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READ-E-BOOK » Социально-философская фантастика » Les monades urbaines [The World Inside - fr]
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Les monades urbaines [The World Inside - fr]

Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:

L’an 2381.
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
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Il fait le trajet inverse ! 480, 479, 476, 475 ! Une cité sous l’autre. À chaque niveau, un millier de boîtes recelant des surprises délicieuses. Bonjour, je suis Dillon Chrimes. Puis-je être vous un moment ? Et vous ? Et vous ? Et vous ? Êtes-vous heureux ? Non ? Mais avez-vous vu ce monde fantastique dans lequel vous vivez ?

Quoi ? Vous voudriez un plus grand intérieur ? Vous voulez voyager ? Vous n’aimez pas vos enfants ? Ni votre travail ? Vous éprouvez un vague sentiment d’insatisfaction ? Idiot. Venez avec moi, venez d’étage en étage, et voyez ! Décollez ! Aimez ! Aimez !

— C’est tellement bon ? lui demande Alma. Tes yeux brillent.

— Je ne peux pas décrire.

Sa voix n’est qu’un murmure. À travers la colonne des services, il plonge en deçà de Reykjavik, puis il flotte à nouveau jusqu’à Louisville. Tous les points entre les fondations et le faîte s’entrecoupent simultanément. C’est un océan d’esprits ardents. Un crépitement d’identités enchevêtrées. Il se demande l’heure qu’il peut être. Son voyage est censé durer cinq heures. Il est toujours soudé à la femme – il croit en déduire qu’il n’y a pas plus de dix ou quinze minutes qu’il a commencé, mais peut-être y a-t-il plus longtemps. À présent les choses deviennent très tangibles. Tout en dérivant dans le bâtiment, il touche des murs, des sols, des écrans, des visages, des étoffes. Il craint que ce ne soit le signe de la descente. Mais non. Non. Au contraire, il grimpe encore. La simultanéité augmente. Il est noyé de perceptions. Des êtres se déplacent, parlent, dorment, dansent, s’accouplent, se penchent, attrapent, mangent, lisent. Je suis vous tous. Vous êtes partie de moi. Il peut aussi se concentrer parfaitement sur certaines personnalités à son gré. Voici Electra, voici Nat le dresseur spectral, voici Mamelon Kluver, voici un sociocomputeur inquiet du nom de Charles Mattern, voici un administrateur de Louisville, voici un paupo de Varsovie, voici… voici celui-ci… voici celui-là… les voici… me voici. Voici la monade bénie tout entière.

Oh, que c’est beau ! Oh, que j’aime ! Oh, la voici, la vérité ! Oh !

Quand il redescend, il voit une femme brune couchée en boule dans un coin d’une plate-forme. Elle dort. Il ne peut se rappeler son nom. Il touche sa cuisse et elle se réveille presque aussitôt, les yeux papillotants.

— Bonjour, dit-elle. Bon retour.

— Comment vous appelez-vous ?

— Alma Clune. Tes yeux sont tout rouges.

Il hoche la tête. Il sent peser sur lui le poids du bâtiment. 500 étages appuyant sur son crâne, 499 poussant sous ses pieds. Les deux forces se rejoignent quelque part assez précisément du côté de son pancréas. S’il ne part pas en vitesse, ses organes vont sûrement éclater. Il ne lui reste plus que des bribes de son voyage. Des flammèches éparses de débris obscurcissent sa pensée. Derrière ses yeux, il perçoit la vague impression de colonnes de fourmis émigrant d’étage en étage.

