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Les monades urbaines [The World Inside - fr]

Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:

L’an 2381.
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
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donner

donner

et finir ! À lui le dernier accord. Tout faire sauter ! Il termine sur une conjonction planétaire hexagonale et une triple fugue – un ultime paroxysme de dix secondes… et il coupe. Aussitôt s’élève un mur de silence de quatre-vingt-dix kilomètres de hauteur. Cette fois-ci, c’est fait. Il a vidé les cerveaux, décervelé les crânes creux. Tremblant, ébloui par les lumières, il reste assis, se mordant les lèvres pour réprimer son envie de pleurer. Il n’ose même pas lever les yeux sur ses camarades musiciens. Combien de temps passe-t-il ainsi ? Cinq minutes, cinq mois, cinq siècles, cinq millions d’années ? Puis arrive la réaction. C’est un tonnerre d’applaudissements. Tout Rome s’est levé, hurlant, se frappant les joues (la marque d’estime la plus élevée) – 4 000 personnes se dressant de leurs sièges confortables pour frapper leurs joues de leurs paumes ouvertes. Dillon jette sa tête en arrière dans un rire éclatant. Il se lève, salue, désigne de la main Nat, Sophro, et les autres. C’est vrai que nous étions meilleurs ce soir. Même ces Romains s’en sont aperçus. Pourtant en quoi l’ont-ils mérité ? En étant aussi lourdauds ? Peut-être est-ce à cause de cela, pense Dillon, qu’ils ont extirpé le meilleur de nous. Pour les retourner. Et c’est ce que nous avons fait. Nous les avons projetés hors de leurs misérables crânes poreux.

L’ovation continue.

Bien. Bien. Nous sommes de grands artistes. Maintenant il faut que je sorte de là, avant de redescendre trop bas.

Il évite toujours la compagnie des autres membres du groupe après un concert. Ils ont découvert que moins ils se voyaient en dehors de la scène, mieux ils collaboraient professionnellement. Il n’y a pas d’amitié à l’intérieur du groupe, pas même de relations sexuelles. Ils sentent que toute liaison sexuelle, hétéro, homo, ou multiple serait leur fin – ils font l’amour en dehors – ils ont leur musique pour les unir.

Le public commence à se presser vers les sorties. Sans dire au revoir à personne, Dillon descend par la trappe d’évacuation des artistes et se retrouve à l’étage inférieur. La transpiration a froissé et mouillé ses vêtements – ils sont humides et inconfortables. Il faut qu’il s’en occupe au plus vite. Il ouvre la première porte qu’il trouve au 529e. Un couple est là, seize, dix-sept ans, accroupi devant l’écran. Lui est nu. Elle n’est vêtue que de bonnets sur ses seins. Il est évident qu’ils sont en train de voyager tous deux sous une drogue des plus dures, mais ils ne planent pas encore assez haut pour ne pas le reconnaître.

— Dillon Chrimes, hoquète-t-elle.

Son cri aigu réveille deux ou trois enfants.

— Salut, répond-il. Je veux seulement utiliser la douche. D’accord ? Je ne veux pas vous déranger. Je ne veux même pas parler. Je plane encore.

Il se déshabille et passe sous la douche. Les particules bourdonnent doucement et crépitent sur sa peau, le débarrassant de ses impuretés. Quand il a terminé, c’est au tour de ses vêtements. La fille s’approche de lui en rampant. Elle a ôté ses bonnets ; les marques blanches du métal sur les proéminences dansantes de chair rose virent rapidement au rouge. Elle s’agenouille devant lui. Ses mains remontent le long des cuisses. Ses lèvres se posent sur ses reins.

— Non, l’arrête-t-il. Non.

— Non ?

— Je ne peux pas ici.

— Pourquoi ?

— Je voulais simplement me nettoyer. Je puais. Ce soir, je dois aller au 500e étage.

Les mains cherchent à s’immiscer entre ses jambes. Il les enlève gentiment, puis il se rhabille. La fille le regarde faire, atterrée.

— Tu ne veux pas ?

— Non. Pas ici. Pas ici.

Elle le suit des yeux tandis qu’il se dirige vers la porte. Elle a l’air secouée. Dillon en est attristé, mais cette nuit il a un but : le centre du bâtiment. Il doit y aller. Demain, décide-t-il, je reviendrai la voir, et je lui expliquerai tout. Il note mentalement le numéro de la porte. 529 08. Personne n’est censé choisir, mais il s’en fiche – il reviendra la voir ; il le lui doit. Demain.

Il va au distributeur d’extase qui se trouve dans le hall et passe sa commande, composant son coefficient de métabolisme sur le clavier électronique. La machine enregistre sa demande et, quelques secondes plus tard, la pilule est là. C’est une dose pour cinq heures, réglée pour commencer à faire son effet dans douze minutes. Il l’avale, et entre dans le descenseur.

500e niveau.

C’est le point médian de l’immeuble, ou du moins ce qui s’en approche le plus. Peut-être est-ce une lubie métaphysique, mais il s’en fiche. C’est ce qu’il veut. Il n’a pas perdu la faculté de jouer. C’est pourquoi nous autres artistes connaissons le bonheur, parce que nous savons rester jeunes. Il lui reste onze minutes à attendre. Il prend un couloir et commence à ouvrir les portes. Dans le premier appartement il découvre un trio, deux hommes et une femme.

— Excusez-moi, dit-il.

Dans le second, trois filles. Un instant, il est tenté, puis il renonce. De toute façon, elles semblent très occupées toutes les trois.

— Pardon, pardon, pardon.

Dans le troisième, c’est un couple d’âge moyen. Ils lui jettent un regard d’espoir, mais il ne reste pas.

Enfin, il trouve ce qu’il cherche. Une fille brune, seule. Elle semble triste. Son époux est certainement parti en promenade nocturne, et personne n’est venu pour elle. C’est la raison de son humeur maussade. Elle doit avoir une vingtaine d’années – un nez joliment droit, des yeux brillants, une belle poitrine, une carnation mate. Ses paupières lourdes, qui l’enlaidiront peut-être d’ici à une dizaine d’années, lui donnent un regard profond et sensuel. Elle doit ruminer ses sombres pensées depuis des heures, pense Dillon, parce qu’elle ne se dégèle pas tout de suite – il se passe bien quinze secondes avant qu’elle ne comprenne qu’il vient pour elle.

— Salut, dit-il. Souriez. Pourquoi ne souriez-vous pas ?

— Je vous connais. Vous êtes du groupe cosmique ?

— Oui. Je suis Dillon Chrimes. Le vibrastar. On a joué à Rome ce soir.

— À Rome, et vous venez à Bombay ?

— Quelle importance ? J’ai des raisons personnelles philosophiques. Je veux me trouver au centre de la tour, vous comprenez ? Ou du moins le plus près possible. Ne me demandez pas d’expliquer.

Il regarde autour de lui. Six enfants sont dans leur couchette. Un est réveillé. C’est une petite gamine maigrichonne, d’au moins neuf ans, possédant le même teint olivâtre que sa mère. Si l’enfant a neuf ans, la mère ne doit pas être aussi jeune qu’elle le paraît. Vingt-cinq ans, peut-être. Dillon ne s’en formalise pas. Bientôt, il va pouvoir s’accoupler avec toute la monade, tous les êtres de tous les âges, de tous les sexes, de tous les genres.

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