Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Un Guitry qui, pendant ce tournage, parle à voix basse et autorise Louis de Funès et Claude Gensac à venir sur le plateau même quand ils ne sont pas devant la caméra. « De temps en temps, Guitry se tournait vers nous, nous regardait par-dessus ses lunettes en souriant malicieusement. On était au spectacle et on voyait que ça lui faisait plaisir », raconte Claude Gensac[73]. Une fois leur journée de travail achevée, Louis prend le volant de sa 2 CV et raccompagne sa partenaire. « Il conduisait à sa manière, se souvient encore Claude Gensac[74], toujours en seconde, s’arrêtant au moindre croisement, inspectant à droite et à gauche avant de traverser, comme s’il était à pied. Je gloussais et il n’était pas content : “Si ma conduite te déplaît, t’as qu’à aller à pied !” rétorquait-il d’un ton catégorique, sûr de son bon droit. Comme, de mon côté, j’aimais mieux être assise en voiture plutôt que de faire le pied de grue à attendre l’autobus, je la bouclais. À sa décharge, dans les années cinquante, il n’y avait guère de feux aux carrefours. »
Louis de Funès et Claude Gensac, amis et complices l’espace d’une pièce de théâtre, d’un film et, bien des années plus tard, mari et femme « pour de rire ». Louis dépose Claude chez elle avant d’aller retrouver l’époux de celle-ci à la ville, Pierre Mondy. Avec ce dernier, il répète, sous la direction de Georges Vitaly, La Puce à l’oreille de Georges Feydeau. Mondy tient le rôle principal en compagnie de Marthe Mercadier, Jean Le Poulain, Pascal Mazotti… À Louis échoit le personnage secondaire d’Augustin Ferraillon, le tenancier d’une maison close. Il n’apparaît qu’au deuxième acte et quelques minutes au troisième. Le soir de la générale, le 15 novembre, les invités, parmi lesquels Jeanne, Leonor, Germaine et Daniel, assistent à un authentique triomphe. Le Théâtre Montparnasse n’est qu’un tonnerre d’applaudissements. « Il était tellement le personnage. Il avait tellement travaillé que tout le monde l’a plébiscité. Il nous a presque volé le succès à Mondy, Le Poulain et moi parce qu’il était très nouveau », se souvient Marthe Mercadier[75]. Louis ne bluffe pas que ses partenaires et les critiques, il intéresse aussi les caricaturistes qui s’amusent à le croquer avec sa fine moustache recourbée. Louis ne surjoue pas. Il compose et affine chaque soir davantage son personnage de patron du Minet Galant. Le soir de la trentième représentation, par exemple, il a un coup de génie instinctif, comme le raconte Pierre Mondy[76] : « Je dois dire : “Je suis M. Chantebise, directeur de la Boston Life Company” et là, il prend un temps. Un temps énorme, au point que je me demande ce qui se passe, s’il n’a pas un trou de mémoire. Et alors, il y a comme une bulle qui sort de sa bouche et il prend une toute petite voix pour dire : “Il est saoul, il est complètement saoul”, en venant tout doucement sur moi. Et à une vitesse d’exécution extraordinaire, une vitesse de dessin animé, il m’envoie le coup de pied au cul. À partir de là, on ne pouvait plus parler, à cause du rire. La salle entière se pliait en deux comme un champ de blé survolé par un hélicoptère. La première fois, j’ai dû tourner le dos au public tant je riais. » Le succès de La Puce à l’oreille va grossissant[77], mettant Louis à l’abri du besoin, ce qui ne l’empêche pas de poursuivre son bonhomme de chemin cinématographique mais aussi d’enregistrer des pièces radiophoniques.
