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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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— Cochons ! Cochons !

Nicolas ne fut ni surpris ni peiné de le voir tomber d’un seul bloc. Il lui semblait subitement que tout cela était normal et sans mystère. Lui-même s’écroulerait ainsi dans quelques instants. Et il ne se trouverait personne pour le plaindre.

La voix de Zagouliaïeff le fit sursauter :

— Ils ont amené des mitrailleuses. On se replie…

— Lâcher la barricade ? demanda Nicolas d’un air égaré.

— Tu préfères qu’on nous extermine jusqu’au dernier ? C’est foutu. Il faut décamper. Attrape le drapeau rouge.

Une cinquantaine de pas séparaient la barricade de l’école. Cet espace libre était labouré par les balles de mitrailleuses et les éclats de shrapnell. Cependant, il fallait le traverser, coûte que coûte.

— En file indienne, commanda Zagouliaïeff.

Mais seuls Nicolas et Antyp lui obéirent. Les autres reposaient, blessés ou frappés à mort, dans un chaos de planches et de tôles démantelées.

— On les laisse ? demanda Nicolas.

— Que veux-tu faire d’autre ? dit Zagouliaïeff avec colère. Pas de sentiment. En route.

Ils partirent en rampant dans la neige. Nicolas tenait le drapeau rouge serré contre sa poitrine. Là-bas, sur la barricade éventrée, gisaient les corps de douze camarades, flasques, souillés de poudre et de sang. Le canon tapait toujours dans cette matière morte.

Le lendemain, 18 septembre, l’usine Prokhoroff tombait aux mains de l’armée. Ce jour-là, Nicolas et Zagouliaïeff partirent pour Saint-Pétersbourg en traîneau. Le 20 du même mois, les derniers révolutionnaires, délogés de leurs retranchements, étaient arrêtés ou exterminés sur place. L’opération avait fait, des deux côtés, dix-huit mille morts et plus de trente mille blessés. Le général Doubassoff publia dans les journaux une proclamation triomphale :

« En m’adressant aux parties de la population et de la presse qui sont restées de bonne foi, je tiens à leur faire remarquer que tout militaire, appelé à agir dans les circonstances actuelles, subit une cruelle épreuve pour l’esprit et pour la volonté : il est déchiré par la lutte entre la conscience de son devoir suprême et de sa parenté avec l’adversaire, follement soulevé contre lui… »

L’insurrection étouffée, Moscou se réveilla de son engourdissement. Ceux-là mêmes qui avaient aidé les révolutionnaires à dresser des barricades n’étaient pas fâchés d’apprendre que l’ordre et la sécurité étaient revenus dans la ville. La Russie avait une Douma, les libertés de réunion et de presse étaient pratiquement acquises. Les autres libertés naîtraient en temps voulu, lentement préparées, pacifiquement proclamées par le tsar sur les instances de la nouvelle Assemblée législative.

Michel et Tania se rendirent à l’église pour remercier le Ciel de leur avoir épargné l’épreuve d’une révolution. Et Volodia accepta de les accompagner. Le péril étant passé, il reprenait un peu d’assurance.

— J’ai confiance dans l’avenir de la Russie constitutionnelle, disait-il. Les partis apprendront à se connaître. Une vie politique naîtra sur les décombres de l’autocratie.

Au mois de janvier, Malinoff remit à l’impression un manuscrit intitulé : Vanka sur ma barricadeDe l’avis de son éditeur, ce livre était supérieur à tout ce qu’il avait écrit jusqu’à ce jour.

CHAPITRE XX

Après la signature de la paix de Portsmouth, Akim fut réaffecté à son régiment d’origine et dirigé sur la petite ville polonaise où il avait servi avant la déclaration des hostilités. La grève des chemins de fer, qui s’était étendue au transsibérien, retarda considérablement l’évacuation des armées de Mandchourie. En route, Akim apprit les désordres de Moscou, les émeutes nationales dans les provinces baltiques et en Pologne, et la décision impériale accordant enfin la Douma. Mais il ne croyait pas que les troubles révolutionnaires fussent susceptibles de bouleverser la cité quiète et laborieuse qu’il avait connue avant la guerre.

