Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
4.
Vu et reconnu
Agenouillé, Louis trifouille dans sa boîte à outils à la recherche d’un tournevis cruciforme. Dans ce nouvel appartement, il met un point d’honneur à ce que toute la famille soit le plus à l’aise possible, en particulier les enfants. Depuis plusieurs jours, Louis a entrepris un vaste chantier en aménageant une salle de bains. Il ne lui reste plus qu’une vis à mettre en place, et pas moyen de savoir où se cache ce fichu tournevis. Il va falloir aller en acheter un nouveau à la quincaillerie du quartier, ce qui sera aussi l’occasion de se promener et de discuter avec les commerçants de la rue de Maubeuge ou ceux de la rue Poissonnière. Là, il est un client comme les autres. Ils sont peu à savoir qu’il est comédien. Louis leur parle de la pluie, du beau temps, de ses enfants que, parfois, il va chercher à l’école Turgot. Quidam parmi les anonymes, il ne fait pas étalage de ses « exploits » cinématographiques, d’autant que, dans les mois à venir, il va continuer à être un « cachetonneur à la chaîne[66] ». Faute d’emplois passionnants, il se consacre au bricolage. Aujourd’hui c’est cette fameuse salle de bains, les jours suivants il montera des placards.
En ce mois de janvier 1952, son agent l’a envoyé faire une panouille dans le film de Claude Gariven, L’amour n’est pas un péché. Il n’y est que l’homme au chien. La seule consolation, dans ce travail sans le moindre intérêt, est de pouvoir parler quelques moments avec l’assistant réalisateur qu’il connaît par l’intermédiaire de sa sœur. Fils de l’actrice Renée Saint-Cyr, Georges Lautner, bien que plus âgé qu’eux[67], reste très lié à son neveu Édouard et à son fils Daniel. C’est un moyen de s’enquérir de la santé de Daniel un temps jugée fragile au point que Mimi lui a fait prendre des bols d’air dans sa propriété d’Antibes. Georges Lautner le rassure d’un bref : « Il va bien… », en ajoutant : « Vous devriez aller le voir, ça lui ferait peut-être plaisir. » « Je me rappelle que de Funès s’est montré très évasif, se souvient Georges Lautner[68], comme s’il était gêné. En fait, je crois qu’il ne savait pas trop comment s’y prendre pour renouer avec son fils qu’il n’avait pas vu depuis des années. Il était très secret sur tout ce qui touchait sa vie privée. Je crois bien que j’étais le seul, à cette époque, à savoir qu’il avait été marié avec une autre femme que Jeanne. Il faisait son travail et, une fois sa journée terminée, il partait rejoindre sa famille. Dans ce film qui ne brillait pas par son intelligence, il n’y a guère qu’avec moi, et aussi Robert Dhéry et Colette Brosset, qu’il essayait de convaincre de le faire travailler dans leurs spectacles, qu’il échangea quelques mots. » Louis ne parle pas de Daniel aux « étrangers ». S’en désintéresse-t-il pour autant ? Difficile à croire à la lecture de ce témoignage de Daniel de Funès recueilli par le journaliste Éric Leguèbe[69] : « Un jour, j’étais au balcon à Courbevoie. À côté, il y avait les studios Photo-Sonores. Tout à coup, je remarque une silhouette qui était tournée vers le balcon. C’était lui ! Il m’a fait un petit signe. Il ne s’est pas dégonflé. Après son travail, il a sonné à la porte. J’avais neuf ans. Mon beau-père l’a très bien accueilli. Ils se sont entendus comme larrons en foire. » Louis n’est ni distant ni indifférent, il est seulement respectueux du contrat passé avec Germaine lors de leur divorce : laisser son ex-épouse élever Daniel avec son nouveau compagnon.
Comme le rapporte Georges Lautner, Louis de Funès cherche de plus en plus à se rapprocher de Robert Dhéry. Il a été l’un des premiers spectateurs de son film Branquignol, sorti l’année précédente. Il avait hurlé de rire en savourant les loufoqueries dans ce mélange d’absurde et de « vraie vie » au cours d’un repas de fiançailles où tout dérape. Mais, pour le moment, il doit se contenter de ce que Béhars lui propose. À savoir, rien de palpitant en perspective. Tout juste, pour le mois de mars, un rendez-vous au studio de Saint-Maurice pour se métamorphoser en peintre du dimanche sur une place du Tertre reconstituée pour les besoins de Monsieur Taxi d’André Hunebelle. Intuitivement, Louis espère beaucoup de Dhéry mais, sans l’avoir cherché, c’est Sacha Guitry qui vient vers lui. Le « Maître » a apprécié sa prestation dans La Poison et il voudrait en savoir davantage sur le bonhomme. Guitry, alité, le reçoit dans son hôtel particulier de l’avenue Élisée-Reclus. La discussion tourne rapidement au monologue d’un Guitry masquant ses souffrances physiques[70] derrière ses traits d’humour. Louis en ressort enchanté et avec la promesse de figurer dans le prochain film que le « maître » est en train d’écrire, dictant ses dialogues à son secrétaire Henri Jadoux, et dont il prévoit les prises de vues dans les semaines à venir.
