelier, en février 1758. Libéré par Catherine après son accession au trône, il cesse d’avoir une influence sur la politique. Mikhaïl Vorontsov (1714-1767), partisan d’une alliance avec la France, lui succède au poste de chancelier. Vorontsov sera victime de sa proximité avec Pierre III. Elle entraînera sa chute.

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