Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
Loyrette étouffa une envie de rire. Mme Oliveira eut sans doute le sentiment d’en avoir trop dit, car elle se frottait les mains sur les hanches comme si elle eût voulu se débarrasser de quelque chose de sale.
— Comment étiez-vous au courant ?
— Nous autres, les concierges, on est bien placées pour récolter les indices, il suffit de mettre le nez dans les poubelles et d’avoir le don d’observation, vous savez ça aussi bien que moi, monsieur l’inspecteur.
Loyrette buta sur l’appellation désuète qui avait la vie dure. Mme Oliveira s’assura qu’il avait bien compris.
— Le contenu des poubelles de Mme Pascoli était très parlant, si vous voyez ce que je veux dire. Tenez, c’est comme le courrier…
Le brigadier l’arrêta net dans son élan :
— Avez-vous remarqué quelque chose d’inquiétant dans les poubelles de l’éditrice ces derniers temps ?
— Ben, non, rien.
Il ne prenait pas de notes pour ne pas intimider son interlocutrice.
— Vous arrivait-il de croiser son ex-mari ?
— M. Lavigne ? Et comment ! Mon pauvre mari le plaignait beaucoup. Un homme bien comme il faut, vous savez.
C’était reparti. Le propriétaire du Point-Virgule était un homme bien, mais pour combien de secondes encore, dans la bouche de cette femme.
— Notez, je l’ai toujours trouvé bizarre.
Deux secondes, pensa Loyrette, cette fois il ne lui aura fallu que deux secondes.
— Un mou, cet homme-là, pour endurer tout ça. D’ailleurs, il vous voyait à peine quand il vous passait devant le nez. Pas méchant, remarquez.
N’y avait-il pas un fond de vérité dans les propos de cette femme du peuple, se demandait le brigadier Loyrette. À travers les rideaux de la loge, il aperçut les silhouettes des occupants de l’immeuble qui entraient et sortaient. Mme Oliveira, se sentant investie d’une mission de la plus haute importance, bombait le torse.
— Une dernière chose. Avez-vous vu Mme Pascoli rentrer chez elle le 24 décembre et si oui, à quelle heure et était-elle seule ?
— Ça, je pourrais pas dire. Y’en a du monde, ici, vous savez, et puis c’est comme j'vous disais, je surveille pas les gens.
— Vous auriez très bien pu croiser l’assassin.
Le regard de la bonne femme se brouilla. Elle venait de prendre conscience qu’elle avait peut-être cédé le passage à un tueur le soir de Noël : la terreur s’installa dans ses yeux devenus énormes.
Quand Loyrette quitta la loge, il longea les immeubles de la rue, devinant la présence de la gardienne tapie derrière ses rideaux, sentant son regard sur son dos jusqu’à ce qu’il disparût à l’angle de la rue Lamarck. Toute la journée, il eut l’impression désagréable que ce regard restait accroché à sa nuque comme un mauvais œil et il se frotta le cou et les épaules, en méditant sur le rôle des concierges de France.
De son côté, Chupin avait fait du bon travail à la prison de Fleury-Mérogis. Partir en mission chez les matons n’était pas une sinécure, ça demandait même un certain talent. Les gardiens de prison n’aiment pas voir la PJ débarquer dans ce qu’ils considèrent comme leur propriété. En prison comme ailleurs, un rythme de vie s’installe et on n’apprécie guère qu’un intrus vienne semer le trouble, surtout quand il s’agit de la police. À l’entrée de la prison, le lieutenant avait subi les petites humiliations habituelles avant d’atteindre le greffe : fouille soignée, attente interminable et regards torves. L’étude du dossier pénal du détenu Olivier Martin n’avait rien donné : le prévenu était bien sage depuis son enfermement et aucune autorisation de sortie n’avait jamais été délivrée. Il avait assisté à la messe, le 25 décembre, dans un local de la prison transformé en chapelle. Les gardiens le décrivaient comme un être psychiquement dérangé mais non violent à l’égard des autres détenus. « Un gars bien tranquille », avaient-ils précisé.
