Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Dordogne (La)
Là-bas, chez les Arvernes, deux ruisseaux se sont acoquinés à l’ombre des volcans : la Dore, la Dogne. Au pied des orgues de Bort, c’est déjà un fleuve. Car, pour les riverains, la dignité de fleuve que s’arroge la Garonne est abusive, la Dordogne épouse son égale au bec d’Ambès et l’enfant du couple — la Gironde — va se jeter dans l’océan entre deux vins, ceux du Médoc et ceux des côtes de Blaye.
Au fond de la gorge que surplombe mon plateau, on dirait un lac suisse, en plus austère : quatre barrages hydroélectriques ont été construits, les eaux ont submergé des villages de pêcheurs, ainsi qu’une abbaye cistercienne. Souvent, des orages éclatent dans ces gorges, le vent hurle, les torrents sortent de leurs gonds ; c’est romantique. Jadis, les gabarriers embarquaient au port de Spontour avec des cargaisons de bois qu’ils allaient vendre à Libourne. Les plus audacieux poussaient jusqu’à Bordeaux. Les plus malins achetaient des terres marécageuses à Pomerol, ou sur la colline magique de Saint-Émilion. Ils sont devenus riches, certains très riches, de sorte qu’à Libourne les Corréziens font plus ou moins la loi dans le négoce du vin.
Enfant, je taillais des barques dans de l’écorce de sapin et je les lâchais sur un ruisseau qui dévale vers la Dordogne. Destination : les Amériques, aux bons soins de ce facteur qui nous relie à l’Aquitaine et à l’océan.
C’est mon fleuve, très encaissé jusqu’à Argentat où l’ère révolue de la navigation fluviale a aligné sur les quais un bel ensemble de maisons médiévales. Granit et lauzes. C’est à Argentat que Berl et son épouse Mireille se sont mis à l’ombre durant l’Occupation, après le flirt (bref) avec Pétain. C’est près d’Argentat, à Saint-Chamant, dans un manoir pseudo-gothique que Malraux, à partir de 1942, s’est acoquiné avec un réseau de l’AS. Il campait là avec Josette Clotis et leurs deux enfants, et cette escale corrézienne, hachée de séquences dans les maquis, a inspiré des pages des Antimémoires qui hissent la Résistance à l’altitude des tragédies grecques. Une tragédie intime a doublé la mise, car Josette Clotis s’est tuée bêtement à la gare de Saint-Chamant en passant sous les roues d’un tortillard. Malraux était déjà en Alsace, le tempo de l’aventure s’accélérait ; il a néanmoins bénéficié d’une permission pour revoir sa compagne dans une clinique de Tulle.
Le grès rosissant et la tuile romaine commencent à Beaulieu où la gorge se desserre. Il faut longer la Dordogne sur sa rive gauche, par la sous-départementale D116 qui est un comble de bucolisme. On retrouve le fleuve aux marges du Quercy, baignant des bourgs splendides et déjà latins sur les bords : Carennac, Floirac. Par endroits des falaises le toisent ; c’est dans ces parages que l’on situe Uxellodunum, où César remporta une victoire contre les derniers résistants gaulois et prouva sa férocité en faisant couper les mains des prisonniers. Mœurs de l’époque. La Dordogne musarde à Claysse et à Saint-Osoy, près de Martel. Premiers châteaux avant Souillac où elle commence à prendre ses aises. Beaucoup de châteaux sur les hauteurs, lorsqu’on aborde au Périgord, dont celui de Fénelon dans une débauche de verdure, puis celui de feu Joséphine Baker, du côté de La Roque-Gageac et de Beynac. Ces deux joyaux ocre, presque orange sous le soleil, sont littéralement accrochés à la falaise. À éviter l’été, la vallée regorge de touristes qui s’ajoutent aux Anglais à demeure. Il est vrai qu’ils ont occupé l’Aquitaine durant trois siècles. Après Bergerac, le lit s’évase, l’Aquitaine perd ses rondeurs, la Dordogne a encore des entrelacs lamartiniens vers Le Fleix et Sainte-Foy-la-Grande, îlots de protestantisme sur ce grand lac rad-soc du Sud-Ouest. On n’est pas mécontent de passer à Castillon-la-Bataille, où les Anglais se sont fait rétamer (1453, l’année de la prise de Constantinople par les Turcs).
