Le retour de Münchhausen
- Автор: Кржижановский Сигизмунд Доминикович
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Christian Bourgois
- ISBN: 9782864323518
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Le retour de Münchhausen». Краткое содержание книги:
Les lunettes bleues me convièrent à examiner les archives de Ruth-Russie, mais, craignant de perdre à nouveau ce que j’avais déjà perdu, je le priai de m’excuser et me hâtai vers la sortie. Les flocons de l’année dernière m’accompagnèrent jusqu’au portillon. Tout blanc, je franchis l’enceinte et, en un clin d’œil, le soleil d’été fit fondre la neige et sécha mon habit. Je sautai dans ma voiture :
— À la gare.
Le cocher tira sur les guides et nous nous ébranlâmes. Je ne parvenais pas, toutefois, à croire à la réalité de ce qui s’était passé et, bien que le temps soit invisible, mes yeux cherchaient partout des preuves. Soudain, comme mon regard tombait sur le cadran d’une pendule, je m’aperçus que la flèche des heures était repartie en sens inverse : de six à cinq, de cinq à quatre, et ainsi de suite. À notre rencontre accourait un petit marchand de journaux :
— Édition spéciale ! Les dernières nouvelles !
Touchant le dos de mon cocher, je l’arrêtai, le temps d’échanger une pièce de cinq kopecks contre un journal. Le cœur battant, j’ouvris la feuille pliée en quatre : Dieu merci, sous le titre, se détachait la date de la veille. Et nous reprîmes notre course.
À présent, j’observais tranquillement la rue qui fuyait sous nos roues. Voici que j’avais la vision fugitive du petit vendeur d’hier : le vent d’hier renversait son éventaire de pâtes de fruits, et le pauvre, après les avoir rincées dans une flaque, les redisposait. L’ivrogne, aussi, était là, adossé à sa colonne d’affichage, son accordéon tressautant entre ses coudes : « Hé, petite pomme, Feuilles en bataille… » Je le savais : la colonne d’affichage allait effectuer un brusque demi-tour, précipitant dans la boue chanteur et chanson. Et je me détournai : en vérité, si « l’éternel retour » théorisé par Nietzsche ne méritait pas d’être mis en pièces, il ne valait guère plus que des bâillements.
Nous arrivâmes enfin à la gare. De nouveau, je me trouvai sur le départ. Le train fut avancé, il rampa lentement à reculons et réussit à s’insérer entre les quais. J’avais droit, moi, cadavre conditionnel, à un wagon d’un genre particulier, sorte de cage réservée aux marchandises et faite de planches rouges montées sur quatre roues. Sur la partie supérieure de la porte, à la craie : « Transp. cerc. plom. » Au-dessus de la porte, les aiguilles vertes d’une branche de sapin. Sans enthousiasme, mais avais-je le choix ? je me laissai charger. Tournant sur ses charnières, la porte se referma. Assis dans l’obscurité complète, j’entendis qu’on plombait le wagon de l’extérieur40.
Ensuite… ensuite, deux jours de voyage dans ma cage obscure, un laps de temps suffisant pour réfléchir à tout ce que j’avais vu et entendu, séparer le bon grain de l’ivraie et tirer mes dernières conclusions. Mais tout cela, avec votre permission, ladies and gentlemen, nous le laisserons momentanément sous scellés. J’en ai terminé.
Le baron de Münchhausen salue l’assistance et fait un pas en direction des marches conduisant au bas de la chaire. C’est là que l’ovation le cloue sur place. Jamais les murs de la Société Royale de Londres n’ont ouï pareil fracas ni pareille clameur : des milliers de mains battent et toutes les bouches n’exhalent qu’un cri :
— Münchhausen.
CHAPITRE VI
LA THÉORIE DES IMPROBABILITÉS
Le baron est un homme assez frotté à la gloire. Cette dernière étant de mots, il sait ne l’écouter qu’à moitié ; se plaçant docilement sous l’œil de verre des objectifs, il sourit à demi, répond à demi, tend tantôt trois doigts, tantôt quatre, tantôt deux, sans jamais risquer que sa main enfle à force d’être serrée. Au cottage des pois fous, le domestique est informé qu’il doit, toutes les deux heures, vider la corbeille à papiers, car lettres, télé- et radio-grammes tombent avec l’obstination de la pluie londonienne.
