Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Au centre de la table un vieillard était assis dans un fauteuil de bureau à dos circulaire et en cuir.
De l’autre côté de la table, quatre messieurs d’apparence bourgeoise et cossue occupaient également des fauteuils. Sur le canapé une femme jeune encore, très élégante et remarquablement belle, prenait place à côté d’un homme à robuste carrure, dont le visage énergique exprimait une singulière intelligence.
Le vieillard avait atteint les dernières limites de l’âge, on lui aurait donné cent ans. À dix pas, il faisait l’effet d’un ivoire magique.
C’était une figure calme et froide, immobile jusqu’à faire naître l’idée de la pétrification.
Ses traits avaient dû être beaux, mais l’aspect vitreux de ses prunelles faisait peur.
Il lisait, sans lunettes, d’une voix faible et placide, un cahier ouvert devant lui et chargé de cette écriture large, ronde, évasée qui fait connaître les actes et contrats du dernier siècle.
Le cahier, cependant, ne datait pas de si loin. C’était la main de l’écrivain qui avait cent ans.
Les autres assistants écoutaient.
– Mes enfants, dit le vieillard, interrompant sa lecture au moment où il achevait le préambule de son acte, je vous prie de m’accorder une scrupuleuse attention. Les affaires sont les affaires. Je suis fâché que l’héritier de l’infortuné fils de Louis XVI ne soit point ici, car il s’agit spécialement de ses intérêts, et le présent travail lui est dû en grande partie.
Avant que ces mots: «fils de Louis XVI», eussent été prononcés, un étranger, introduit par hasard dans ce pacifique conciliabule, aurait cru assister à une séance commerciale ou industrielle. Cela ressemblait à quelque conseil d’administration où cette belle personne du canapé se fût égarée pour un motif quelconque.
J’ai vu des dames faire l’ornement de plus d’une assemblée générale.
Après que ces mots: «fils de Louis XVI», eurent été prononcés, l’intrus, changeant d’avis, aurait, certes, eu l’idée d’une de ces dévotes conspirations, organisées dans quelque trou, par des bourgeois moisis et des gentilshommes archimyopes, en faveur d’un faux prophète quelconque, Naundorf, Richemond, Pimprenelle ou Patouillet.
Les Louis XVII abondaient; l’un d’eux pouvait bien avoir un héritier.
Et ici, la physionomie du vieillard président cadrait merveilleusement avec le caractère de la réunion, ainsi que la présence de cette charmante dame, gracieusement appuyée au dossier du canapé.
Mais ces coquins de mots, précisément, amenèrent un sourire moqueur à toutes les lèvres, ce qui n’eût point manqué de dérouter les conjectures de l’intrus.
Le vieillard parut mécontent de ces sourires, mais pas trop. Il ajouta débonnairement:
– Mes enfants, il ne faut pas se fâcher; j’ai toujours remarqué qu’il est bon de jouer la comédie même entre soi: cela entretient. On ne saurait mettre trop de soin aux petites choses. Les affaires sont les affaires. Du temps que j’avais le malheur de porter un déguisement, je couchais avec mon faux nez.
La belle dame montra ses dents perlées en un sourire de franche gaieté.
– Toi, Marguerite, reprit le vieil homme, tu es une effrontée, mais tu me comprends, et il n’y a peut-être que toi pour me bien comprendre, mon ange.
La belle dame hocha la tête et dit:
– Père, puisqu’il est bon de jouer la comédie, même en famille, pourquoi ne m’appelez-vous pas de mon nom de théâtre?
– Très bien! madame la comtesse de Clare! Vous avez raison et vous irez loin, si votre comte ne vous écrase pas la tête d’un coup de talon, en route.
– Je suis là! murmura l’homme du canapé.
– C’est juste, et tu es un rude coquin, Toulonnais, mon fils, dit le vieil homme, qui partagea un paternel sourire entre lui et la comtesse. Travaillez bien, amusez-vous bien, la vie n’a qu’un temps, et ce temps passe comme un éclair. Un des assistants, figure austère et amère, dit sèchement:
– S’il vous plaît, l’ordre du jour!
– Et faisons vite, ajouta un beau grand garçon, vêtu avec élégance, dont les traits pâles accusaient une nuit de fatigue ou d’orgie.
Le vieillard répliqua, sans rien perdre de la placidité de son accent:
– Monsieur l’abbé, nous sommes à vos commandements et toi, Corona, mon neveu, la paix! Un de ces matins, nous nous expliquerons au sujet de ma petite Fanchette, que tu ne rends pas heureuse, et qui t’étranglera quelque nuit dans ton lit. Ah! ah! neveu, gare à toi! ce sera bien fait!
Celui qu’on appelait Corona haussa les épaules, mais il devint plus pâle.
Mes lecteurs d’habitude et ceux qui, par fortune, auraient parcouru les deux premières séries [2] des Habits Noirs me pardonneront ici une explication courte et nécessaire.
Le présent récit, comme action, n’a point de connexité avec les deux autres dont il n’est en aucune façon la suite. Les seuls personnages communs aux trois drames sont les Habits Noirs eux-mêmes.
Les gens rassemblés dans cette chambre, ce vénérable et doux vieillard, cette femme élégante et souverainement distinguée, son compagnon à l’énergique regard, M. l’abbé, le comte Corona et les autres étaient les Habits Noirs ou du moins l’état-major de cette criminelle association, organisée si fortement, conduite si habilement, qu’après avoir épouvanté deux grands pays pendant les trois quarts d’un siècle, elle n’a laissé dans nos fastes judiciaires qu’une trace insignifiante.
L’affaire relatée dans les causes célèbres, sous ce titre: Les Habits Noirs, n’eut en effet pour héros que les comparses d’une puissante affiliation, que les goujats d’une terrible armée.
Il y a à parier même que les Habits Noirs de nos causes célèbres étaient des contrefacteurs. Rien dans le procès ne prouve qu’ils appartenaient à la redoutable frairie du scapulaire corse.
Si j’en parle si net, c’est que je sais. Il faut me pardonner: c’est tout ce qui m’est resté de mon long et triste voyage autour de la préfecture de police.
Là – au lieu même qui fait le titre de ce livre -, dans la rue de Jérusalem, en une maison qu’il ne m’est point permis de désigner, car la maison a laissé des souvenirs et l’homme est presque célèbre, je rencontrai un homme, vivant répertoire de ce qui touche aux Habits Noirs.
Un Corse, un serviteur de la maison Bozzo-Corona – un Habit-Noir.
Qu’on me pardonne ce que j’ai écrit et aussi ce que j’écrirai sans doute, car il y a dix romans encore dans les souvenirs à moi laissés par cet homme.
Cela dit, je résume en peu de mots ce qu’il faut savoir pour comprendre.
Les Habits Noirs viennent d’Italie. Les Veste Nere (2e camorra de Naples et des Abruzzes) étaient connues dès le milieu du dernier siècle. Leur chef, Frère-Diable (Fra Diavolo) était immortel à la façon des Pharaons d’Égypte. Les hommes tombaient, le nom restait debout. Le titre de Fra Diavolo était: Il Padre d’ogni (le Père-à-tous).
Le dernier Père-à-tous de la 2e camorra, qui combattit longtemps, refoulé dans les Calabres, pendant les guerres de l’Empire, avait nom le colonel Bozzo. Il fut exécuté à Naples, dit l’histoire, en 1806.
[2] Voir les Habits Noirs et Cœur d'Acier.