Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
— Tu dois savoir que je vais voyager. Je suis sous multiplexer. Je vais partir dans six minutes.
— Alors nous n’avons pas beaucoup de temps, dit-elle, se caressant les lèvres. Il faut que tu sois en moi avant de décoller.
— C’est ainsi qu’il faut partir ?
— Tu ne le savais pas ?
— C’est la première fois, avoue-t-il. Je n’en ai jamais pris encore.
— Moi non plus. J’ignorais même qu’on continuait à en prendre. Mais j’ai entendu parler de ce qu’il faut faire.
Elle se dévêt prestement. Ses seins sont lourds avec de larges aréoles brunes. Ses jambes sont étonnamment minces, presque maigres, formant un creux à l’intérieur de ses cuisses. Il existe une légende à propos des filles bâties de cette façon, mais Dillon n’arrive pas à se la rappeler. Il se déshabille à son tour. La drogue a commencé à faire son effet un peu plus tôt que prévu – les murs se mettent à frissonner, les lumières deviennent floconneuses. Étrange. Pourtant le dosage avait dû être calculé en fonction de son état d’excitation après le concert. Peut-être son métabolisme avait-il légèrement basculé, se concentrant particulièrement sur les sons et les lumières. Ce n’est pas grave. Il s’avance sur la plate-forme de repos.
— Quel est ton nom ?
— Alma Clune.
— J’aime ce nom. Alma.
Elle le prend dans ses bras. Il craint que ce ne soit pas pour elle une expérience sexuelle bien extraordinaire. Quand le multiplexer se sera emparé de lui, il doute d’être encore capable de répondre correctement à ses désirs de femme – de toute façon, l’élément temps lui interdit toute forme de prélude érotique. Elle semble d’ailleurs en être consciente.
— Pénètre-moi, dit-elle. Ne crains rien. Je suis déjà excitée. (Il entre en elle. Leurs deux langues se cherchent. Elle l’encercle de ses cuisses nerveuses. Il s’allonge sur elle.) Tu décolles ? demande-t-elle.
Il va et vient en elle pendant un moment sans répondre.
— Je crois que ça commence. C’est comme si j’avais deux filles à la fois. Comme s’il y avait un écho.
Son sexe s’enflamme. Il ne voudrait pas tout gâcher en jouissant avant que la drogue fasse son effet. D’un autre côté, si elle est du type rapide, il aimerait l’amener à l’orgasme. Il doit lui rester encore une minute et demie. Tous ces calculs le refroidissent quelque peu, mais soudain plus rien n’a d’importance.
— Ça arrive, chuchote-t-il. Oh ! Dieu, je décolle !
— Doucement, doucement, murmure la femme. Ne te presse pas. Lentement… lentement… C’est bon. Ne t’inquiète pas pour moi. Pars, si tu veux.
Va-et-vient. Va-et-vient. Il se sent se multiplier. Son esprit se dilate. La drogue le rend psychosensitif, abolissant les barrières chimiques dans son cerveau qui bloquent les trajets télépathiques. Dorénavant, il peut percevoir les informations sensorielles de ceux qui l’entourent. À chaque instant, son champ de perception s’élargit de plus en plus. Au paroxysme, prétend-on, chaque œil et chaque oreille dans la monade devient vôtre – une infinité de réponses vous assaille – on est tout le monde à la fois. Est-ce vrai ? Les autres esprits peuvent-ils se transvaser dans le sien ? Il commence à le croire. Il voit son âme avide et immense engloutir et absorber Alma. Maintenant, il est lui et elle ensemble – chaque fois qu’il s’enfonce dans le chaud fourreau de la femme, il sent aussi le glaive embrasé vibrer dans ses propres entrailles. Ce n’est que le début. Maintenant, il englobe les enfants d’Alma. La petite fille de neuf ans encore impubère. Le bébé gazouillant. Il est les six enfants et leur mère. Comme c’est facile ! Il est aussi la famille de l’appartement contigu. Huit enfants, la mère, le promeneur nocturne venu du 485e étage. Il s’étend au niveau supérieur et à celui du dessous. Dans les couloirs. De multiples en multiples de lui-même, il prend possession de tout le bâtiment. Des strates d’images de toutes sortes le recouvrent : 500 étages au-dessus, 499 en-dessous lui apparaissent en une vertigineuse pile de 999 sillons horizontaux, telles de minuscules stries peuplées de fourmis formant une colonne géante. Et il est toutes les fourmis à la fois. Pourquoi a-t-il tant attendu pour tenter cette expérience ? Devenir une monade urbaine à lui tout seul !