Cette fois pourtant, le long commerce entretenu avec la gloire n’est pas en mesure d’épargner au baron de Münchhausen un certain sentiment de fatigue et de saturation. Chaque jour, il reçoit des diplômes de membre correspondant, de docteur en philosophie, etc. de toutes les académies et universités possibles. L’Union Américaine des Journalistes le prend pour président. Le corps du baron, bien que de bonne longueur, ne suffit plus pour accrocher les médailles, tant et si bien que quelques-unes trouvent une place bien inférieure à leur statut. Le roi d’Espagne lui offre une langue artistement réalisée en or semé de petites verrues de diamants, et un autocrate de toutes les Russies lui décerne la médaille de bronze du « Secours aux âmes en détresse ». Un comité est formé pour collecter les dons nécessaires à l’érection d’un monument à Hieronymus de Münchhausen et l’argent afflue de partout, tant et si bien que la pose solennelle de la première pierre ne tarde pas à avoir lieu sur une place de Londres.
Le baron n’a plus que rarement le temps de demeurer en tête-à-tête avec sa vieille pipe ; quant à la machine à écrire, c’est en vain qu’elle offre ses touches aux aphorismes d’après déjeuner. Münchhausen est occupé à une tâche plus importante et grosse de responsabilités : sa conférence, reprise par tous les journaux du monde, enfle jour après jour jusqu’à se transformer en un livre auquel il travaille, négligeant souvent nourriture et sommeil. Il arrive, bien sûr, qu’un reporter se faufile dans la maison, presque par le trou de la serrure, et arrête la plume du baron. D’une courtoisie sans faille, Münchhausen tourne alors vers l’intrus un visage mauvais :
— Dix secondes chrono. J’attends : un… deux…
Éberlué, le reporter lance la première question qui lui passe par la tête :
— Combien faut-il de rubriques, et lesquelles, pour faire un journal sérieux ?
Un sixième de seconde plus tard, vient la réponse :
— Deux : une pour l’officiel et une pour l’office. Huit… neuf… dix… J’ai bien l’honneur.
Et le reporter se retrouve dehors, figé, à lire et à relire les quelques mots griffonnés sur son bloc, incapable de décider ce qu’il peut bien en faire.
Au demeurant, ainsi que le notent les habitués eux-mêmes du cottage des pois fous, le caractère du baron commence à se gâter. Pire : des bizarreries se font jour dans son comportement, que nul n’avait jamais remarquées.
La première d’entre elles apparaît en ce jour mémorable pour Londres où, au son des fanfares et aux chants du clergé, on porte sur des coussins de brocart le vieux tricorne, le pourpoint usé, l’épée et le catogan du triomphateur à travers les principales artères de la capitale. Partant de l’Hôtel de Ville, le cortège doit passer devant la maison de Münchhausen lui-même, avant de tourner en direction de Westminster Abbaye, sous les voûtes de laquelle, aux côtés des reliques les plus sacrées de la vieille Angleterre, l’épée du baron, son pourpoint, son tricorne reposeront, immortels et glorieux.
Joignant leurs efforts, les amis de Münchhausen ont réussi à cacher au baron tous les préparatifs de la célébration. Les amis (dont l’évêque du Northumberland) savourent à l’avance l’effet que produira cette grandiose surprise sur le si obligeant et délicieux baron. Mais une cruelle déception les attend : intrigué par le bruit du cortège qui se rapproche et par les cantiques, le baron de Münchhausen traîne ses pantoufles jusqu’à la fenêtre et jette un coup d’œil au-dehors, essayant de comprendre de quoi il retourne. En bas, parmi la foule qui ondule, voguent lentement des coussins de brocart sur lesquels… que diantre est-ce là ?… reposent le pourpoint, le catogan, l’épée et le tricorne de Münchhausen. La rumeur joyeuse de la foule monte vers le baron, mais ce dernier, reculant d’un pas, se retourne et découvre l’évêque du Northumberland, entré sans bruit dans la pièce.