Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Au mois de février 1953, il part avec femme et enfants à Nice pour les prestigieux studios de la Victorine. Une fois encore, il doit donner la réplique à Michel Simon dans un film, signé du hongrois Géza Radványi, L’Étrange Désir de monsieur Bard, qui agacera certains critiques puritains lors de sa sortie[81]. Chauffeur d’autocar au service d’un casino de la Côte d’Azur, Auguste Bard (Michel Simon) est trop laid pour avoir trouvé une épouse. La cinquantaine passée, il vit chez ses cousins, derrière leur épicerie. Lorsqu’il découvre qu’il est cardiaque et promis à une mort prochaine, il lui vient le désir d’avoir un enfant. Il y parviendra en dépit des manœuvres de sa famille pour s’emparer de son capital-retraite. Dans cette histoire, Louis est le mauvais génie de cette singulière famille. C’est lui qui, en catimini, donne toutes sortes de vilaines idées aux cousins (Henri Crémieux et Georgette Anys) pour s’emparer du trésor du pauvre Bard. Dans ce rôle, Louis se montre fielleux, roublard et pernicieux à souhait. Son entente avec un Michel Simon qui ne manque pas de faire un brin de cour à Jeanne est totale. De plus, l’inoubliable « Boudu sauvé des eaux » se prend d’affection pour Patrick au point d’obtenir du metteur en scène le rajout d’une courte scène à ses côtés, et cela sous le regard bienveillant de son père. Une dizaine de jours de travail, un cachet de 400 000 francs, et retour à Paris pour une brève apparition due, selon ses dires[82], au comédien Raymond Pellegrin dans Les Compagnons de la nuit où il n’est qu’un client peu visible jouant aux cartes dans un bistro.
En cette année 1953, Louis trouve le moyen de se faire remarquer dans des films de bien peu d’intérêt en fabriquant, à chaque fois, un personnage plus vrai que nature. Ici tailleur volubile dans Le Chevalier de la nuit, là sous-officier de cavalerie dans Mam’zelle Nitouche, ailleurs chauffeur de taxi malhonnête dans Week-end à Paris… Dans chacun des dix films tournés cette année-là, il parvient grâce à son extraordinaire faculté d’observation de ses contemporains à se faire la tête de « Monsieur Tout-le-Monde » en s’attirant les regards des critiques louant le plus souvent sa galerie de portraits volontiers caricaturaux de « Français bien de chez nous ». Ces Français qu’il croise dans la rue ou dans son immeuble, rue de Maubeuge. Comme dans son enfance, il s’amuse à imiter ces simples mortels en grossissant leurs traits, juste ce qu’il faut.
1953 est aussi l’année de faire un choix entre le théâtre de boulevard et celui, peut-être plus risqué, de la revue burlesque. Au mois d’avril, les représentations de La Puce à l’oreille touchent à leur fin. Devant le succès rencontré depuis six mois, les producteurs désirent continuer le mois suivant avec la même distribution au Théâtre des Variétés. Entre-temps, Robert Dhéry a demandé à Louis s’il pouvait se rendre libre en juin, juillet et août pour participer à sa prochaine aventure. De Funès a tellement souhaité intégrer sa troupe que, sans la moindre hésitation, il donne son accord, même si cela n’est pas tellement du goût des commanditaires de la pièce de Feydeau[83]. Il n’ignore pas que son pari est osé mais l’occasion est trop belle pour la refuser, d’autant que Dhéry lui propose un vrai rôle, celui de l’inspecteur Michel Lebœuf venant vérifier incognito que rien de répréhensible n’est présenté dans ce spectacle au titre insolite : Ah ! Les belles bacchantes !