Maintenant il est capable de couvrir vingt étages vers le haut et vers le bas. Et il s’étend toujours. De lui s’étirent des cirrhes dans toutes les directions. Ce n’est que le commencement. Sa substance se mélange avec la totalité du bâtiment.
Sous lui, Alma chavire et bascule. Pelvis contre pelvis. Il a vaguement conscience d’elle, tandis qu’elle gémit doucement de plaisir. Mais une seule particule de lui est engagée dans leur corps à corps. Le reste de lui rôde dans les cités de Monade Urbaine 116. Aucun endroit ne lui est étranger. Il est à Boston, Londres, Rome, Bombay. Des centaines d’intérieurs. Des milliers. Un essaim gigantesque d’abeilles bipèdes. Il est cinquante nourrissons piaillant dans trois appartements londoniens. Il est deux Bostoniens âgés dans leur 5 000e congrès sexuel. Il est un garçon de treize ans en pleine puberté, errant au 483e étage à la recherche d’une femme. Il est six couples s’échangeant dans un dormitoir de Londres. Il s’étire encore – il va de San Francisco à Nairobi. Le processus s’accélère. Il essaime de plus en plus loin. Il contient Tokyo. Il contient Chicago. Il contient Prague. Il annexe Shangai. Il annexe Vienne. Il annexe Varsovie. Il annexe Tolède. Paris ! Reykjavik ! Louisville ! Louisville ! Du plus bas au plus haut ! Il est devenu 881 000 personnes disséminées sur 1 000 étages. Son âme s’est étirée à ses limites. Son cerveau absorbe toujours et toujours. Les images défilent dans son crâne – multiples réalités – des traînées huileuses de fumée charrient des visages, des yeux, des doigts, des sexes, des sourires, des langues, des coudes, des profils, des sons, des peaux. Ils s’engrènent mollement les uns dans les autres, s’unissent et se déparent. Il est tout et partout à la fois. Dieu soit loué ! Pour la première fois de sa vie, il comprend la nature de cette organisation si délicate qu’est une société. Il voit les groupes et les classes sociales, et le jeu subtil des arrangements qui lient l’ensemble. Et tout est merveilleusement beau. C’est la même chose d’harmoniser cet ensemble de cités que d’accorder un groupe cosmique : tout doit être relié, chaque être et chaque chose appartenant à tout le reste. Le poète de San Francisco est partie intégrante du paupo de Reykjavik et inversement. Le petit arriviste volontaire de Shangai est partie intégrante du Romain ayant accepté son échec et inversement. Que restera-t-il de tout cela, s’inquiète Dillon, quand je redescendrai ? Ses milliers d’âmes tourbillonnent en un manège insensé.
Il est esprit et sexe. Il vit aussi les centaines de milliers d’actes tels qu’ils se déroulent autour de lui. Les cuisses ouvertes, les croupes offertes, les bouches haletantes. Il perd sa virginité et en prend une ; il se donne à des hommes, des femmes, des garçons, des filles ; il est agresseur et agressé ; il fait jouir, ne fait pas jouir ; il empale triomphalement et débande honteusement, il pénètre et est pénétré, il prend du plaisir et en donne, il demande l’orgasme et le refuse.
Il transperce mentalement la tour. Il monte ! Monte ! 501, 502, 503, 504, 505 ; 600 ! 700 ! 800 ! 900 ! Il est sur l’aire d’atterrissage, au sommet, contemplant la nuit. Tout autour de lui, des tours, les monades voisines, 115, 117, 118. Une foule. Il lui est arrivé de se demander à quoi ressemblait la vie dans les autres bâtiments de la constellation des Chipitts. À présent il s’en fiche. Il y a tant de merveilles dans 116. Plus de 800 000 existences s’y entrecroisent. Certains de ses amis à San Francisco prétendent parfois que ce fut une infamie de transformer ainsi la Terre, d’entasser des milliers et des milliers d’êtres dans de gigantesques unités d’habitation, d’avoir créé ces ruches humaines. Comme ils ont tort, ces grincheux ! S’ils pouvaient seulement vivre ce qu’il vit et voir ce qu’il voit – goûter la riche complexité de notre monde vertical.