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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Le noble de la fin du XVIIIe siècle, appelé, comme l’écrit Vassili Klioutchevski, à mener la société russe sur la voie du progrès, est une étrange créature. « Sa situation sociale reposait sur l’injustice politique et se voyait couronnée par une vie d’oisiveté. Il passait des mains du sacristain qui lui donnait des rudiments d’instruction à celles d’un précepteur français, complétait sa formation au théâtre italien ou au restaurant français et finissait ses jours dans son cabinet de Moscou ou de la campagne, un livre de Voltaire à la main… Toutes ses manières, ses habitudes, ses goûts, ses sympathies, sa langue même – tout était étranger, importé, il n’avait chez lui aucun lien vivant, organique, avec son environnement, ni aucune activité quotidienne sérieuse. » Klioutchevski, qui a le génie des formules, brosse un portrait sans complaisance du noble : « Étranger parmi les siens, il s’efforçait de devenir sien parmi les étrangers, se retrouvait comme un fils adoptif dans la société européenne. En Europe, on le tenait pour un Tatar déguisé et, chez lui, pour un Français né en Russie23. »

Soixante-dix ans plus tard, dans la seconde moitié des années 1950, Vladimir Weidlé, témoin de la révolution bolchevique et émigré, estimera que de tout ce que Pierre le Grand a fait pour la Russie, « la noblesse (dvorianstvo) est peut-être le meilleur ». La grande qualité de la noblesse russe, ajoute Weidlé, réside dans le fait qu’elle est à la fois la couche dirigeante et la couche cultivée. « Ce fut aussi la noblesse qui créa la culture de la Russie pétersbourgeoise. » Certes, V. Klioutchevski ne le nie pas ; mais il souligne le caractère étranger de cette culture pour l’écrasante majorité du peuple. Vantant les mérites de la noblesse, V. Weidlé n’en reconnaît pas moins l’existence de « traditions culturelles irréconciliables… » ; il y a « dissonance entre les cultures verticale et horizontale », « le peuple est invariablement coupé du mode de vie au sommet et, plus grave, de ce qui s’y fabrique24 ».

En 1989, essayant de comprendre le sens de la perestroïka, Nathan Eidelman, l’historien le plus populaire de son temps, se tourne vers le passé. Il écrit à propos des nobles : « Hauts en couleurs, talentueux, originaux, fort capables et capables de tout (depuis le sommet des Lumières jusqu’à la plus vile barbarie), les nobles russes fournirent à la Russie du XVIIIe siècle presque toutes les figures les plus actives au niveau étatique ; ils étaient (comme il a maintes fois été dit) très fortement coupés des “basses couches” du peuple, alors que la France (selon le célèbre Tocqueville) “était un pays où les gens s’étaient mis à se ressembler le plus”25 ».

Les jugements des historiens concordent rarement avec les représentations des contemporains des événements. La noblesse russe du temps de Catherine, tout à l’ivresse de sa « lune de miel » avec la liberté (selon l’expression de Klioutchevski), ne vit pas « la fracture » comme une tragédie. Délivrée de la peur suscitée par « le scélérat Pougatchev », elle se cherche une place entre Russie et Occident. Les voyageurs occidentaux ne cessent de s’étonner de l’arriération russe. William Coxe, qui séjourne en Pologne et en Russie durant l’année 1784, souligne « l’arriération du paysan russe », songeant tout autant aux outils dont il dispose qu’à sa situation économique et sociale. Coxe compare la Russie de la fin du XVIIIe siècle à l’Europe des XIe et XIIe siècles. Le voyageur anglais estime que « la situation ne s’améliorera pas tant que la majorité se trouvera réduite à un esclavage absolu26 ».

Seul, sans doute, en Russie, Radichtchev partage ce point de vue. Ce qui, aux yeux de Coxe et d’autres observateurs étrangers, passe pour de « l’arriération », autrement dit une insuffisance, une faiblesse, apparaît au idéologues de la noblesse comme un avantage, une force. « Si, ici, on a de l’avance sur nous, écrit Fonvizine de Paris à son ami I. Boulgakov, du moins pouvons-nous, en commençant à vivre, prendre la forme que nous voulons et éviter les inconvénients et les maux enracinés chez eux. Nous commençons et ils finissent27. Je pense que celui qui naît est plus heureux que celui qui se meurt28. »

Plus de deux cents ans après, Lev Goumilev approuve ces théories de Denis Fonvizine : « Certes, si nous nous comparons à nos contemporains ouest-européens ou américains, la balance n’est pas en notre faveur ; nous nous en désolons, et nous avons grand tort… Les Européens ont cinq cents ans de plus que nous et ce que nous vivons aujourd’hui, l’Europe occidentale l’a vécu à la fin du XVe et au début du XVIe siècle. » L’historien russe rappelle que « la tranquille et paisible France de Mitterrand qui fait un événement d’un acte terroriste, était, au XVe siècle, embrasée par la guerre civile, exactement comme la Russie au XXe ; simplement, s’y combattaient, non les Rouges et les Blancs, mais les partisans du duc d’Orléans et ceux du duc de Bourgogne. Des hommes pendus à des arbres étaient, pour les Français, un élément familier du paysage29 ».

La jeunesse – du peuple, de l’État – est un argument convaincant, permettant de réfuter toutes les remarques critiques sur l’arriération du pays. Mais il est un autre argument, plus convaincant encore : la puissance et les succès militaires de l’Empire de Russie.

13 La politique extérieure de Catherine II

Pierre étonna par ses victoires. Catherine en fit une habitude.

Nikolaï KARAMZINE.

On a calculé que, durant les trois cents ans d’existence de la dynastie Romanov, l’Empire de Russie s’agrandit à la vitesse de cent quarante kilomètres carrés par jour. Par leurs dimensions, les conquêtes territoriales de Catherine II surpassent celles de Pierre le Grand. L’accroissement de la population est plus important encore. En 1762, la Russie compte dix-neuf millions d’habitants ; en 1796, elle en abritera trente-six millions.

Historiens, politologues, psychologues donnent les réponses les plus diverses à la question de savoir pourquoi l’État moscovite, puis l’Empire de Russie n’ont cessé de s’élargir, d’acquérir encore et encore de nouveaux territoires. La première réponse, fournie par de nombreux historiens russes du XIXe siècle, est la nécessité de rassembler toutes les terres russes, tous les territoires ayant, à un moment ou à un autre, été inclus dans les limites de la Russie kiévienne et de la Moscovie. La deuxième réponse est le besoin d’assurer la sécurité des frontières étatiques, d’accéder à des frontières naturelles qui protégeraient la Russie contre ses ennemis. Le marxisme, lui, vulgarise une explication de type économique : le développement de l’industrie et du commerce exigeaient de nouveaux territoires. Aucune de ces interprétations n’est cependant satisfaisante. La Russie, en effet, continue de s’agrandir lorsque toutes les terres russes ont été englobées dans l’État. La menace aux frontières perd de sa valeur après l’acquisition de nouveaux territoires, au voisinage desquels apparaissent de nouveaux ennemis. L’industrie et le commerce, enfin – même au XVIIIe siècle – ne sont pas développés au point de susciter le besoin de nouvelles terres.

On a également donné des explications idéologiques : la Russie, « Troisième Rome », héritière de Byzance, a pour mission de restaurer un grand tsarat orthodoxe. Dans les années 1920, les Eurasiens choisiront un autre modèle pour expliquer l’irrépressible progression de l’Empire russe, du Pacifique à la Caspienne : l’Empire de Gengis Khan. Pour eux, la gigantesque plaine du « continent-océan » eurasien implique un unique et puissant État.

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