14
Sur la liste d’Ughetti, le brocanteur qui accompagnait le libraire le jour de sa macabre découverte figurait en bonne place. Lebrognec avait été à l’école avec Lavigne et Sentenac : ce détail le plaçait en tête de liste. Victor Lebrognec tenait une boutique de brocante depuis plus de vingt ans près du Point-Virgule. Le capitaine Escoffier et le lieutenant Fernandez se présentèrent au magasin en milieu d’après-midi.
— Vous êtes spécialisé dans la porcelaine…, attaqua Escoffier maladroitement.
Le brocanteur se tenait debout, la bedaine en appui sur un bureau de style Louis-Philippe, attendant la suite. Comme rien ne venait, il ajouta :
— Anglaise, comme vous voyez.
— Comment vont les affaires ? demanda encore le capitaine.
— On ne sait plus quoi exposer de nos jours pour attirer la clientèle, vous savez, la concurrence est rude avec Saint-Ouen à proximité.
— Évidemment, fit Escoffier qui n’y connaissait rien.
Le lieutenant Fernandez évoluait dans la boutique avec des gestes aériens, frôlant les choses, prenant puis déposant les objets avec soin. Elle se demandait combien de temps durerait le petit manège d’Escoffier. Sa méthode l’agaçait. Il ne savait pas entamer un entretien sans tourner d’abord autour du pot. Chacun son style ! songea-t-elle. Le point fort de Bérangère était sa manière de faire basculer une audition après des heures de discussion. Elle n’avait pas son pareil pour mettre en confiance un suspect et le faire parler. Redoutable manipulatrice, elle s’adressait à son interlocuteur comme si elle le connaissait depuis longtemps, ça faisait mouche neuf fois sur dix. Chez le brocanteur, elle laissait son collègue mener l’entretien, se tenant prête à intervenir au moindre signe de sa part. Escoffier s’arrêta devant une photo encadrée sur le bureau du brocanteur, la prit entre ses mains et observa longuement les quatre hommes qui posaient devant le magasin.
— La photo date de quelques années, s’impatienta le commerçant. Elle a été prise devant la boutique en compagnie de mes amis. Vous n’êtes pas venus me parler de l’état de mes affaires ou regarder mon album de famille, je suppose.
Bérangère se sentit soulagée, on allait enfin passer aux choses sérieuses.
— En effet, dit Escoffier, gêné.
— Que voulez-vous savoir, au juste ?
Le policier observait l’homme, « un sanguin, pensait-il, une personnalité qui envahit l’espace, qui accapare l’oxygène ».
— Vous connaissiez bien Thibault Lavigne et sa femme, Nadine Pascoli, nous aimerions vous interroger à leur sujet.
— Ça risque d’être long, vous devriez vous asseoir. J’ai du café fraîchement coulé, à moins que vous ne préfériez un petit verre…
— Non, merci, le coupa Bérangère, jamais d’alcool pendant le service.
Victor Lebrognec avança une lippe boudeuse et approcha le guéridon que Lulu lui avait vendu. Il y déposa trois mazagrans dans lesquels un café fumant fut versé. Les deux officiers s’installèrent sur des chaises branlantes et le brocanteur se lança dans un long monologue.
— Lavigne, Sentenac et moi sommes nés dans le quartier, nous y avons vécu toute notre jeunesse, et, comme vous pouvez le constater, nous y sommes toujours. Nous avons fait les quatre cents coups ensemble. La vie s’y prêtait, le quartier aussi. Il me semble vraiment que les choses étaient plus simples, avant, mais c’est peut-être une idée de vieux con. Nous avons fait quelques années d’études ; je ne vous cache pas que Thibault et Gérard étaient plus doués que moi. Thibault, c’est l’intello de la bande, Gérard, lui, c’est le bohême. En 68, nous avions tout juste vingt ans, une belle période, je vous assure. Vous ne pouvez pas comprendre ça vous autres, vous êtes trop jeunes. On en a canardé du CRS ensemble, mais le plus enragé, c’était Thibault, il adorait la baston. C’était un idéaliste, il croyait qu’on pouvait changer le monde.