L’idée de départ tient au plus grand des hasards. René Sancelme, le directeur du Théâtre Daunou, passe un coup de fil à Robert Dhéry afin de lui demander s’il serait capable d’utiliser dans une revue pour l’été un lot de costumes provenant d’un cabaret de Pigalle acheté dans une vente publique. Sans réfléchir, Dhéry répond : « Tout de suite. » Accompagné de Colette Brosset, Dhéry brasse plumes d’autruche défraîchies, maillots pailletés et autres smokings chiffonnés. En quelques minutes, Dhéry et Brosset imaginent écrire une parodie de « concert Mayol démodé ou de Folies-Bergère du pauvre ». Sans en connaître davantage, Sancelme donne son blanc-seing aux joyeux farfelus qui s’empressent de réunir leurs comparses habituels, auxquels viennent s’ajouter Roger Caccia, Jacqueline Maillan, le chef d’orchestre Gérard Calvi, le trompettiste Georges Jouvin… et Louis de Funès, « un petit homme hargneux aux yeux de porcelaine[84] ». Soucieux de créer l’illusion d’un pastiche, Dhéry adjoint à son spectacle des mannequins et des vraies danseuses nues. Épaulé dans l’écriture des dialogues par Francis Blanche, il prend le contre-pied des conventions théâtrales. Il fait parler les créatures dénudées. Il s’attaque à l’esthétique des grands cabarets parisiens. Il demande à ses vingt-quatre comédiens[85] de massacrer les décors… Bref, Robert Dhéry laisse vagabonder son imagination et son délire très british. Pendant les répétitions tout se passe au mieux, chacun y allant de ses propres inventions, de ses propres trouvailles pour ajouter du piment à ces Bacchantes qui ne doivent rien à Euripide. Il n’y a guère que Louis qui ronchonne à cause de Roger Caccia. « Caccia énervait spécialement de Funès, raconte Robert Dhéry[86]. Ce dernier disait souvent : “Ce mime gagne plus d’argent que moi…” Ça l’énervait parce que Caccia était un personnage avare… avare de lui-même en scène. Louis n’aimait pas qu’il soit plus connu que lui… Il faut dire que Caccia était particulier : il se cachait pour répéter, ne voulant pas qu’on lui vole ses “trucs”, des trucs de talent… […] Très vite, Louis a dépassé Caccia… » Louis râle aussi contre Jacqueline Maillan et Colette Brosset qu’il soupçonne à tort de tenter de tirer la couverture à elles. Cette nervosité, cette mauvaise humeur s’expliquent, selon Colette Brosset[87], par le fait que Louis de Funès « essayait de ne plus fumer. Tous les huit jours, il reprenait. À chaque décision de stopper, il jetait son briquet. Les machinistes le récupéraient toutes les semaines ».
Au soir de la première, le 19 juin, le Tout-Paris se presse pour aller savourer ce spectacle hors normes. Seuls les critiques de théâtre ne se sont pas déplacés, et ils ne vont pas tarder à le regretter. En moins d’une semaine, on ne parle que de cette farce. Tout le monde veut aller voir ces drôles de zigotos. Le téléphone du Daunou croule sous les appels. Il faut s’y prendre de bonne heure pour composer OPÉRA 64.30.28.75 et obtenir une bonne place. Tout le monde veut s’esclaffer à la vision de Caccia, Saget, Legras et de Funès sur la plage en tenue de bain où les quatre portes de leurs cabines s’ouvrent en ordre dispersé. Tout le monde veut déguster le ballet des moines sonnant les matines et s’envolant dans les cintres au bout de leurs cordes. Tout le monde veut entendre le duo sonore de Legras grognant et jappant comme un roquet alors que Louis imite le caquètement d’une poule furieuse ! On aime aussi entendre de Funès faire ses variations sur le mot « merde », le déclinant sur tous les tons. Résultat : prévu pour trois mois, Ah ! les belles bacchantes jouera les prolongations pour ne s’arrêter qu’au terme de… 883 représentations données à guichets fermés. Un succès colossal auquel personne ne s’attendait.
81
Le 22 janvier 1954.
82
« J’avais remarqué Louis lorsqu’il jouait chez Dhéry. C’était déjà un personnage irrésistible et drolatique. J’ai demandé au metteur en scène [Ralph Habib] de le prendre pour quelques journées de tournage. Louis tourna deux ou trois jours. » Raymond Pellegrin à Brigitte Kernel, op. cit., p. 86.
83
La Puce à l’oreille sera jouée du 15 mai au 10 juin 1953 au Théâtre des Variétés.
84
Robert Dhéry, Ma vie de branquignol, Éditions Calmann-Lévy (1978), p. 128.
85
Sur l’affiche du spectacle, les noms des comédiens apparaissaient ainsi : Colette Brosset, Caccia, Rosine Luguet, de Funès, Jacqueline Maillan, Dupuy, Jane Martel, Legras, Nicole Parent, Saget, Nita Saint-Peyron, Tirmont, Liliane Clément, Irène Sbierski, Liliane Cukier, Sylviane Tarlet, Laure Gérard, Claude Tang, Micky Minos, Christine Devos, Christiane Gaffié, Michèle Balard, Yolande Nicoletti, Jacques Beauvais, Gérard Calvi et son septuor. Sous le titre Ah ! les belles bacchantes, on pouvait lire : « Spectacle croustillant en 2 parties de Robert Dhéry, Francis Blanche et Gérard Calvi, ballets de Colette Brosset, mise en scène Robert Dhéry. »
86
Robert Dhéry à Brigitte Kernel, op. cit., p. 88.
87
Colette Brosset à Brigitte Kernel, op. cit., p. 82.