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Cri de la chouette

Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:

Folcoche, c'est l'affreux surnom dont les enfants Rezeau avaient affublé leur terrible mère. après l'avoir combattue dans l'inoubliable Vipère au poing, Jean Rezeau avait fui la tribu : il s'était marié, avait fondé une famille normale — sa revanche — dans la Mort du petit cheval. Vingt-cinq ans plus tard, veuf, remarié avec Bertille dont il élève la fille parmi ses propres enfants, nous le retrouvons dans Cri de la chouette. Mais voilà que Madame Mère, Folcoche, jamais revue, fait irruption chez lui. Trahie, dépouillée par son fils préféré, elle vient offrir la paix. Jean, qui avait chassé les fantômes de sa jeunesse, accepte d'oublier le passé sur l'insistance de sa femme et de ses enfants qui croient pouvoir convertir leur redoutable aïeule. C'était oublier que Folcoche est toujours Folcoche. Et la vieille chouette, aussitôt, sème méfiance et discorde.
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— Et toi, Papa, qu'en penses-tu ? disait Blandine.

— Je pense, fis-je doucement, que Salomé a voulu nous ménager. On ne ménage pas ceux qui vous aiment : ils se croient aussitôt mis sur la touche.

— Tu es un affreux ! dit Salomé, la larme à l'œil.

— Bon, dit Bertille, venons-en à la proposition de votre grand-mère. Faut-il racheter La Belle Angerie ?

* * *

Ma mère s'était soudain redressée. Ce n'est sûrement plus la même personne, m'avait téléphoné Paule : cela se confirmait de plus en plus. Malgré des préjugés massifs elle continuait à n'avoir d'yeux que pour la pécheresse. Habituée à manier l'allusion, elle acceptait un colloque où un gamin pouvait brutalement lui dire son fait. Jeannet déjà attaquait ferme :

— Il faudrait d'abord savoir ce que ça signifie, ce rachat, dit-il. Nous sommes des Rezeau débourgeoisés qui n'ont aucune envie de réintégrer la caste. D'accord ?

Point d'objection. Madame Mère jouait avec son double rang de perles, avec cet air double difficile à interpréter.

— Or La Belle Angerie, reprit Jeannet, reste le symbole de ce que nous refusons ; et puis le tas de pierres est trop gros. Vous connaissez mes idées là-dessus. On peut tolérer la propriété dans la limite du territoire nécessaire à tout animal : pour nous, une maison dans un jardin. Mais si le lot augmente, il contredit la nature, il devient…

— Pouce ! fit Aubin. Nous savons par cœur.

— Voilà de bons sentiments, Jeannet ! dit Mme Rezeau, goguenarde. Ton père n'a pas de fortune, mais ne paraît pas dénué de ressources. Il a eu quelques difficultés, durant un temps, mais tout de même en fait de vache enragée, tu n'en as mangé que le filet… Précisons que le tas de pierres ne vaut pas la moitié du prix d'une villa au bord de la mer.

— Excusez-nous, ma mère, dit Bertille. Nous sommes très directs, ici. Je vais l'être aussi et poser deux questions : Avons-nous envie de racheter cette propriété ? En avons-nous les moyens ?

— En avons-nous le droit ? ajoutai-je.

— Comment ça, le droit ? dit ma mère.

Il fallait bien la rappeler au souvenir de ses propres truquages :

— Excusez-moi, mais nous étions, nous sommes toujours trois frères. Un seul a hérité, qui vend. On peut considérer la chose comme une réparation, et, dans ce cas, Fred a son mot à dire.

— Jeannet a de qui tenir, reprit ma mère, mais dans un sens ta position se défend. Fred te donnera sa bénédiction ou, plutôt, il te la vendra.

— Nous n'avons pas fini de payer la maison de Gournay, dit Salomé. Comment nous en mettre une autre sur les bras ?

Déplaçant sa chaise à petits coups, Madame Mère s'était rapprochée d'elle :

— Tu portes mon bracelet, c'est gentil, fit-elle. Je te dirai quelque chose tout à l'heure entre quatre z'yeux… Comment payer ? C'est simple. Je peux faire à ton père une avance d'hoirie dont il n'aurait à me compter que les intérêts, le capital se trouvant automatiquement remboursé à ma mort. Après tout ce serait pour moi un placement comme un autre.

— Passons sur les intérêts et même sur l'entretien, dit Jeannet. Mais une maison sans eau, sans sanitaire et sans chauffage, nous ne l'habiterons que modernisée, au moins en partie. Et voilà une dépense trop lourde pour nous…

— L'objection est sérieuse, cette fois, dit Mme Rezeau. J'y ai pensé. Je rajoute la somme au prêt.

