Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
En 1772, apparaît, sur les bords du Iaïk, le Cosaque du Don, Emelian Pougatchev. Il a trente ans. Après avoir servi dans l’armée, pris part à la guerre de Sept Ans, déserté et vécu toutes sortes d’aventures, Emelian Pougatchev déclare qu’il est l’empereur Pierre III, sauvé par miracle de la perfidie de sa femme Catherine. Il trouve aussitôt des compagnons d’armes parmi les Cosaques du Iaïk20.
À la vitesse de l’éclair, le soulèvement gagne un gigantesque territoire. Des schismatiques, toujours prêts à défendre leur foi, des paysans de la Volga, de la Kama, de l’Oural, des Bachkirs, qui ont gardé le souvenir des précédentes révoltes contre le pouvoir russe, rallient « Pierre III ». Catherine envoie contre eux ses meilleurs chefs d’armée. Au cours de l’été 1774, les insurgés assiègent Kazan et ont bien l’intention, une fois la ville entre leurs mains, de marcher sur Moscou pour placer « Pierre III » sur le trône.
Catherine prend toutes les mesures possibles pour écraser la révolte qui commence à menacer son pouvoir. Elle met une gigantesque armée à la disposition du nouveau commandant en chef, le comte Piotr Panine. « Ainsi, lui écrit l’impératrice, on a armé, semble-t-il, tant de troupes contre les bandits, que cela effraie presque nos voisins. » En septembre 1774, les compagnons d’armes de Pougatchev ourdissent un complot contre lui et le livrent au chef d’armée le plus célèbre de son temps, Alexandre Souvorov, envoyé à son tour faire la guerre aux paysans. Le 10 janvier 1775, Emelian Pougatchev est exécuté à Moscou. Andreï Bolotov, qui assiste au châtiment, note dans ses carnets sa satisfaction devant ce « véritable triomphe des nobles sur le scélérat, leur ennemi commun ».
Bolotov a toutes les raisons de voir un ennemi en Pougatchev, car le chef de la jacquerie se fixait pour but d’anéantir la noblesse. Dans ses innombrables décrets, manifestes et adresses, « Pierre III » ordonne : « Quant aux nobles qui se trouvent dans leurs pomiestiés et autres votchinas, qu’on les capture, qu’on les châtie et qu’on les pende, et après l’extermination de ces nobles scélérats, chacun connaîtra la paix et une vie tranquille qui se prolongera éternellement. » Pouchkine, qui commence à écrire l’Histoire du soulèvement de Pougatchev, après avoir étudié des documents d’archives, voyagé sur les lieux des combats et s’être entretenu avec des témoins, parle du bount (soulèvement) russe, « absurde et sans pitié ». Ces mots seront repris à la fin du XXe siècle, après l’avoir été dans sa première décennie. Mais la révolte de Pougatchev, bien qu’incontestablement « sans pitié », n’est en aucun cas « absurde ». Le comte Sievers, un des conseillers de Catherine pour la rédaction des Institutions des gouvernements, écrit à l’impératrice : « À la base des troubles d’Orenbourg, de Kazan, de la Volga, se trouvait l’intolérable joug de l’esclavage… les partisans de Pougatchev se composaient exclusivement de serfs, mécontents de leurs seigneurs. » Et il ajoute : « Le ferment restera toujours le même, tant que ne sera pas promulguée une loi sur l’agriculture21. »
Catherine le sait parfaitement. Elle sait également qu’elle ne peut ni ne veut libérer les paysans, car les nobles y sont opposés. Catherine a choisi dès les cinq premières années de son règne, et elle le confirme dans les années de la révolte de Pougatchev. Quand la noblesse de Kazan, voyant sa ville menacée par l’armée paysanne, décide de former un corps de cavalerie spécial, l’impératrice, se déclarant « propriétaire terrienne de Kazan », décide de le fournir en recrues, prises dans les domaines impériaux. La réponse des nobles de Kazan, rédigée par le premier poète du temps, Derjavine, proclame : « Nous te reconnaissons pour un de nos seigneurs ; nous te prenons en notre compagnie ; si cela t’agrée, nous te plaçons à égalité avec nous. »
L’impératrice confirme formellement son choix, son appartenance à la minorité dirigeante, en entérinant définitivement le Schisme de la société en maîtres et esclaves. Le principe sur lequel reposait l’État moscovite : tous égaux, car tous esclaves, est violé. La libération de la classe noble scinde le fondement de l’Empire de Russie.
La Charte de la Noblesse, publiée en 1785, fixe les droits de la couche dirigeante. Pour lui plaire, Catherine crée des colonies au sud et à l’est de la Russie, où elle convie des étrangers, Allemands, Serbes et d’autres, à s’installer. Les terres libres et non peuplées attiraient les paysans serfs fuyant leurs propriétaires. La transmission de ces terres à des colons doit empêcher la fuite des paysans russes vers les marches de l’Empire. Grande amoureuse, Catherine se montre d’une extrême générosité : elle couvre ses favoris d’argent et de pierres précieuses, mais aussi de serfs par milliers, d’« âmes », selon la terminologie officielle de l’époque. L’impératrice distribue à ses favoris les paysans asservis appartenant à la Couronne. On a ainsi calculé qu’en vingt ans de faveur (1762-1783), la famille Orlov aurait reçu dix-sept millions de roubles, des palais, des pierres précieuses et de quarante à cinquante mille âmes serves. Le servage est étendu à la Petite-Russie. Dans son ironique poème, Histoire de l’État russe (1868), Alexis Tolstoï fait remarquer qu’à Voltaire et Diderot qui lui conseillaient de donner la liberté au peuple « dont vous êtes la mère », Catherine répondit « en fixant les Ukrainiens à la terre ».
Les historiens, qui apprécient diversement le règne de Catherine II, sont unanimes à reconnaître qu’elle fut « l’impératrice de la noblesse », que sous son règne s’acheva « le processus fondamental du XVIIIe siècle : la création d’une classe noble privilégiée, reposant sur l’asservissement du peuple22 ». Unanimes à reconnaître que l’un des principaux résultats de l’œuvre de Catherine fut la consolidation de la noblesse comme classe dirigeante de Russie, les historiens divergent en revanche, voire s’opposent, lorsqu’il s’agit de définir la nature de la noblesse russe. Catherine lui octroie une complète liberté, elle met à son entière disposition les paysans serfs, tout en instaurant de nouvelles notions, telles que : « bonne mœurs », « humanité », « amour de l’homme », « patrie », « citoyens », « sensibilité », « sensations du cœur humain ». Elle soulève des questions qui seront débattues par les générations suivantes : la Russie et l’Occident, la nouvelle et l’ancienne Russie, le caractère national. La culture reçoit une impulsion considérable : au temps de Catherine, on sème la graine qui, quelques décennies plus tard, produira le siècle d’or de la culture russe.