À Fronsac, j’ai du mal à imaginer que le fleuve vient de chez moi. Mes petits bateaux d’écorce sont-ils vraiment passés entre ces vignes ? Ont-ils vraiment atteint Savannah ou Charleston ? J’ai envie de le croire. L’invitation au voyage de la Dordogne ne peut pas être un mirage ; en épousant son cours j’ai toujours l’impression de me rapprocher d’un Graal, et à la pointe de Graves je me vois déjà à l’autre bout de l’Atlantique. La Dordogne, je l’aime dans tous ses états, mais à ses charmes quercynois ou périgourdins, à ses langueurs d’épouse dans l’estuaire, je préfère sa réclusion dans les gorges de granit saturées de verdure sombre, à Spontour ou au Chambon, là où cavalent les ruisseaux à truites et les petits navires fantômes.
E
Écrivains
On tolérera qu’un écrivain français fasse l’amour avec la France en complicité intime avec ses frères plumitifs. Aucun autre pays n’a concédé un tel prestige à ses écrivains, ni aux étrangers d’ailleurs. Que ce prestige ait périclité est un fait de civilisation. Nos classiques n’en trônent pas moins dans le panthéon des lettrés du monde entier et le temps n’est pas si lointain où le peuple français honorait ses écrivains, fût-ce pour des raisons extralittéraires, comme en ont attesté les obsèques d’Hugo (délirantes), de Zola (émouvantes) et de Sartre (nostalgiques). Quand trois cent mille ouvriers crient « Germinal » en sanglotant devant le cercueil d’un écrivain, Zola en l’occurrence, l’histoire de la France et ses littérateurs ont partie intimement liée. Ils ont divorcé depuis, mais des écrivains dûment nobélisés, d’Europe ou des deux Amériques, continuent de venir se faire breveter au quartier Latin, et plusieurs d’entre eux éprouvent encore le besoin d’avoir au moins un nid sous un toit de Paris.
Dans aucun autre pays le terroir, au sens large, n’a sécrété autant d’œuvres littéraires. Surtout lorsque, la France ayant commencé de s’industrialiser, le cocon des origines s’est transmué en un éden perdu. Ou menacé. Ou délaissé. Ou déchu. Partout sur la carte hexagonale, un écrivain m’a précédé, ou bien m’a rattrapé ; je vois forcément son pas dans le miroir de sa plume. D’où l’importance de Simenon dans ma géographie baladeuse. Il a sillonné la France des années vingt et trente, avant que les faubourgs n’aient enserré les villes, même les petites, dans un fouillis de rocades, de cités, de Zup, de Zac et de grandes surfaces. Je l’ai suivi à la trace et certains lieux lui doivent toute la poésie que j’y ai trouvée.
Avant Simenon il y eut Balzac, le grand amour de mes vingt ans. Je l’ai pisté à Paris (bas de la rue Lhomond), à Issoudun, à Limoges, à Alençon, à Arcis-sur-Aube, à Sancerre, à Guérande, en Touraine (Saché, Saumur, Saint-Cyr). Je l’ai cherché autour d’Angoulême car il séjournait parfois chez une certaine Zulma Carraud, dans un manoir au bord de la Charente. Au bout de maintes péripéties en Mobylette sur des routes qui ne menaient nulle part, un paysan m’avait indiqué la maison de Balzac. Mais il s’agissait de l’autre, Guez de Balzac, l’épistolier de l’époque des Mousquetaires.
J’ai cherché, trouvé, retrouvé Chateaubriand en Bretagne, l’autre Châteaubriant dans les tourbes de la Brière, Marcel Aymé dans le Jura, l’enfance de Colette dans la Puisaye, le bonheur selon Chardonne à Barbezieux, le curé de campagne de Bernanos dans le Boulonnais, les adolescents de Mauriac dans les Landes girondines, la Petite Fadette de Sand autour de La Châtre, Dhôtel dans ses Ardennes, Maupassant en pays cauchois. À Aix, j’ai une pensée tendre pour la jeune et pure héroïne de La Conquête de Plassans et, en sortant de la cathédrale de Saint-Omer, je crois voir Ces dames aux chapeaux verts de Germaine Acremant cheminer sur les pavés de la place. Manosque, c’est Giono ; Guéret, le Chaminadour de Jouhandeau, et en passant le vieux pont d’Orthez pour aller à Hasparren mon regard cherche dans les enclos les ânes de Francis Jammes. Si je vais acheter du vin en Bourgogne, je passe par Milly pour que le temps suspende son vol. Majeurs ou mineurs, régionalisant à des degrés inégaux, des écrivains ont gratté dans les sillons de leurs origines des miettes d’universel. J’aime aller m’en repaître sur place. Si la lecture a précédé le voyage, on fait du lieu ce que l’on veut.