Le retour de Münchhausen
- Автор: Кржижановский Сигизмунд Доминикович
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Christian Bourgois
- ISBN: 9782864323518
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Le retour de Münchhausen». Краткое содержание книги:
Après un exposé théorique des plus concis, le savant aborda les démonstrations : on fit monter sur l’estrade un homme dont la tête était couverte jusqu’aux oreilles d’un bonnet de laiton absolument hermétique. Le bonnet fut retiré et nous découvrîmes tous une raie droite et soignée, des cheveux lissés, comme incrustés au fer à repasser dans le crâne, de la droite vers la gauche et inversement. L’expérimentateur se munit d’une baguette de verre qu’il approcha de l’hémisphère gauche du cobaye :
— Chez le présent sujet, l’idée « État » est localisée ici, à l’extrémité de ce petit cheveu, à gauche de la raie. Nous l’avons marquée d’un petit point rouge. Je prie les auditeurs myopes de s’approcher pour s’en convaincre. Maintenant, je requiers toute votre attention : j’appuie sur « État ».
Le bout de la baguette de verre vint donner dans le petit point, une étincelle fusa de droite à gauche par-dessus la raie et les mâchoires du sujet, se desserrant, lâchèrent : « L’État c’est la violence organisée… » La main à la baguette s’écarta : les mâchoires du sujet se refermèrent, dans un claquement de dents. Le savant adressa un signe à son assistant :
— Faites-lui la raie à gauche. Comme ça… À présent, vous constatez que le point rouge s’est déplacé à droite de la raie. Contact !
De nouveau, le verre rencontra le point, une étincelle fusa de gauche à droite, les mâchoires se desserrèrent et : « L’État est une étape indispensable sur la voie de… »
— Qu’il garde la suite sur le bout de la langue, coupa l’expérimentateur en agitant sa baguette. Les mâchoires se refermèrent et on appela un deuxième cobaye. Celui-là avait un air indocile et hirsute. Quatre gardes de l’Institut eurent les plus grandes peines à le hisser sur l’estrade ; de ses cheveux dressés tombait une pluie d’étincelles mais sa bouche, qui se tordait convulsivement, était fermée par un bâillon.
— Branchez les mots, ordonna l’expérimentateur.
Le bâillon fut retiré et les mots affluèrent, suscitant des chuchotements parmi la nombreuse assistance : « contre-révolution », « idéologie blanche », « 100 % bourge », « la révolution est en danger ». Il en fut même un pour bondir de son siège et crier : « Des gars comme ça, faut les coller au mur ! »
Le savant étendit le bras, apaisant les esprits :
— Du calme, citoyens. Je vous prie de ne pas gêner l’expérience. Instrument numéro zéro…
L’assistant partit comme une flèche vers la table des instruments et une ordinaire tondeuse de coiffeur (simplement munie de longues poignées dans des étuis de verre) glissa le long du crâne du cobaye, lui rasant hâtivement le mental. Au fur et à mesure que les petites dents métalliques passaient et repassaient, dénudant le crâne, le discours du contre-révolutionnaire s’appauvrissait, s’étiolait, s’embrouillait. La machine acheva son œuvre et un gardien balaya les mèches de vision du monde tombées sur le sol. Les bras du cobaye pendaient à présent comme des lanières, mais sa langue, tel un battant de cloche au cou d’une vache, continuait de fonctionner, répétant inlassablement ces mots : « Liberté de parole – parole – liberté – parole de liberté – liber… »
L’air soucieux, l’expérimentateur s’approcha du sujet et examina minutieusement son crâne nu. Soudain, le visage du savant s’éclaira, il tendit une large main vers le haut de la tête du patient :
— Il reste deux cheveux, ici, annonça-t-il à l’auditoire, avec un large sourire. Et, saisissant entre deux ongles carrés une chose invisible à la salle, il tira d’un coup sec : Voilà, c’est net. Il ne mouftera plus !
Le savant souffla sur ses doigts et regagna sa chaire. Le gardien acheva son balayage, il s’apprêtait à débarrasser le plancher de ces balayures psychiques, lorsqu’un son étouffé, hoquet sourd ou bâillement, se fit entendre dans les derniers rangs de la salle. Alors, après une longue pause, le savant embrassa de ses lunettes sévères l’auditoire qui se tenait coi, et dit :
— Du calme. Rappelons-nous le proverbe russe : « Quand les cheveux sont coupés, on ne pleure pas la tête. »
12
Qui n’a jamais assisté à un défilé de Premier Mai à Moscou ignore ce qu’est une fête populaire. Toutes les fenêtres, alors, s’ouvrent en grand pour laisser entrer le mois de mai, dans les flaques printanières palpite, se mêlant au blanc reflet des nuages, la flamme pourpre des étendards. De rue en rue résonnent les tambours et retentit le pas cadencé des colonnes, des millions de jambes affluent sur la place Rouge pour se déverser, flot humain, vers la Moscova libérée de ses glaces qui, avec la même printanière vivacité, déborde de son lit. Des cuivres lancent dans les airs les accents de L’Internationale, les drapeaux rouges flottent au vent, pareils à de gigantesques crêtes de coqs, cependant que les becs crénelés des baïonnettes, pointés vers les cieux, se balancent devant les tribunes.