Sacha Guitry tient parole en lui offrant pour commencer un rôle minuscule dans Je l’ai été trois fois en avril et en l’invitant à se tenir prêt pour le mois d’octobre suivant où, cette fois, il s’engage à lui concocter un personnage d’envergure. D’ici là, Louis se contente de peu de choses devant les caméras mais Robert Dhéry s’est, enfin, décidé à utiliser ses talents. Avec sa troupe, Dhéry a mitonné une petite revue, baptisée Bouboute et Sélection. Son originalité repose sur le fait que les acteurs sont censés être des spectateurs disséminés dans une salle comptant soixante-quinze places payantes. Les quelque quinze trublions sont tour à tour des mauvais consommateurs, des ivrognes, des flics, des clochards, etc., semant le désarroi chez les clients. Histoire de tester son nouveau complice, Dhéry demande à Louis de composer différents personnages dans la même séquence. En queue-de-pie, il entre dans la salle du Théâtre Vernet au bras d’une Colette Brosset méconnaissable, venant prendre un verre. Dhéry, en barman, surgit avec une coupe de champagne et la lui jette en pleine figure, provoquant les rires du public. Ce gag terminé, Louis file à toute allure changer de costume et revient vêtu d’un uniforme de pompier armé de sa lance à incendie. De Funès s’amuse vraiment avec Dhéry et Brosset, tout comme il prend plaisir le 29 septembre à défendre la pièce de Jacques Vilfrid et Jean Girault, Sans cérémonie, au Théâtre Daunou. Une intrigue dans la veine du boulevard où se côtoient l’amour, le mariage et la veulerie. Son personnage de maître d’hôtel n’est pas très important, il a peu de texte mais il est le seul dans cette pièce qui ne tient l’affiche qu’une quinzaine de jours à être salué par la critique[71]. Les échotiers boudent Albert Préjean faisant son retour sur scène après ses démêlés avec le Comité d’épuration qui lui reproche d’avoir tourné pour l’occupant[72] et, surtout, ils estiment que l’intrigue est sans queue ni tête.
Ce court passage au Théâtre Daunou ne chagrine pas trop un Louis de Funès qui a, en cet automne 1952, d’autres motifs de satisfaction. Sans cérémonie lui permet de se lier d’amitié avec la jeune première qu’il a croisée dans Un tramway nommé Désir. Elle s’appelle Claude Gensac et… ils ne se quittent quasiment pas. En effet, à ce moment-là, Louis et Claude tournent ensemble dans La Vie d’un honnête homme de Sacha Guitry. Là, il n’est plus maître d’hôtel mais valet de chambre aux côtés de la soubrette Claude Gensac. S’il suit à la lettre les indications de Guitry, il n’en compose pas moins au fil des jours un personnage aux mille facettes, jouant avec les muscles de son visage. Il jongle avec ses rictus, il pince les lèvres pour devenir insolent, il jette des regards de tous côtés afin de souligner sa fourberie. Il joue aussi de son corps en bombant le torse ou en courbant l’échine. Bref, il est obséquieux à souhait, comblant un Sacha Guitry qui lui offrira en guise de reconnaissance un croquis représentant Jules Renard avec cette dédicace : « Pour Louis de Funès, excellent comédien, Sacha Guitry, dessinateur médiocre. » Un dessin que Louis s’empresse d’encadrer, après avoir écrit en dessous, d’une plume délicate : « Sacha Guitry m’a offert ce dessin, représentant Jules Renard (1897–1910, écrivain français) lors du tournage de “La Vie d’un honnête homme” en 1952. »
66
L’expression est de Jean-Michel Frodon in L’Âge moderne du cinéma français, Flammarion (1995), p. 163.
67
Georges Lautner est né en 1926.
68
Témoignage de Georges Lautner à l’auteur.
69
Éric Leguèbe, op. cit., p. 167.
70
Sacha Guitry a été récemment opéré d’une tumeur à l’estomac.
71
Dans Le Figaro daté du 30 septembre 1952, Jean-Jacques Gautier écrit : « Il reste quelques répliques amusantes qui se trouvent d’ailleurs, pour la plupart, dans la bouche d’un valet de chambre conventionnel et accessoire, mais qui a la chance d’être incarné par Louis de Funès. Je crois bien que les mimiques et les grimaces de l’interprète font rire autant que ce qu’il dit. »
72
Devenu célèbre en 1930 en tenant le rôle principal de Sous les toits de Paris de René Clair, Albert Préjean participe en 1942 à un voyage promotionnel organisé par le Propagandastaffel à Berlin et il tourne plusieurs films pour la Continental dont Picpus, Cécile est morte et Les Caves du Majectic sous les traits du commissaire Maigret. À la Libération, convaincu de « collaboration », il est incarcéré pendant quatre mois. Vedette d’avant la Seconde Guerre mondiale, il ne retrouva jamais son lustre d’autrefois. Il meurt dans la quasi-indifférence de ses pairs le 1er novembre 1979 à l’âge de 85 ans.