Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
– Dès la première fois que je le vis, je compris que notre père était sauvé. Il est des hommes auxquels rien ne résiste et qui prennent les cœurs avec une seule parole… avec un seul regard!
– Oh! murmura l’enfant qui pensait tout haut, un seul regard, cela est bien vrai, ma sœur.
Encore une fois, ses paupières se fermèrent. Ysole, tout entière au souvenir évoqué, ne prit point garde à cette singulière interruption et continua:
– Il est grand, il est noble, il est généreux. Mon âme s’élança vers lui et il me sembla voir un de ces héros chantés par les poètes. Ses yeux me parlèrent, sa voix me fit battre le cœur…
Sous la couverture de soie, le sein de Suavita palpitait.
– Tu sens bien, s’interrompit Ysole, que tout cela avait trait à la délivrance de notre excellent père. Dès cette première entrevue, le prince me promit son aide, et avec quelle grâce chevaleresque! il écouta mes explications, il entra ardemment dans mes espoirs; on eût dit que, désormais, notre père avait un fils dévoué… car il l’aime, ma sœur, oh! si tu savais comme il l’aime!
Suavita eut un espiègle sourire et dit:
– C’est toi qu’il aime, va! je devine bien.
La joue d’Ysole avait maintenant des tons pourpres d’un éclat admirable; ses yeux rayonnaient.
– Que Dieu t’entende, chérie! murmura-t-elle avec la franchise des profonds entraînements. Celle qu’il aimera sera une femme heureuse et glorieuse.
Suavita lui tendit la main et l’attira vers elle pour avoir un baiser. C’était un groupe charmant. Je ne sais quelle vie animait maintenant l’exquise gentillesse de l’enfant qui répéta:
– Raconte encore.
– Il fut convenu qu’on tenterait une évasion du Mont-Saint-Michel. Le prince dispose de moyens considérables et qui tiennent de la féerie. Les préparatifs se faisaient déjà lorsque nous apprîmes que notre père serait appelé à Paris pour témoigner dans l’affaire des officiers suisses, qui se rattache au complot de la duchesse de Berry et à la petite Vendée. Aussitôt, nos projets furent modifiés et le prince organisa un système d’évasion pour le jour même où notre père paraîtra en justice. C’est pour cela que nous sommes dans cette maison, tout près du Palais.
– S’il allait arriver malheur…, murmura Suavita.
– Le prince répond de tout, dit Ysole péremptoirement.
– Le prince! répéta l’enfant; ce doit être un grand bonheur que d’être prince et puissant pour aider celle qu’on aime.
Ysole la regarda, étonnée. Suavita semblait sommeiller déjà.
– Veux-tu ta morphine? demanda Ysole qui, pour la seconde fois, tourna ses yeux impatients vers la pendule.
La fillette fit de la main un geste de consentement. Ysole se leva et alla vers la table de nuit où était la potion.
Pendant qu’elle s’éloignait, Suavita entrouvrit ses lèvres d’où tombèrent quelques paroles.
– Il n’est pas prince, lui! disait-elle. Il souffre. Je voudrais être princesse, il ne souffrirait plus.
– Combien de gouttes? demanda Ysole.
– Trois.
Ysole versa. Suavita poursuivait:
– Quand nous vînmes ici pour la première fois, il y a un mois, il s’accoudait à l’appui de sa pauvre croisée avec une femme en deuil, bien pâle, bien maigre, et qui semblait si faible! Comme il l’aimait et comme il la regrette! C’était sa mère; elle est morte; le voilà seul maintenant. Personne ne me l’a dit, mais je le sais.
Ysole revenait avec le breuvage. Suavita but et lui tendit son front en disant:
– N’oublie pas de m’éveiller dès que notre père va venir.
Sa tête charmante se renversa dans les boucles de ses cheveux. Pendant quelques minutes, Ysole contempla son sommeil léger, mais calme.