Coincé dans la foule, j’observai longuement cette Fête qui lançait ses cris de guerre, ardait de tout son plumage de rubans et d’étendards, et était prête, de son gigantesque bec-baïonnette, à picorer toutes les étoiles du ciel comme autant de petites graines, pour y jeter ensuite, par poignées, ses étoiles rouges à cinq branches. Une Fête de bout en bout empreinte de sainte colère, et qui soudain fit ressurgir en moi une légende que j’avais exhumée, peu auparavant, d’une bibliothèque moscovite mais que, dans le flot rapide des travaux et des jours, j’avais aussitôt oubliée. Cette légende, me rappelai-je peu à peu, évoquait un Français venu à Moscou dès 1761 dans le but de… Mais à cet instant, les cuivres hurlèrent L’Internationale pour la millième fois, une onde parcourut la foule, quelqu’un m’écrasa les pieds et je perdis le fil.
Au soir seulement, la fête commença de s’étioler, comme une fleur au vent. Les murs brûlaient encore de zigzags de feu mais la foule s’était raréfiée. Les fenêtres fermèrent ensuite leurs paupières de verre, les feux s’éteignirent et je me retrouvai à marcher, solitaire, dans la rue désertée, occupé à me remémorer les détails de la légende à demi oubliée ; peu à peu, tout me revint, jusqu’à la page de titre où se détachait nettement : Le Diable et son train.
En 1761, donc, rapportait la légende, un Français arrivait à Moscou dans le but d’y trouver un homme dont il avait absolument besoin. En route, toutefois, il en perdit la trace, se rappelant vaguement que l’homme en question vivait au voisinage de l’église Saint-Nicolas-le-Petit-Pattes-de-Coq. Parvenu à Moscou, le Français louait un fiacre et enjoignait au cocher de le conduire à Saint-Nicolas-Pattes-de-Coq. Secouant la tête, le cocher répondait qu’il ne connaissait pas : il y avait bien un Saint-Nicolas-le-Mouillé, un Saint-Nicolas-Rouge-Carillon, un Saint-Nicolas-des-Trois-Monts, mais de Saint-Nicolas-Pattes-de-Coq, point… L’étranger lui commanda alors d’aller de carrefour en carrefour ; il interrogerait les passants. Le cocher agita son fouet et la voiture s’ébranla. Les passants croisés en chemin s’efforçaient de rassembler leurs souvenirs : les uns connaissaient Saint-Nicolas-l’Ascète, d’autres Saint-Nicolas-sur-Bourre, d’autres encore Saint-Nicolas-perché-sur-des-pattes-de-Poule ou Saint-Nicolas-des-Menuisiers, mais nul n’avait jamais entendu parler de Pattes-de-Coq. Les roues reprirent donc leurs tours, toujours à la recherche de l’église perdue. La nuit vint, cocher et cheval étaient épuisés, cependant l’obstiné Français déclara qu’il ne descendrait pas de son siège, tant qu’il n’aurait pas trouvé Pattes-de-Coq. Le cocher tira sur les guides et les roues résonnèrent à nouveau par les rues de Moscou plongées dans l’obscurité. La ville, en ce temps-là, s’endormait de bonne heure et seuls deux ou trois passants, arrêtés par une voix surgie des ténèbres, se hâtèrent de répondre : « connais pas » avant de regagner précipitamment leurs pénates. Le soleil s’alluma, s’éteignit, s’embrasa à nouveau et s’évanouit dans les ténèbres, que les recherches se poursuivaient encore. La rosse n’en pouvait plus, elle trébuchait à chaque pas et avait à peine la force de tirer la voiture, le cocher tombait de sommeil sur son siège, mais l’entêté Français, écorchant les mots étrangers, exigeait de continuer encore et encore. Ils s’étaient arrêtés à toutes les églises et, la nuit, avaient frappé aux fenêtres des maisons voisines. Réveillés en sursaut, les bonnes gens pointaient le nez pour se heurter à la question de Saint-Nicolas-Pattes-de-Coq. Et les fenêtres de claquer aussitôt, sur un bref : « Non. » Les rayons des roues reprenaient leur manège, à la recherche de l’église perdue. Une fois, le gardien de l’église Saint-Mikola-le-Petit35, perchée sur des pattes de poule et dressant ses croix au-dessus d’un chaos de ruelles que coupent deux rues Moltchanovka36, entendit un frappement osseux au carreau de sa loge. Quittant sa couche, il vit (c’était par une nuit de lune) un visage aux poils hirsutes collé à la vitre au-dehors. « Qui est là ? » cria le gardien. Une voix inconnue lui répondit derrière l’huis, écorchant les mots mais compréhensible : « P’tit* Nicolas-Pattes-de-Coq. » Le gardien se signa, murmura, effrayé, une prière, tandis que le patient Français retournait à sa voiture et poursuivait sa quête. La légende ne tarda pas à grossir autour de l’étrange voyageur : les gens qui avaient croisé le mystérieux véhicule, affirmaient que c’était le diable et son train qui, la nuit, sillonnaient les rues de Moscou, à la recherche du temple souterrain de Satan dont chacun sait qu’une patte de coq lui tient lieu de pied gauche.