La ville était morne, vieillotte et sale. Une place circulaire marquait le croisement des deux voies principales qui coupaient l’agglomération, l’une du nord au sud, l’autre de l’est à l’ouest. La première voie menait de la gare à l’église catholique, la seconde du cimetière à l’école réale. Le palais du gouverneur se trouvait à l’intersection des deux avenues. Il était bâti en pierre de taille, avec des figures de plâtre sous le balcon. Derrière le bâtiment, s’étendait le jardin public, avec une grotte en miniature, deux cascades, des boules de verre et un jet d’eau qui fonctionnait le dimanche. Les autres édifices remarquables étaient la banque, l’hôpital et la synagogue. Vingt mille habitants au plus. Toute la population s’occupait de tissage à la main. On tissait dans les greniers, dans les caves, dans les cours, en plein air, partout. Et les tissus étaient expédiés à Lodz pour le finissage et la teinture.

Des mois s’étaient écoulés depuis qu’Akim avait quitté la ville. À son retour, il retrouvait les pierres et les visages à leurs places habituelles. Le drapeau russe flottait toujours sur le palais du gouverneur. Les Juifs allaient toujours à la synagogue, prêtaient toujours de l’argent, et discutaient toujours, par groupes noirs, au croisement des rues. Les Polonais marchaient toujours la tête haute, pleins d’un orgueil funèbre, d’un patriotisme sombre et méchant. Les métiers à tisser ronflaient toujours à tous les étages des vieilles maisons moisies. Et les soldats, cantonnés dans leurs casernes, aux quatre points cardinaux, faisaient les mêmes exercices et chantaient les mêmes chansons qu’autrefois. Cependant, à toutes ces pierres, à tous ces visages, les événements révolutionnaires de Russie avaient donné une signification nouvelle. Après la déclaration de l’état de siège et le refus du tsar d’étendre à la Pologne les mesures libérales octroyées au reste du pays, les casernes étaient redevenues le symbole d’une autocratie abhorrée. Les nationalistes polonais et les Juifs révolutionnaires, qui formaient la majeure partie de la population, s’entendaient enfin pour haïr l’oppresseur de Saint-Pétersbourg et son armée. Pas question de loger chez l’habitant. Les officiers étaient consignés à la caserne. L’instruction des jeunes recrues s’accomplissait, tant bien que mal, entre deux expéditions de surveillance aux fabriques voisines. Les réunions au mess étaient lugubres. On n’invitait plus les trompettes à chanter jusqu’à l’aube devant une tête de mort remplie de champagne. Déjà, quelques grèves avaient éclaté dans les tissages de la banlieue. Trois magasins russes avaient eu leurs vitres brisées par des manifestants. La troupe était intervenue pour rétablir l’ordre dans une usine de mélasse où les ouvriers avaient organisé un meeting de protestation nationale. Il y avait eu quinze arrestations et deux exécutions sommaires.

Malgré ces incidents, Akim était heureux de retrouver ses camarades et d’endosser à nouveau l’uniforme noir à brandebourgs argent des hussards d’Alexandra. Il revenait de la guerre en héros. Il avait vu le feu. Il avait été blessé, décoré et promu lieutenant depuis quelques semaines. Cette menue satisfaction d’amour-propre tempérait le chagrin qu’il éprouvait à l’idée de la défaite russe en Extrême-Orient et de la menace révolutionnaire à l’intérieur de l’empire.

Deux fois par semaine, le régiment défilait à cheval dans les rues pour se rendre au terrain de manœuvres. Les trompettes sonnaient. Quelques têtes mal éveillées surgissaient aux fenêtres. Des marchands sortaient sur le seuil de leurs boutiques, le bonnet sur le crâne, les pieds chaussés de bottillons en feutre. Akim appréciait en connaisseur ces promenades du petit jour. Une aube sale défaisait le ciel. La terre gelée claquait sec sous le pas des chevaux. Les fourreaux des sabres étaient recouverts de buée. Akim songeait avec délices à l’instant où il lancerait sa monture dans la campagne d’argent fin et de silence. Ce galop matinal était le meilleur moment de la journée, avec la séance au mess des officiers. Le soleil montait, rond et rouge, à l’horizon de perle. Les dernières maisons se dispersaient dans la plaine.

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