Générosité dans l'astuce ! La phobie de ma mère fut toujours de voir diminuer ses revenus. Elle n'avait ni amélioré ni même réparé La Belle Angerie pour ne pas sécher un certain capital. En me le prètant, elle pourrait jouir de la réfection sans perdre un sou de rente. Quel mélange dans sa tête ! Il fallait sauver le chef-lieu des Rezeau : Marcel renonçant, Fred nul, il n'y avait que moi de possible. Il fallait éviter à tout prix un acheteur étranger, qui serait le maître, qui ne tolérerait ni coupes de bois, ni trafics avec les antiquaires. Il fallait peut-être aussi effacer le coup, se délivrer d'une légende lourde à porter. Enfin il fallait attirer du monde : elle ne supportait plus la solitude, elle ne supportait plus son châtiment. Son regard tendu l'avouait assez : sans entamer ses finances, cette offre — déguisant une demande — entamait au moins son orgueil.

— Y a du poisson dans la rivière ? fit soudain la voix pointue d'Aubin.

Excellent petit, qui ouvrait une brèche dans le silence de nos réflexions !

— Ça, dit Mme Rezeau, il y en a. Il pue la vase, mais ton père m'en raflait des nasses pleines : brochets, anguilles ou dards.

— Dard ? répéta Aubin, très intéressé, mais ne parlant pas craonnais.

Je traduisis :

— Vandoise, si tu préfères. C'est surtout à la sauterelle, posée devant leur nez, en surface, que tu les attrapes bien.

— Tu restes avec nous pour le réveillon, grand-mère ? dit Salomé.

— J'avais prévu de faire la fille en m'offrant une table au Mulet Rouge, dit Mme Rezeau. Mais si vous m'invitez…

— Bien entendu, dit Bertille. Que décidons-nous ?

Mme Rezeau fit mine de se lever, retomba, se souleva de nouveau en s'appuyant sur l'épaule de sa petite fille et finalement se rassit, soupirante et comme désarmée. A quel point il était difficile de savoir si elle était sincère ou retorse ou les deux à la fois, je pus encore le constater :

— Je préférerais ignorer qui a dit oui et qui a dit non, fit-elle. Votez-vous à main levée ou à bulletins secrets ?

— Je regrette, dit Bertille, nous votons à bulletins signés, c'est plus franc. Quant au vote à main levée nous nous sommes aperçus que les grands bras avaient trop d'ascendant sur les indécis… Tu veux ajouter quelque chose, chéri ?

— Oui, je voulais dire qu'il y a en réalité deux questions. La première est celle qui semble être seule posée : rachetons-nous La Belle Angerie malgré les charges que cela suppose et l'interprétation qui peut en être donnée ? La seconde se déduit de la première et se résume en sept mots : Annulez-vous vingt-quatre ans de rupture ? Dire non à ceci n'entraîne pas qu'on ait envie de dire non à cela. Je m'abstiendrai.

— Tu serais plutôt contre, avoue ! dit Jeannet.

— Il serait plutôt pour, dit Mme Rezeau. C'est sa façon à lui de se donner bonne conscience en faisant semblant d'obéir à la démocratie familiale.

XII

Pas de surprise. Un non, de Jeannet. Quatre oui : de Bertille (un homme a deux jambes, une famille a deux ascendances, me dira-t-elle ensuite), de Salomé et de Blandine (suivant une mère décidée plutôt qu'un père divisé), d'Aubin (par sympathie pour les dards de l'Ommée). Un bulletin blanc : le mien. Mme Rezeau n'a pas voulu participer au vote :

— Moi, je prends seule mes décisions.

Le résultat à peine consigné sur le livre de famille, elle a filé, Mme Rezeau, avec Salomé, entraînant cette frileuse sur la promenade Ballu en dépit d'un froid piquant. Tandis que Jeannet, pas content, tournait autour de moi en grognant : De toute façon La Belle Angerie, je n'y mettrai jamais les pieds, je les ai vues discuter toutes deux en faisant la navette, bras dessus, bras dessous. Inutile d'entendre pour comprendre et Salomé me l'a confirmé une heure plus tard. Madame Mère insistait :

— Est-ce que vraiment, ma petite fille, il n'y aurait pas moyen d'obtenir un petit quelque chose d'officiel ?

Elle était prête à s'engager bien plus loin que je n'aurais pu le croire :

— Surtout dis bien à ce garçon que tu n'es pas sans rien. Au besoin je ferai le nécessaire.

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