La femme s’approche de lui. Elle veut l’apaiser. Il se dégage de son étreinte et se précipite sur ses vêtements. Un cône de silence l’isole. Il va aller vers Electra, décide-t-il, et essayer de lui expliquer où il était et ce qui lui est arrivé. Peut-être alors pleurera-t-il et se sentira-t-il mieux. Il quitte la femme sans la remercier pour son hospitalité. Au lieu du descenseur qu’il cherchait, il trouve un ascenseur et le prend. Il accepte d’obéir au hasard. Il arrive au 530e. Rome ! Il marche vers le centre sonore. L’obscurité règne ici. Les instruments sont toujours sur la scène. Il se dirige calmement vers le vibrastar. Il le branche. Ses yeux sont humides. Il fouille en lui et exhume quelques images fantômatiques de son voyage. Les visages. Les mille étages. L’extase. Oh, que c’est beau ! Oh, que j’aime ! Oh, la voici la vérité ! Oh ! Il a dû ressentir cela. Mais c’est bien fini. Il ne lui reste qu’un léger sentiment de doute. Est-ce ainsi que ce devait être ? se demande-t-il. Est-ce ainsi qu’il faut que ce soit ? Est-ce le mieux ? Ce bâtiment ? Cette ruche disproportionnée ? Ses mains caressent les projectrons ; ils sont chauds et vibrants sous ses doigts. Il les presse à l’aveuglette et des couleurs aigres fusent de l’instrument. Il branche les sons ; les bruits qui sourdent lui font penser au frottement de vieux os sur des chairs molles. Quelque part, quelque chose a mal tourné. Il aurait dû s’en douter. On monte, on monte, puis il faut tout dégringoler. Mais pourquoi faut-il que la chute soit tellement vertigineuse ? Il n’a plus envie de jouer. Il reste quelques minutes ainsi avant d’éteindre l’instrument et partir. Il va rentrer à pied. San Francisco est à 160 niveaux d’ici. Ce n’est pas tellement loin ; il sera chez lui avant l’aube.

4

Jason Quevedo habite à Shangai… enfin, tout juste ; son appartement est au 761e niveau. Un étage plus bas, et il se trouverait à Chicago, ce qui n’est pas un endroit convenable pour un intellectuel. Son épouse Micaela lui reproche souvent son incapacité professionnelle, cause, d’après elle, de leur statut inférieur dans la cité. Micaela est bien le genre de femme à répéter fréquemment ces choses-là à son époux.

Jason passe la plus grande partie de ses heures de travail à Pittsburgh. C’est là que sont conservées les archives. Étant historien, il a besoin de consulter les documents qui rapportent comment cela s’est passé avant. Il effectue ses recherches dans un petit box froid et humide de Pittsburgh, au 185e étage presque au centre. En réalité, rien ne l’oblige à se déplacer ainsi ; il pourrait très bien recevoir toutes les informations nécessaires sur le pupitre électronique de son appartement. Mais il considère que c’est flatteur d’un point de vue professionnel d’avoir un bureau personnel où il peut compulser, analyser, et étudier sa documentation. C’est à peu près les arguments qu’il avait employés quand il avait fait la demande d’un bureau. « La tâche qui consiste à recréer des époques antérieures est particulièrement délicate et complexe, et elle doit être accomplie dans des conditions optimales pour… »

La vérité est que s’il n’avait pas une bonne raison lui permettant d’échapper chaque jour à Micaela et à leurs cinq enfants, il deviendrait certainement anomo. Les frustrations et les humiliations accumulées le pousseraient à commettre des actes antisociaux, peut-être même violents. Il sait trop bien que les asociaux n’ont pas leur place dans une monade urbaine. Si jamais il perdait son sang-froid et se laissait aller à une conduite blasphématoire, ils le jetteraient dans la chute et récupéreraient sa masse en énergie. C’est pourquoi il se montre prudent.

C’est un homme de petite taille. Des yeux verts. Des cheveux blonds clairsemés. Il parle doucement, sans jamais élever le ton. Un jour de l’été dernier, à une party, la belle Mamelon Kluver lui avait dit de sa voix de gorge :

— Vous ressemblez à un volcan endormi. Vous explosez brusquement, étonnamment, passionnément.

Il pense qu’il se peut qu’elle ait raison, et le craint.

Il est désespérément amoureux de Mamelon Kluver depuis peut-être trois ans – en tout cas, certainement depuis cette fameuse party. Il n’a jamais osé la toucher. L’époux de Mamelon est le célèbre Siegmund Kluver. Bien qu’il n’ait pas encore quinze ans, celui-ci est déjà considéré partout comme un des futurs maîtres de la monade. Ce n’est pas que Jason appréhende une objection quelconque de l’époux légitime. Dans une monade urbaine, nul homme n’a le droit de refuser son épouse au désir d’un autre. Jason ne s’inquiète pas non plus de Micaela. Il connaît ses privilèges. Il a simplement peur de Mamelon. Et peut-être de lui.

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