Louis fait une entrée plus que discrète dans le monde de la radiodiffusion grâce à Jean Chouquet. Ami et admirateur de Robert Dhéry, il fréquente assidûment le Théâtre Daunou, toujours à la recherche de nouvelles voix. Appréciant les « frasques » du comédien dans Sans cérémonie, Chouquet lui propose de prêter son concours à l’enregistrement de plusieurs pièces du répertoire comique mondial dans sa collection Le Théâtre où l’on s’amuse. Il fait régulièrement travailler Jean Carmet, Michel Serrault ou encore Jean Poiret. Seulement, Chouquet doit se rendre à l’évidence : Louis ne sait ni lire ni phraser devant un micro ! Petit à petit, il l’initie à cet exercice afin qu’il dompte ses cordes vocales pour être plus expressif. Louis suit à la lettre ses conseils sans rechigner, confessant sans honte qu’« [avant] Jean, je ne savais pas parler, ma diction était affreuse. Jean m’a enseigné. Avec patience. Il m’a fait recommencer, encore et encore, jusqu’à ce que j’y arrive[78] ». Ainsi, Louis se retrouve dans la série 118 Champs-Élysées et des programmes pour Radio Luxembourg et Europe 1. « Il travaillait dur, souligne Jean Chouquet[79]. Lors des séances d’enregistrement, il se donnait un mal fou. Il butait beaucoup. On reprenait. Il fallait toujours l’arrêter à la troisième prise. Dès qu’il avait compris le sens du texte, ça allait. Mais dès qu’il voulait en rajouter, ce n’était plus bon. » Et ces premières collaborations seront suivies de beaucoup d’autres pour le compte des disques Vogue, dont Le Bourgeois gentilhomme, Les Fourberies de Scapin, les Fables de La Fontaine et L’Avare.
Louis travaille d’arrache-pied et il aimerait bien que Patrick en fasse autant pour ne pas manquer son entrée en classe de sixième au lycée Jacques-Decour, avenue Trudaine. Sur ce point, il ne badine pas, mais comme il ne comprend rien aux mathématiques, il laisse Jeanne se charger d’aider leur fils à faire ses devoirs. Désormais secondée par Émilienne, Jeanne a davantage de temps pour veiller à la bonne éducation des enfants tout en s’assurant qu’ils ne passent pas trop de temps devant la télévision. Olivier et Patrick ont seulement le droit de regarder, le samedi soir, 36 chandelles, l’émission de Jean Nohain où se produisent toutes les vedettes du moment, de Luis Mariano à Maurice Chevalier en passant par le boxeur Georges Carpentier, Mireille, Jean Sablon et autres Gabriello ou Fernand Raynaud. Le dimanche, même quand Louis doit jouer au théâtre, toute la famille rend visite à Leonor qui leur joue « chaque fois, au moment du départ, la grande scène de la séparation. Elle nous étreignait, nous broyait littéralement dans ses bras et se lançait dans une tirade interminable pour nous annoncer que c’était la dernière fois que nous la voyions vivante. Nous la laissions effondrée dans son fauteuil, se tenant le cœur à deux mains, comme s’il allait lâcher », raconte Patrick de Funès[80]. Autre visite fréquente, en semaine, celle rendue à l’oncle Henri désormais propriétaire d’une teinturerie rue de Bellefond, à deux pas de chez eux. Louis apprécie son courage à exercer ce difficile métier et il aime évoquer avec lui et son épouse Justine le temps où il courtisait Jeanne. Ce fichu temps où il fallait se cacher des Allemands, mais aussi celui des moments heureux où Henri l’avait accueilli dans son hôtel de la rue Condorcet. Moments simples et ordinaires d’une famille comme les autres, à ceci près que Louis n’exerce pas un métier… ordinaire, mais un métier à l’avenir incertain. Alors Louis ne se repose pas sur ses frêles lauriers. Toujours en proie au doute, il agrandit son cercle de relations en se mettant au service de productions cinématographiques trop souvent décevantes par leur qualité.
73
Claude Gensac, « Ma biche »… c’est vite dit ! Éditions Michel Lafon (2005), p. 186.
74
Claude Gensac, op. cit., pp. 186–187.
75
Marthe Mercadier à Bertand Dicale, op. cit., p. 76.
76
Pierre Mondy, La Cage aux souvenirs, Éditions Plon (2006), p. 99.
77
La Puce à l’oreille sera filmée pour la télévision par Stellio Lorenzi en septembre 1956. Jean Le Poulain est remplacé par Robert Manuel.
78
Louis de Funès cité par Brigitte Kernel, op. cit., p. 84.
79
Ibid., p. 85.
80
Patrick de Funès in Louis de Funès. Ne parlez pas trop de moi, les enfants ! op. cit., pp. 22–23.