Sa pensée était ailleurs. La nuit se faisait. Ysole alluma elle-même une lampe et la posa sur la cheminée.
Puis elle alla ouvrir les persiennes pour jeter un long regard sur la ligne des quais. Ce fut à ce moment que Paul Labre la vit par la fenêtre de sa mansarde.
Un bruit se fit dans la chambre voisine. Ysole, le front rayonnant, les bras étendus, s’élança.
Et Paul, voyant cela de loin, ferma sa fenêtre pour reprendre tristement son suprême travail.
Dans la chambre voisine, un grand et beau jeune homme venait d’entrer. Quand la lueur de la lampe, passant à travers la porte, vint éclairer son visage, vous eussiez été frappés au premier aspect par l’étrange ressemblance de ce visage aquilin, régulier mais un peu charnu, avec le type, plus populaire alors qu’aujourd’hui, de la descendance bourbonienne.
C’était comme un portrait de Louis XV jeune, détaché de son cadre, l’illusion s’augmentait encore par l’arrangement étudié d’une riche chevelure dont les boucles d’un blond châtain tombaient jusque sur les épaules du nouvel arrivant.
Ceux qui se souviennent des modes de 1835 et des perruquiers romantiques de cette époque pourront témoigner qu’à Paris, les gamins blasés n’auraient point pris la peine de suivre un monsieur coiffé à la Louis XIV. Tout était permis, en fait de toisons.
Ysole, heureuse et toute palpitante, saisit les mains de ce demi-dieu, et voulut les porter à ses lèvres.
Il daigna l’arrêter très galamment et la baisa au front avec une souveraine noblesse.
– Mon prince! monseigneur! mon Louis! dit la jeune fille d’une voix contenue, où la tendresse éclatait malgré elle, quand vous ne venez pas j’ai toujours peur de m’éveiller de mon beau rêve.
Comme il ouvrait la bouche pour répondre, elle mit un doigt sur ses lèvres et montra Suavita endormie.
– Ah! fit le prince, la petite sœur malade! Laissons-la reposer, mon bel ange, et venez sur la terrasse, d’où nous pourrons voir le signal, rien qu’en levant les yeux. Je n’ai pas besoin de vous dire que si je suis en retard, c’est que je m’occupais de vous.
Il lui offrit son bras où elle appuya ses deux mains croisées pour le contempler avec une dévote admiration.
– C’est si bien, un rêve! reprit-elle en extase, le petit-fils de Henri IV d’un côté, et de l’autre, moi… une pauvre fille!
– Souvenez-vous, répliqua le prince, que le Béarnais, mon vénéré aïeul, ne demandait pas mieux que d’épouser sa belle Gabrielle. Le général de Champmas vaut bien ce vieux canonnier d’Estrées, dont le château était un mauvais lieu campagnard. J’ai envie de jurer un peu ventre-saint-gris pour vous dire que jamais plus adorable front ne mérita une couronne royale.
Il effleura cet adorable front d’un baiser de cour et la beauté d’Ysole rayonna comme si un regard du soleil l’eût touchée.
– Est-ce que vous avez quelque chose de nouveau, mon prince? demanda-t-elle: j’entends pour vous, pour vos droits?
– Mes droits? répondit-il en riant. Ceux qui sont en exil et qu’on appelle la branche aînée de Bourbon les ont mis bien bas, mes droits… et les bourgeois de la branche cadette ne me paraissent pas décidés à lâcher les douceurs de la liste civile. Mes droits sont ridicules, chère bien-aimée. On s’en moque au faubourg Saint-Germain comme aux Tuileries, mais patience! Dois-je vous dévoiler mon égoïsme, charmante Ysole? Mon amour eût, certes, suffi à me mettre à vos genoux, prêt à combattre des géants sur un signe de votre blanche main… Mais quand notre prisonnier va être libre, j’espère bien avoir acquis à ma cause un des meilleurs officiers généraux de l’armée française.